Météo : Comment faire évoluer le discours sur la canicule pour mieux répondre aux enjeux du changement climatique ?

ON CRAME Ton, vocabulaire, images... Les médias doivent changer d'approche pour ne pas minimiser les événements climatiques extrêmes

Xavier Regnier
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Il faut arrêter d'illustrer la canicule avec des gens qui bronzent maintenant.
Il faut arrêter d'illustrer la canicule avec des gens qui bronzent maintenant. — David Cliff/AP/SIPA (Montage XR/Sipa)
  • Mardi soir, le présentateur météo de BFMTV a expliqué que la France allait « cramer » sous l’effet de la vague de chaleur, tranchant avec le ton habituel de la rubrique.
  • Pour de nombreux climatologues et militants luttant contre le changement climatique, les médias traitent de façon trop légère les épisodes de fortes chaleurs, notamment en les illustrant avec des vacanciers en train de bronzer.
  • Faire le lien entre changement climatique et météo, adopter un code couleur plus percutant… Comment les médias peuvent-ils mieux sensibiliser leur public ?

« Il faut que les gens comprennent que la France, clairement, va cramer cette semaine. » Pas besoin de climatiseur sur le plateau de BFMTV, la punchline de Marc Hay a suffi à faire retomber la température. Le monsieur météo de la chaîne expliquait mardi soir avoir fait évoluer son ton, qu’il jugeait « un peu nul », pour être plus cash sur les risques liés à la vague de chaleur précoce qui touche la France. Et ainsi mieux concerner son public sur le réchauffement climatique. Au même moment, plusieurs activistes dénonçaient sur les réseaux sociaux les illustrations de plusieurs médias, ayant choisi des photos de vacanciers à la plage pour représenter la canicule.

« Ça donne une vision étriquée du problème », bout Robert Vautard, climatologue et membres des auteurs du GIEC, « comme les terrasses de café l’hiver quand il y a de la douceur ». L’expert pointe le « rôle essentiel » des médias pour mettre en évidence les conséquences graves et à long terme de ce genre d’épisodes. « Il y a toujours un biais positif sur les questions de canicule », qui n’existe pas lors d’inondations, pointe de son côté Lola Vallejo, directrice du programme climat à l’IDDRI. Entre marronnier, information, sensibilisation, alarme et besoin de garder un ton léger, les médias se perdent parfois un peu.

Des limites du code couleur

Il y a quelques années, Evelyne Déliah présentait, dans une volonté de sensibilisation, sur TF1 une météo estivale de 2050 : plus de 40 °C dans le Sud, 38 °C à Lille mais seulement 26 °C en Bretagne. Presque enviable aujourd’hui, après les cinq années les plus chaudes jamais enregistrées. De quoi donner envie de colorier la carte de Météo-France en noir ? En avril, certaines cartes de l’Inde, qui connaissait des températures supérieures à 50 °C, montraient même… du blanc ! Ces cartes « servent à faire passer des concepts scientifiques » d’abord, quitte à devenir « incompréhensibles pour le grand public », sourit Robert Vautard. Et même sur le brun apparu en France, « on risque de s’habituer à ce code couleur », estime Lola Vallejo, directrice du programme climat à l’IDDRI.


La vague de chaleur actuelle n’échappe pas à ce besoin de représentation marquante. « D’habitude, les médias nous contactent le jour même. Là, on a été contacté une semaine avant » pour décrypter le phénomène météorologique, souffle-t-il. Sensibilisés au fil des années et par le dernier rapport du Giec, les journalistes se mettent au diapason et se font de plus en plus relais de la parole des scientifiques pour le grand public. Robert Vautard indique les efforts de l’Institut Pierre-Simon Laplace pour mettre en place des outils pour « faire le lien entre changement climatique et les événements que l’on vit » en temps réel, une opération parfois difficile.

Chasser les climatosceptiques et rester mesuré

Encore faut-il conserver cette approche sur la durée. « Est-ce que BFM a arrêté de faire de la pub pour les grosses voitures ? », raille Robert Vautard. De fait, moins de vingt-quatre heures après le coup de gueule de son présentateur météo, la chaîne d’information en continu invitait Sylvie Brunel sur son plateau, critiquée pour ses positions climatosceptiques. « Pas de panique », claironne alors celle qui représente " l'obscurantisme à visage humain" selon le porte-parole de Greenpeace Clément Sénéchal.

« Il ne faut pas être catastrophiste », tempère Nathalie Huret, directrice de l’Observatoire de physique du globe de Clermont-Ferrand, qui ne veut pas « faire peur ». Et attention à ne pas confondre climat et météo. Parler de vague de chaleur une semaine en avance, « ça reste de la prévision », rappelle Robert Vautard. « Si les températures sont moins élevées que prévu, que la prévision n’est pas parfaite, tout le monde douterait du changement climatique », qui s’évalue sur le temps long et à l’échelle du globe.

Les vagues de chaleur « vont être de plus en plus longues et intenses », et devenir « une composante de notre vie ». L’enjeu se situe donc ailleurs. Comme les reportages sur les terrasses de café ouvertes en hiver, le marronnier des urbains en quête de fontaines publiques a vécu. Il ne s’agit pas de bronzer, mais « de personnes fragiles » qui peuvent fortement souffrir de la chaleur, cingle Lisa Vallejo.

« Il faudrait des journalistes formés sur le climat », espère Nathalie Huret. « Il faudrait à chaque fois un volet météo et un volet climat » dans les journaux, rêve même celle qui opère sous la double tutelle de l’université Clermont-Auvergne et du CNRS, rappelant que des événements climatiques extrêmes, « il y en a en continu autour de la planète » désormais. Et continuer à faire des sujets sur le climat, même quand ce n’est pas la France qui est touchée par la chaleur ou la neige.