Nucléaire : Pour être « résilientes face au réchauffement climatique, les centrales doivent s'adapter »

COUP DE CHAUD Emmanuelle Galichet, docteure en physique nucléaire, explique comment les centrales nucléaires font face à la hausse des températures et sortent, comme EDF, leur plan « grand chaud »

20 Minutes avec AFP
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La centrale nucléaire du Bugey, dans l'Ain. La France veut absolument que le nucléaire figure dans la taxonomie verte européenne.
La centrale nucléaire du Bugey, dans l'Ain. La France veut absolument que le nucléaire figure dans la taxonomie verte européenne. — Mourad ALLILI/SIPA
  • Ce mardi, le groupe EDF a tenu une conférence de presse pour faire le point sur les installations de ses centrales nucléaires en période de sécheresse et de canicule.
  • Alors que depuis quelques années les exploitants français font face à une forte hausse des températures qui les poussent parfois à ralentir leurs machines, le parc EDF est prêt à faire face à un « été qui s’annonce chaud et sec », a assuré le producteur d’électricité.
  • Alors, les centrales françaises sont-elles menacées par le réchauffement climatique ? Réponse avec Emmanuelle Galichet, docteure en physique nucléaire et maîtresse de conférences au Cnam (Conservatoire national des arts et métier) en sciences et technologies nucléaires.

EDIT du vendredi 15 juillet 2022 : Une dérogation temporaire aux règles environnementales a été demandée pour permettre aux centrales nucléaires de Golfech (Tarn-et-Garonne), du Blayais (Gironde) et de Saint-Alban (Isère) de continuer à fonctionner pendant la canicule, ont indiqué EDF et RTE. La demande de dérogation a été faite auprès de l'Autorité de sûreté nucléaire (ASN), qui a donné son accord pour une période allant jusqu'au 8 août inclus. Alors que le producteur d'électricité veut garantir le fonctionnement des infrastructures durant la vague de chaleur qui s'abat sur la France depuis lundi, 20 Minutes vous propose à la relecture cet article traitant des plans « grand chaud » d'EDF pour faire face à un « été qui s’annonce chaud et sec ». 

EDIT du 3 août : EDF pourrait être contraint d'abaisser sa production nucléaire ces prochains jours et même arrêter un réacteur de la centrale du Tricastin (Drôme) en raison des températures élevées des fleuves, alors que la France traverse son acte 3 de la canicule 2022.

Ça chauffe pour les centrales nulcéaires. Ce mardi le groupe EDF a présenté à la presse l’état de ses installations nucléaires en période de sécheresse et de canicule. Et le parc nucléaire français est « prêt pour cet été » malgré les risques de canicule et la sécheresse que subit le pays depuis le début de l’année, a affirmé Cécile Laugier, chargée de l’environnement et de la prospective auprès de la direction de la production nucléaire d’EDF.

Reste que, durant les fortes chaleurs de début juin, EDF avait dû procéder à des ajustements de production, qui ont notamment concerné la centrale de Saint-Alban (Isère). Alors quels sont les liens entre nucléaire et température caniculaire ? Et comment éviter le coup de chaud aux centrales nucléaires ? Eléments de réponses avec Emmanuelle Galichet, chercheuse et maître de conférences en sciences et technologies nucléaires.

Quel est l’impact du réchauffement climatique sur le nucléaire ?

Pour comprendre l’impact du réchauffement climatique sur le nucléaire, il faut d’abord comprendre le fonctionnement d’une centrale nucléaire. « Une centrale nucléaire, pour fonctionner, a besoin d’être refroidie », précise d’office Emmanuelle Galichet. Un refroidissement qui peut se faire de deux façons : « Tout d’abord, il faut refroidir tout le système secondaire, qu’on appelle le système turbo alternateur, soit une salle des machines où est produite l’électricité. »

Le principe ? « On prend de l’eau dans l’environnement, on s’en sert pour refroidir le système secondaire et on la rejette dans l’environnement », précise Emmanuelle Galichet. « En période de sécheresse ou de canicule, il existe des lois, des décrets, une réglementation en somme, qui interdit de prélever de l’eau dans la nature si cette dernière dépasse une certaine température ou est inférieur à un certain débit ». Mais refroidir une centrale nucléaire signifie aussi assurer la « sûreté nucléaire ». Emmanuelle Galichet explique : « Lorsqu’on parle de sûreté nucléaire, on fait référence à la protection du cœur du réacteur. En effet, la centrale a pour mission de contenir le risque radiologique à l’intérieur de ce cœur. Pour assurer ses fonctions de sûreté, on a notamment besoin d’eau afin de maintenir à une certaine température le cœur du réacteur. » Ainsi, en période de canicule ou de sécheresse il devient très difficile de maintenir une température décente dans le cœur du réacteur.

Comment les centrales et les exploitants peuvent-ils s’adapter ?

Pour être « résilientes face au réchauffement climatique, les centrales n’ont pas d’autre choix que de mettre à jour leur process », affirme l’enseignante-chercheuse. Ainsi les exploitants, en relation avec l'ASN (autorité de sûreté nucléaire) , mettent en place différents dispositifs dont le plus connu d’entre eux : le plan « grand chaud » du groupe EDF. « Ces plans comprennent différentes mesures comme : ajouter des climatiseurs, augmenter les capacités des échangeurs de chaleur, modifier des matériels afin qu’ils soient plus résilients aux températures, etc. » , précise Emmanuelle Galichet. L’objectif : s’adapter à une augmentation de la température extérieure.

Ces six centrales nucléaires (Golfech (Tarn-et-Garonne), Blayais (Gironde), Bugey (Ain), Saint-Alban (Isère), Tricastin (Drôme) et Chaux (Ardennes)) pourraient donc bien faire l’objet d'une attention particulière de la part d'EDF voire d'une baisse ponctuelle de production d’électricité durant cet été 2022 qui s'annonce chaud et sec.

Les centrales françaises sont-elles menacées par le réchauffement climatique ?

« Non ! », si l’on en croit notre experte. « Aujourd’hui il existe des centrales qui fonctionnent malgré de très hautes températures. Aux Etats-Unis, il existe par exemple la centrale nucléaire de Palo Verde qui a été conçue "dans un désert", précise Emmanuelle Galichet. Autre exemple assez parlant : « le nombre de centrales nucléaires à Abou Dabi qui fonctionnent sans souci malgré les très hautes températures extérieures ».

Si on ne peut nier l’impact du réchauffement climatique sur les centrales françaises, la RTE, gestionnaire du réseau de transport d’électricité a délivré récemment un rapport « rassurant », ajoute la docteure en physique nucléaire : « D’ici à 2050, la RTE prédit une perte de production qui avoisinerait, sur une année très chaude, les 0,4 % de production en mois sur un an. Le parc français du nucléaire est largement dimensionné pour engranger une telle perte, c’est très insignifiant finalement. »

Enfin, « les centrales touchées sont surtout celle qui sont situées dans les régions chaudes, telles que celles de Bugey ou encore de Saint-Alban. Toutes celles qui sont en bord de mer seront de fait bien moins affectées. »