Résultats Législatives 2022 : Une formation accélérée sur le climat pour les députés avant leur entrée à l’Assemblée

REPORTAGE C’est l’invitation faite par l’ex-député Matthieu Orphelin et un collectif de scientifiques. Jusqu’à mercredi, à deux pas de l’Assemblée, ils proposent aux députés des formations accélérés aux enjeux climat et biodiversité. Reste à savoir si ces derniers vont venir

Fabrice Pouliquen
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Pendant trois jours, 35 scientifiques, se mettent à disposition des élus, sous un barnum, à deux pas de l'Assemblée nationale, pour les former aux enjeux climat et biodiversité.
Pendant trois jours, 35 scientifiques, se mettent à disposition des élus, sous un barnum, à deux pas de l'Assemblée nationale, pour les former aux enjeux climat et biodiversité. — F.Pouliquen / 20 minutes
  • Une formation accélérée pour se mettre à la page sur les consensus scientifiques sur le climat et la biodiversité, ainsi que les grandes pistes d’actions. C’est ce que proposent aux députés fraîchement élus deux collectifs de scientifiques et d’étudiants.
  • A 50 mètres de l’Assemblée nationale, sous un barnum, 35 scientifiques de renom – experts du climat, de la biodiversité, de l’environnement – attendent leurs élèves pour des formations de 20 à 30 minutes, jusqu’à mercredi.
  • Le cap affiché est de sensibiliser 289 députés en trois jours. Ce lundi après-midi, seule Danielle Simonnet, député Nupes de Paris, s’était déplacée.

Le barnum est installé à une trentaine de mètres de l’Assemblée nationale, juste en face de la sortie de métro Invalides. A l’intérieur, cinq tables rondes à proximité desquelles patientaient, ce lundi après-midi, dix-sept scientifiques français, spécialistes des enjeux climat et biodiversité.

Il ne manquait plus alors que des députés s’arrêtent, avant ou après avoir été chercher leur badge et toute la panoplie de nouveaux élus, pour que cette école éphémère démarre pleinement. Jusqu’à mercredi, ils pourront bénéficier d'une formation accélérée d’une demi-heure, axée sur les points clés du consensus scientifique sur le climat et la biodiversité, ainsi que sur les grandes pistes d’action. « Vient qui veut, qu’il commence son premier mandat ou qu’il en est plusieurs à son actif. Et surtout quel que soit son bord politique. La démarche est apartisane », insiste Christophe Cassou, climatologue au CNRS et auteur du Groupe intergouvernemental des experts du climat (Giec).

« Une première mondiale »

C’est dans sa tête et celle de Matthieu Orphelin, ex-député depuis ce lundi, que l’idée de cette école éphémère du climat a d’abord germé. Très vite, Pour un réveil écologique, collectif de diplômés et jeunes actifs mobilisés sur le climat, vient prêter main-forte et un collectif éphémère de scientifiques se met sur pied. D’une vingtaine de membres au départ, il en réunissait 35 ce lundi, tous d’accord pour donner un peu de leur temps pour se relayer sur trois jours. « C’est en cela que l’opération est une première mondiale, reprend Christophe Cassou. Nous avons inversé la logique. D’habitude, les scientifiques sont sollicités par les politiques. Cette fois, c’est nous qui nous mettons à disposition ».

« Et ce ne sont que des pointures dans leur domaine », souligne Matthieu Orphelin, comme pour mieux inviter les députés à ne pas passer à côté de cette formation. Pour l’ouverture du bal, ce lundi, il y avait notamment l’océanographe Jean-Baptiste Sallée, la géographe Magali Reghezza-Zitt, Michel Colombier, cofondateur de l’Institut du développement durable et des relations internationales (Iddri), la chercheuse en chimie atmosphérique Sophie Szopa, les écologues  Philippe Grandcolas et Wolfgang Cramer… Le tout forme un ensemble cohérent, à écouter Christophe Cassou. « Il y a des scientifiques travaillant sur des problématiques très macro, certains, d’ailleurs, auteurs du Giec ou de l’Ipbes (son équivalent pour la biodiversité), commence-t-il. Mais nous avons aussi des membres du  Haut Conseil pour le climat et de think-tanks, qui pourront décliner ces enjeux à l’échelle nationale, voire des territoires. »

« Il est indispensable que nos élus soient au courant, rapidement »

A la sortie des tables rondes, une série de documents attend les députés. A commencer par les synthèses des trois derniers rapports cruciaux du Giec qu’a réalisé Pour un réveil écologique, avec le joli exploit de faire tenir 4.000 pages sur une feuille recto. « Nous leur avons aussi compilé quelques échéances législatives à venir sur le climat et la biodiversité », poursuit Léa Falco, membre de ce collectif. Ça commence dès cet été avec le projet de loi de finances rectificative, ou encore le plan stratégique national (PSN), qui doit appliquer la nouvelle PAC à l’échelle de la France. Bref : du lourd d’entrée. La suite est tout aussi cruciale, avec notamment la loi de programmation « énergie climat », à voter avant le 1er juillet 2023. Elle doit fixer les nouveaux objectifs de politique climatique et énergétique française pour s’aligner avec le – 55 % désormais visé par l’UE.

De quoi donner tout son sens à ces sessions de formations sous chapiteau. « Ces questions climatiques et de biodiversité conditionnent déjà, et vont conditionner de plus en plus, les politiques d’aménagement, de santé, d’agriculture…, expose Philippe Grandcolas. Il est indispensable que nos élus soient au courant, rapidement, de ces enjeux et des solutions, notamment celles fondées sur la nature. »

Former au moins 289 députés en trois jours

En vingt ou trente minutes, impossible d’être exhaustif. « Ce n’est pas le but, explique Wolfgang Cramer. Il faut voir cette formation comme une première sensibilisation. On est là pour montrer qu’il y a des faits solides, robustes, non partisans, sur lesquels il y a un consensus scientifique. » L’écologue se voit alors comme « un guide », donnant les clés pour lire ensuite les rapports passés et à venir… Une posture sur laquelle insiste Christophe Cossou : « Les scientifiques ne sont pas là seulement pour produire des rapports, répète-t-il. Notre rôle, peut-être méconnu, est aussi de partager ces connaissances, de les médiatiser, de s’assurer qu’elles sont comprises. Les rapports du Giec et de l’Ipbes ne sont d’aucune utilité s’ils ne sont pas lus. »

Encore loin d’être le cas ? C’est le sentiment de Matthieu Orphelin, et l’un des points de départ de l’opération. « Dans une étude réalisée par l’Ademe en 2020, 21 % des parlementaires français disaient qu’il n’y avait pas de consensus scientifiques sur le fait que la Terre se réchauffait, pointe-t-il. Ce consensus est pourtant total. »

Sur ces trois jours, le cap visé est de former une majorité absolue de députés. 289, donc. Lundi après-midi, ça partait doucement. Danielle Simonnet, députée Nupes de la 15e circonscription de Paris, a été la première à se présenter, vers 16h30. La seule aussi sur ce premier jour. « On s’y attendait », glissait Léa Falco, escomptant de meilleures affluences les deux jours suivants. C’était le cas ce mardi. Avant l’arrivée du groupe des élus LFI, attendu dans l’après-midi, une trentaine de députés avaient déjà échangé avec les scientifiques dans la matinée. « Une candidate Ensemble !, une autre centriste et, sinon, des députés EELV, venus en groupe », décompte-t-on à la table d’inscription. Dans le lot, Nicolas Thierry, député vert de la deuxième circonscription de Bordeaux. Son premier mandat. Le nouvel élu avait déjà bien en tête les fondamentaux sur les questions climatique et biodiversité. « Je m’intéresse à ces sujets depuis longtemps et j’ai aussi participé à un atelier de La Fresque du climat* », raconte-t-il. Nicolas Thierry assure ne pas avoir perdu pour autant sa matinée, bien au contraire. « C’est toujours profitable d’avoir un rappel des enjeux climat et biodiversité, lance-t-il. Surtout, nous avons pu parler de la manière dont nous pourrions travailler ensemble, scientifiques et politiques, sur ces dossiers. C’est un enjeu fort de la mandature : comment mieux associer les scientifiques à la décision publique, comment coconstruire les politiques publiques avec eux. »


« Cette formation devrait être obligatoire »

Quoi qu’il en soit, il faut voir ces formations accélérées sous barnum comme un début de quelque chose de plus grand, espèrent les organisateurs. « Au vu de l’importance des enjeux, cette formation devrait être obligatoire pour les députés et ne pas être à l’initiative de collectifs issus de la société civile », estime Léa Falco. C’est toute la demande des deux collectifs : que l’Assemblée prenne le relais, en proposant une formation complète, plus longue, et même continue sur la mandature. « Au moins, nous aurions la certitude que les députés partagent tous le même socle de connaissances, pointe Léa Falco. Nous pourrions alors voir clairement quels députés font preuve de mauvaises volontés politiques sur les dossiers climat et biodiversité. »

* L’association a mis au point un jeu coopératif permettant de comprendre les fondements du changement climatique.