Var : « On le vit toujours, ce feu »... Un an après, les pompiers cherchent à tirer les leçons de l'incendie de Gonfaron

REPORTAGE Un an après le grand feu qui a ravagé une partie du Var, dans la région de Gonfaron, les pompiers cherchent à tirer les enseignements de cet incendie aux stigmates encore bien présents

Mathilde Ceilles
— 
Des arbres brûlés un an après l'incendie gigantesque de Gonfaron dans le Var.
Des arbres brûlés un an après l'incendie gigantesque de Gonfaron dans le Var. — Mathilde Ceilles / 20 Minutes
  • Le 16 août 2021, un an avant l’incendie monstre qui a ravagé la Gironde, un autre grand feu causait d’énormes dégâts dans le Var.
  • Un an plus tard, les traces de cet incendie gigantesque sont bel et bien visibles.
  • De leurs côtés, les pompiers cherchent à tirer les leçons de ce sinistre exceptionnel.

De notre envoyée spéciale à Gonfaron (Var),

« Quand je suis arrivé ici, j’ai compris que c’était fini et que c’était trop tard. » Le drame s’est noué il y a presque un an, mais Hervé Azzopardi raconte la scène avec une telle précision, presque minute par minute, que l’on pourrait croire que le drame date de la veille. Le tableau qui se dessine sous les yeux du chef de centre à La Garde-Freinet dans le Var a conservé ses airs de scènes macabres. A perte de vue, dans une immense plaine silencieuse, un alignement de noir, des troncs brûlés, des branches calcinées, et çà et là, quelques touches de vert, quand la nature a réussi, tant bien que mal, à se régénérer.

Le 16 août dernier, bien avant l’incendie monstre qui a récemment ravagé la Gironde, le département du Var connaissait l’un des plus grands feux de son histoire. Sous une chaleur accablante, des flammes, à la vitesse folle de 4 kilomètres par heure, ont brûlé en quelques jours 6.800 hectares, entre Gonfaron et Cogolin, là même où, en 2003, trois pompiers ont perdu la vie dans un autre incendie de grande ampleur.

Des stigmates encore visibles

Un sinistre dont les stigmates restent bien visibles, des mois plus tard. « Ici, c’était la maison de Mme L. » Au détour d’un chemin perdu dans l’arrière-pays, à la Garde-Freinet, le lieutenant-colonel Jean-Claude Poppi fait face à une vaste bâtisse. Ou plutôt le squelette de ce qu’on devine comme une imposante maison rurale, aujourd’hui à l’abandon. Les murs sont noircis. Le toit a disparu. Trois voitures calcinées gisent devant les fenêtres aux vitres fondues. On est à quelques kilomètres à vol d’oiseau du point de départ de l’incendie, en pleine réserve naturelle.

Tout en longeant la carcasse de béton, le lieutenant-colonel raconte que, alors que les flammes progressaient à un rythme effréné, la directrice de la réserve a donné l’ordre d’évacuer les premières maisons alentour. Elle s’est alors retrouvée nez à nez avec l’infirmière de la vieille dame qui vivait là. La soignante venait de fermer la maison à clé, enfermant la grabataire pour la nuit, comme à son habitude après chaque soin. Mme L. a été libérée en urgence de ce qui aurait pu être sa dernière demeure. Quelques minutes après, le feu brûlait tout sur son passage. Depuis, la vieille dame n’est jamais revenue, et le temps a été suspendu ici.

Le débroussaillement dans le viseur

A côté, une autre maison inhabitée, également propriété de la vieille dame, donne à l’ensemble une allure de hameau fantôme. Devant la piscine à l’eau verdâtre, par un miracle que le lieutenant-colonel ne s’explique pas, le tissu qui recouvre la porte d’entrée est d’un blanc immaculé. « Devant, c’est une ancienne exploitation viticole en friche, explique le lieutenant-colonel. Donc c’était pas entretenu. »

Près d’un an après, les pompiers cherchent à comprendre et apprendre de cet incendie qui a ravagé 400 maisons et fait deux morts. « On le vit toujours, ce feu », souffle le contrôleur général Eric Grohin, directeur départemental des services d’incendie et de secours du Var. Et l’une des clés se trouverait dans un acte simple et théoriquement obligatoire : le débroussaillement des maisons.

« La résilience des territoires »

« On a tous les règlements pour que ça se passe mais ce n’est pas appliqué partout, soupire le patron des pompiers varois. Donc nous travaillons avec les élus locaux pour rendre le territoire le plus résilient possible. Il faut faire respecter l’arrêté préfectoral sur le débroussaillement, pour plus qu’il n’y ait par exemple d’arbres au-dessus des maisons. C’est interdit ! Ça fait râler que mes hommes prennent des risques pour des gens qui font pas attention. Les habitants qui habitent les forêts doivent s’auto-protéger. Je vais même créer au sein du Sdis un groupement sur la résilience des territoires pour aider les maires sur le sujet. »

Car, en pratique, à en croire le pompier, le respect de cette législation est difficile à mettre en œuvre. « Il revient aux maires de faire appliquer ces lois, explique Eric Grohin. Mais prenons l’exemple d’une commune comme Collobrières. C’est une petite commune en taille, mais elle fait plus de 11 hectares de superficie. Et le maire a deux policiers municipaux. Comment peut-il faire ? Pour faire respecter le débroussaillement, encore faut-il que les maires aient des moyens. C’est pour ça, j’attends beaucoup de la loi. »

Un rapport du Sénat

Un rapport des sapeurs-pompiers bientôt rendu public, a été notamment remis au préfet, à la demande de l’Etat, tandis qu’un rapport sénatorial sur les grands feux est également en cours de rédaction, avant sa publication le 3 août. « Le feu s’est déclaré dans une réserve naturelle, dont la directrice voulait que le débroussaillement ne se fasse pas mécaniquement mais uniquement à la main, clame le sénateur LR du Var Jean Bacci, coauteur de ce rapport. Pour les collectivités territoriales, c’est pas possible financièrement. Donc pour prolonger trois couples de tortues, on a brûlé des milliers d’hectares ! »

Et d’affirmer : « Le feu n’est pas parti de la station d’autoroute, qui avait bien débroussaillé, mais de derrière. Et là, ce n’était pas débroussaillé… » En attendant une éventuelle loi, les pompiers varois ont par ailleurs travaillé avec la société en charge des aires d’autoroute pour améliorer la prévention contre les feux de forêt dans les aires les plus à risque. « On a appris une dernière chose lors de cet incendie, détaille Eric Grohin. On pensait jusqu’ici que les vignes étaient des pare-feu. Mais on n’avait pas pris en compte le développement de la viticulture bio. De l’herbe pousse sous les vignes dans ces exploitations, et ça aide à la propagation. » Depuis, à en croire les pompiers, le mot est passé chez les viticulteurs qui changent peu à peu leurs pratiques.

Autant de petits gestes qui pourraient limiter dans le futur les grands feux… à défaut de les faire disparaître. « Ces conditions-là de feux extrêmes, on va les retrouver de plus en plus souvent, lance Eric Grohin. C’est ça, le réchauffement climatique​. Ça va être répétitif et c’est ça notre problème… »