Médecins, stratèges, mais aussi kamikazes, droguées ou bergères ! Bienvenue dans la vraie vie des fourmis

CRO-ONDES Audrey Dussutour et Antoine Wystrach, deux myrmécologues toulousains, viennent de sortir « L’Odyssée des fourmis », un livre passionnant sur le monde de ces insectes dotés d’une personnalité et d’un sens du collectif. Les deux auteurs battent en brèche certains préjugés

Béatrice Colin
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Une colonie de fourmi charriant une goutte d'eau (illustration).
Une colonie de fourmi charriant une goutte d'eau (illustration). — SOLENT NEWS/SIPA
  • Audrey Dussutour et Antoine Wystrach, deux spécialistes des fourmis, viennent de sortir un livre sur ces petits insectes : L’Odyssée des fourmis.
  • Ils reviennent sur les capacités de quelque 75 espèces sur les 13.000 connues et battent en brèche un certain nombre de préjugés.
  • On y découvre des fourragères stratèges, capables de se sacrifier pour la colonie, mais aussi parfois rebelles loin de l’image du bon petit soldat.

Oubliez tout ce que vous avez toujours cru savoir sur les fourmis, ou presque. Dans un jardin ou une forêt, lorsqu’on observe une colonie, on a l’impression que la vie de chacune d’entre elles est bien réglée, qu’elles font leur job sans jamais broncher. On croirait presque y voir une société hiérarchisée avec l’idée bien humaine qu’on y trouve à sa tête la reine, bien au chaud dans son costume de PDG, prête à distribuer les bons points en nommant ses ouvrières les plus méritantes.

En réalité, chez ces êtres vivants qui sont apparus il y a plus de 100 millions d’années, on trouve aussi des rebelles, mais aussi des glandeuses et même des super guerrières. « En bref, une colonie de fourmis, c’est un chaos organisé ! », tranchent Audrey Dussutour et Antoine Wystrach dès les premières pages de leur livre L’Odyssée des fourmis. Ces deux myrmécologues toulousains emmènent les lecteurs dans le sillon de quelques-unes des 13.000 espèces aujourd’hui identifiées, triées sur le volet. Un opus au contenu scientifique qui se lit comme un roman d’aventures et de science-fiction.

Capables de terrasser des proies qui font jusqu’à 10.000 fois leur poids, on les découvre tour à tour médecins, droguées ou encore kamikazes. C’est le cas des Colobopsis qui n’hésitent pas à faire exploser leur abdomen, libérant un poison pouvant mettre au tapis plusieurs adversaires. Un sacrifice pour protéger le nid.

Des mamies guerrières

Dans leur livre où ils ont fait un focus sur 75 espèces, les deux scientifiques ont choisi de s’intéresser aux fourragères, ces mamies qui sortent de la fourmilière pour aller trouver la pitance des plus jeunes, affairées à s’occuper des larves et à organiser la fourmilière. En particulier des mâles, qui, contrairement à l’image de héros présentés dans les dessins animés 1.001 pattes et Antz, sont « logés, nourris, blanchis ».

Ces ouvrières prennent alors tous les risques. Loin d’être de simples « stormtroopers », avec leur cerveau pas plus gros qu’une tête d’épingle, elles arrivent à faire des choses incroyables pour la colonie. « Ce sont des créatures qui sont capables de résoudre des défis incroyables et dont on n’a pas du tout idée. Par exemple, elles maîtrisent l’agriculture depuis des millions d’années, elles utilisent des antibiotiques, elles savent construire des pièges. Les colonies ne sont pas des sociétés mais des familles puisqu’elles sont toutes reliées génétiquement entre elles et, par conséquent, quand la colonie travaille, elle travaille dans un but commun », insiste Audrey Dussutour.

Mais étant aussi très différentes les unes des autres, elles utilisent des moyens très divers pour y parvenir. Certaines, pourvus d’yeux à presque 360 degrés les utilisent pour cartographier le terrain, en mode accéléré. D’autres, aveugles, se servent de leur système olfactif et du collectif pour arriver jusqu’à leur proie.

Moins connue, l’espèce Camponotus atriceps a réussi à faire amie-amie avec la chenille d’un papillon, l’Anatole rossi. C’est l’écologue Gary Ross qui a fait cette découverte en suivant de près ce papillon à Veracruz (Mexique). La chenille sécrète un miellat lorsque les petites bergères lui font des mamours et, en échange, elles s’occupent d’elle en lui créant une sorte de bergerie où elle s’abrite. « Il a observé cette coopération entre une chenille et des fourmis, une association absolument fascinante. Il raconte cette histoire de petite bergerie où les fourmis gardent la chenille pendant la journée, et la ressortent la nuit. Même pendant la métamorphose, elles la protègent », relate Audrey Dussutour.

Psychopathes parfois, inspirantes souvent

S’ils mettent en avant toutes les capacités de ces petites bêtes, les deux auteurs de cette odyssée fantastique n’ont pas passé sous silence les côtés un peu moins sympas des fourmis. On les découvre ainsi esclavagistes. Avec des espèces dont les reines n’ont rien à envier à la très sanglante Marie Tudor. A moitié psychopathes, ces Epimyrma n’hésitent pas à faire semblant d’être mortes à la porte des nids de ses cousines. Ces dernières, les ramènent à l’intérieur. Et c’est là qu’elles révèlent leur vrai visage, assassinant les ouvrières. « Elles vont ensuite étouffer la reine du nid pendant deux ou trois mois en l’étranglant et la garder ainsi vivante. Chacune a sa stratégie, certaines jettent des pierres à la figure des autres », raconte en rigolant la scientifique.

Un scénario digne de Game of Thrones, dans lequel leurs corps peuvent devenir une arme. Comme dans le cas de la fourmi balle de fusil, dont la piqûre peut faire défaillir même les plus costauds. Ou encore la  fourmi de feu qui a envahi les Etats-Unis et foudroyé les circuits électriques de nombreux bâtiments. Elles attaquent en masse et leurs piqûres peuvent provoquer des allergies allant jusqu’à causer la mort par choc anaphylactique.

Rien à voir avec la Tapinoma, cette petite fourmi noire qui se tape en ce moment l’incruste dans les maisons de Corse ou de Bretagne. « Elle rentre dans les maisons, ça gène les gens, mais elle ne crée pas de dommages. Il ne faut pas laisser traîner la nourriture, c’est ce qui les attire. Vous aurez beau laver à la javel les pistes de phéromones qu’elles laissent derrière elles, elles en feront de nouvelles », souligne la myrmécologue toulousaine.

Plutôt que de s’en débarrasser, elle préconise de vivre avec. Et de s’en inspirer. Comme c’est déjà le cas pour certains chercheurs qui ont utilisé les algorithmes fourmis pour les télécommunications ou l’architecture des nids. Ou encore dernièrement, la capacité de certaines d’entre elles à  différencier les cellules tumorales grâce à leur système olfactif. « Elles sont surtout utiles à l’écosystème dont on fait partie. Elles sont très responsables de l’aération des sols, de la dispersion des graines, et, souvent on n’y pense pas, de la pollinisation », conclut Audrey Dussutour. A méditer lorsqu’on est tenté d’envoyer un bon coup de pied dans la fourmilière.