« La Bretagne, mon prochain lieu de vie »… Quand le changement climatique pousse à déménager

CLIMAT Du Vaucluse au Finistère, du Lot à la Manche, de la région lyonnaise à la montagne… Plusieurs de nos internautes nous ont confié avoir déménagé ou pensent à le faire pour fuir le changement climatique. Un phénomène encore balbutiant en France. Pour l’instant ?

Fabrice Pouliquen
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La ville de Vannes, en Bretagne.
La ville de Vannes, en Bretagne. — alessandra barbieri
  • « Avez-vous changé de région à cause du changement climatique ? » C’est la question posée mi-juin à nos lecteurs. Une trentaine ont répondu. Des habitants de la moitié sud migrant ou cherchant à le faire dans le nord-ouest ou en altitude, en quête de fraîcheur.
  • Le phénomène est encore balbutiant. Mais dans une étude #MoiJeune « 20 Minutes », 45 % des sondés, âgés de 18 à 30 ans, pensent qu’ils pourraient être obligés de déménager pour des raisons climatiques à l’avenir.
  • Quelle région choisir ? D’un côté, le changement climatique ne se résume pas à une hausse de températures. Et « la vulnérabilité d’une région ne se définit pas seulement à son exposition aux risques climatiques », ajoute le géopolitologue François Gemenne.

Tous en Bretagne ou en Normandie ! Les deux régions sont souvent citées en premier au moment d’évoquer les meilleurs points de chute, en France, pour échapper aux conséquences actuelles et à venir du changement climatique.

Cathy y pense sérieusement. « La Bretagne sera mon prochain lieu de vie », assure la Varoise de 59 ans, qui dit sa région magnifique… mais la chaleur qui y règne de plus en plus difficile à supporter. « Elle arrive de plus en plus tôt, de façon plus intense, constate-t-elle. L’hiver est quasiment inexistant. Pour la première fois cette année, j’ai dû arroser mon jardin dès cette saison. Du jamais vu ! »



Du sud Vaucluse au Finistère

Cathy n’est pas la seule à trouver le Sud-Est de plus en plus invivable, parmi les internautes à nous avoir livré leurs témoignages. Elodie a déjà franchi le pas, en quittant un village du sud  Vaucluse pour le Finistère. A la recherche d’une meilleure qualité de vie pour ses enfants, « le climat faisait partie de nos critères principaux », explique-t-elle. Sophie pourrait suivre bientôt. Originaire du Pas-de-Calais, elle a pas mal bourlingué avant d’atterrir dans les Bouches-du-Rhône il y a cinq ans. « Déjà, sur cette courte période, j’ai observé une diminution des précipitations ». Elle garde en mémoire la canicule à l’été 2019. « Il a fait tellement chaud que l’électricité a été coupée dans le village, plus un ventilateur ne fonctionnait, raconte-t-elle. Quand on marchait dehors, la chaleur montait du sol et nous bouffait littéralement. »

Bref, Sophie se pose de nouveau la question de repartir. « Plus haut… Le centre ou le nord », glisse-t-elle. Quentin, lui, est dans le cas inverse. Originaire de Provence, mais actuellement installé en Eure-et-Loir avec sa famille, le trentenaire gardait dans un coin de sa tête l’idée de revenir un jour dans sa région natale « Au regard des enjeux climatiques, des épisodes de sécheresse et de canicule de plus en plus nombreux, j’ai de plus en plus de doutes, confie-t-il avec regret. (…). J’ai l’impression qu’à l’avenir, ce rêve d’une vie dans le Sud est un non-sens. »

Le pourtour méditerranéen n’est pas la seule région qui suscite l'inquiétude. Sébastien a quitté Bordeaux en 2017, « en partie à cause des canicules ». Alain a migré du Lot vers la Manche. « 7 °C de moins et très peu de gelée », explique-t-il. « La plaine de Valence, et probablement toute la Vallée du Rhône depuis Lyon, devient invivable sans même devoir attendre 2050 », pointe également Jean-Pascal, qui a décidé de migrer en Lozère, à 970 m d’altitude, pour y chercher des températures plus douces. Même calcul pour la Lyonnaise Virginie, pour qui les étés sont « de plus en plus difficiles à supporter » dans son immeuble des années 1960, mal isolé et sans trop de végétations autour. Son projet est de migrer à la campagne, à 1 heure de Lyon. « Dans les pré-Alpes, là où il fait beaucoup plus frais ». Toujours pour cette quête de fraîcheur, la famille de Martin a quitté Strasbourg pour un village de montagne des Alpes-Maritimes. Quant à Anne et Sophie, elles ont quitté Paris, la première pour la Somme, la seconde pour Brest.

« Les migrants climatiques ne viendront pas que des pays du sud »

Combien sont ces Français à avoir déménagé ou envisager de le faire pour fuir les conséquences du changement climatique ? Impossible à dire, répond François Gemenne, professeur à l’IEP de Paris et directoire à l’Observatoire Hugo, dédié aux migrations environnementales à  l’Université de Liège (Belgique). « Il n’y a pas à ce jour d’études à ce sujet, commence-t-il, en estimant que si ces migrations climatiques existent en France, elles restent marginales. » Ce que tend à confirmer  l’Etude #MoiJeune « 20 Minutes », réalisée par OpinionWay* auprès de 574 jeunes âgés de 18 à 30 ans. 97 % des répondants disaient ne pas avoir quitté, à ce jour, leur région d’origine pour une autre qui leur semblait moins exposée au changement climatique.

En revanche, 38 % pourraient l’envisager et 45 % pensent qu’ils pourraient être obligés de le faire à l’avenir. « Les migrants climatiques ne viendront pas que des pays du Sud, reprend François Gemenne. Nous sommes aussi concernés et devrons l’être plus encore, alors que nous sommes à l’aube de changements majeurs. » Le géopolitologue pointe deux principaux cas de figure : ces Français qui vont déménager pour fuir des phénomènes structurels, comme les vagues de chaleur ou la hausse du niveau des mers. « Mais aussi ceux qui vont être brutalement déplacés par des catastrophes imputées au changement climatique, poursuit-il. Les inondations en Belgique et en Allemagne, l’été dernier, ont déplacé des centaines de personnes. Parmi elles, un certain nombre a choisi de partir ailleurs. »

Pas qu’une question de températures

Mais où s’installer ? En Bretagne ou en Normandie, comme il est souvent suggéré ? Côté température, la stratégie semble bonne, et on peut l’étendre à la région Haut de France. Certes, comme partout en métropole, l’évolution des températures moyennes sur place montre un net réchauffement depuis 1959, fait savoir Climat HD, l’outil en ligne de Météo France qui permet de scruter le climat passé et à venir dans sa région. Mais cette tendance est moins prononcée que dans la moitié sud. Surtout, dans ces territoires, le réchauffement pourrait atteindre 3°C à l’horizon 2071-2100 par rapport à la période 1976-2005 dans le scénario du pire [sans instauration de politiques de réductions de nos émissions]. Partout ailleurs, en métropole, c’est + 4°C.

Samuel Morin, chercheur à Météo France et directeur du Centre national de recherche météorologique (Météo France/CNRS), invite toutefois à ne pas se méprendre. « On a tendance à résumer le changement climatique à une hausse de la température moyenne, commence-t-il. Mais cela ne dit pas grand-chose des conséquences. Il prend différentes formes. Ce sont des vagues de chaleur, des précipitations intenses, des hausses du niveau de la mer, des submersions marines, des réductions de l’enneigement, des feux de forêts, une baisse de disponibilité de la ressource en eau, des sécheresses… »

Pas qu’une affaire de géographie

Autant de paramètres qui font qu’aucune région ne peut échapper totalement au changement climatique. « D’autant plus que la vulnérabilité d’un territoire ne se mesure pas seulement à son exposition géographique aux risques, insiste François Gemenne. C’est aussi une question de capacité d’adaptation. Les régions peu exposées sont souvent aussi celles qui s’y préparent le moins. » Pour le géopolitologue, c’est l’erreur commise en France, « où on s’est longtemps cru immunisé contre les impacts du changement climatique ». « Nous avons beaucoup de retard et beaucoup de leçons à apprendre dans les pays du Sud », pointe-t-il.

Certains de nos internautes ont décidé de prendre les choses en main en ne réduisant pas leur réflexion à un déménagement mais en l’accompagnant d’un changement de mode de vie. A l’image d’Hélène, dont la famille s’est installée en Haute-Marne et cherche désormais à vivre en étant moins dépendante de la société. « Nous avons un terrain de 5.000 m² sur lequel nous faisons pousser un jardin forêt ainsi qu’un potager, détaille-t-elle. Nous avons des toilettes sèches et bientôt un poêle à bois pour toute la maison. Nous utilisons déjà l’eau de pluie pour le jardin, et bientôt pour notre consommation personnelle. » D’autres, en revanche, n’y croient plus et songent à quitter la France. Comme Jérôme, Breton qui se projette... au Québec.

* Etude réalisée en ligne du 14 et 20 juin 2022 auprès d’un échantillon représentatif de 574 jeunes âgés de 18 à 30 ans (méthode des quotas). Si vous avez entre 18 et 30 ans, vous pouvez participer au projet « #MoiJeune », une série d’enquêtes lancée par 20 Minutes avec OpinionWay, en vous inscrivant sur moijeune.fr