Énergie : Que propose RepowerEU, la stratégie de la commission européenne pour sortir des hydrocarbures russes ?

PLAN DE BATAILLE La Commission européenne dévoile ce mercredi RepowerEU, sa stratégie pour sortir au plus vite des hydrocarbures russes, le gaz en particulier. Et la promesse d’un nouveau coup de boost pour la transition énergétique dans l’UE ?

Fabrice Pouliquen
— 
 Une vue aérienne montre des éoliennes sortant du brouillard un matin de fin d'été près de Tureby en Zélande, au Danemark, le 10 septembre 2021.
Une vue aérienne montre des éoliennes sortant du brouillard un matin de fin d'été près de Tureby en Zélande, au Danemark, le 10 septembre 2021. — Mads Claus Rasmussen / Ritzau Scanpix / AFP
  • L’invasion de l’Ukraine par la Russie a bousculé les priorités énergétiques dans l’Union européenne, en poussant à s’affranchir au plus vite des hydrocarbures russes. En particulier du gaz, dont la Russie a fourni 45 % de nos besoins en 2021.
  • C’est à cet enjeu que doit répondre RepowerEU, la stratégie que présente la Commission européenne ce mercredi à la mi-journée.
  • D’un côté, elle vise à sécuriser les approvisionnements en hydrocarbures de l’UE en créant de nouvelles routes du gaz. De l’autre, elle pourrait accélérer encore la transition énergétique en Europe en poussant à l’adoption d’objectifs plus ambitieux.

« Nous devons assurer notre indépendance vis-à-vis du pétrole, du charbon et du gaz russes », martelait Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission européenne, le 8 mars. L’invasion de l’Ukraine par la Russie, quelques jours plus tôt, bousculait les priorités de l’UE en matière d’énergie en la mettant non plus seulement en quête de l’abordable et du durable, mais aussi du « plus sûr ».

Ce qui impose, dans le contexte actuel, de se détourner des hydrocarbures russes. Le défi est colossal, sur le gaz en particulier. La Russie a fourni environ 45 % de la consommation totale de cet hydrocarbure dans l’UE l’an passé, et 40 % en moyenne ces dernières années.

Créer de nouvelles routes du gaz

Peut-on réduire cette part des deux tiers d’ici à la fin de l’année ? Et la ramener à zéro d’ici à 2027 ? Ce sont les objectifs de la Commission européenne dans « RepowerEu », plan de bataille qu’elle présente ce mercredi pour sortir de la dépendance russe. Et du même coup accélérer encore la transition énergétique européenne ?

RepowerUE stipule bien l’impératif de sortir des hydrocarbures russes, mais pas des hydrocarbures tout court, rappelle Neil Makarroff, responsable des politiques européennes au Réseau Action climat (RAC). C’est le premier pilier. Il vise à une meilleure gestion des stocks de gaz au sein des Vingt-Sept. La Commission devrait ainsi proposer une proposition législative rendant obligatoire, dans l’UE, le remplissage des réservoirs souterrains de gaz à au moins 90 % de leur capacité pour le 1er octobre de chaque année. En parallèle, RepowerEU prévoit de diversifier les approvisionnements en créant de nouvelles routes du gaz, contournant soigneusement la Russie. « Cela passerait par la création de nouveaux pipelines ou le renforcement des capacités des existants, comme évoqué ces dernières semaines pour le  Trans-Anatolian Natural Gas Pipeline (TANAP) qui relie l’UE au gaz de l’Azerbaïdjan », reprend Neil Makaroff.

La crainte d’un enfermement dans les fossiles ?

L’autre piste est la création de nouveaux terminaux gaziers le long de nos littoraux, permettant l’accès au gaz naturel liquéfié (GNL), transporté par bateaux avec l’avantage qu’on peut le faire venir de plus loin. Des Etats-Unis, du Qatar, de l’Afrique de l’Ouest, de l’Egypte… « Depuis le début de la guerre en Ukraine, l’Allemagne a relancé deux projets de terminaux gaziers », illustre Thomas Pellerin-Carlin, directeur du Centre Energie de l’Institut Jacques Delors. D’autres projets sont évoqués. Y compris en France, dans le port du Havre, où les pouvoirs publics ont demandé à Total Energies de réfléchir à un nouveau terminal flottant d’importation de GNL,  rapportait Les Echos fin mars. « L’enjeu est d’éviter le surinvestissement dans les infrastructures inutiles, reprend Thomas Pellerin-Carlin. Avec RepowerEU, l’UE peut veiller, lorsque c’est possible, à ce qu’un nouveau terminal puisse profiter à plusieurs pays riverains. »

« Si on totalise les projets de diversification dans les cartons, ils auraient un coût global minimal de 6 milliards d’euros et se traduiraient par une importation supplémentaire de 150 milliards de m³ de gaz par an », indique Neil Makaroff, qui se réfère au calcul du Global energy monitor, ONG qui répertorie les projets d’énergies fossiles dans le monde. Ces chiffres ne vont pas dans le bon sens selon le responsable « politiques européennes » au RAC comme pour Jean-Baptiste Lebrun, directeur du Cler-Réseau pour la transition énergétique. Le premier pointe le lourd bilan carbone du gaz importé via ces nouvelles routes, « en particulier le gaz de schiste américain ». Le second évoque « l’effet locking : ces nouvelles infrastructures, prévues pour durer des dizaines d’années, enferment d’autant l’UE dans les énergies fossiles ».

Reprendre à la hausse les ambitions du « Fit for 55 »

Mais on ne peut pas résumer RepowerEU au seul souci de diversifier les approvisionnements en gaz. « Pour la simple et bonne raison que ces nouvelles sources ne suffiront pas à combler le gaz russe que l’UE importait avant », glissent Neil Makaroff et Thomas Pellerin-Carlin. Dès lors, il va falloir jouer sur d’autres leviers. La Commission européenne en cible deux en particulier : une nouvelle accélération du déploiement des énergies renouvelables et un effort accru sur les économies d’énergie. Soit les « deux autres piliers de RepowerEU », précise l’économiste.

RepowerEU est alors à relier au « Fit for 55 ». Ce grand paquet réglementaire, que la Commission  a présenté en juillet et que voteront le Parlement et le Conseil européen dans les prochaines semaines, doit permettre à l’UE d’atteindre son nouvel objectif climatique. Soit une réduction de 55 % des émissions de gaz à effet de serre d’ici à 2030 par rapport à 1990. Parmi les quatorze propositions de « Fit for 55 » figurent déjà celles d’accélérer le déploiement des ENR et d’améliorer l’efficacité énergétique. Avec RepowerEU, Bruxelles devrait proposer de rehausser encore l’ambition sur ces deux volets. « La Commission devrait porter à 45 % la part visée des ENR dans le mix énergétique européen en 2030, contre 40 % actuellement, détaille Thomas Pellerin-Carlin. Sur l’efficacité énergétique, on passerait d’un objectif de baisse des consommations d’énergie de 9 à 13 %. »

Renouvelables et efficacité énergétique, conditions de notre liberté ?

Certes, ces nouveaux objectifs ne sont que suggérés par Bruxelles, et libre au Parlement et au Conseil de les intégrer ou pas dans leurs discussions sur le « Fit for 55 ». Lors d’un point presse la semaine dernière, Pascal Canfin, député européen au sein du groupe Renew Europe​, se disait confiant pour que cette relève de l’ambition rallie une majorité au Parlement. Et côté des chefs d’Etats des Vingt-Sept ? Plus difficile à dire. « Autant dans les premières semaines du conflit, leurs stratégies étaient surtout axés sur la recherche de nouvelles sources d’approvisionnement en hydrocarbures, autant il y a désormais un rééquilibrage avec les deux leviers de l’efficacité énergétique et les énergies renouvelables », observe Thomas Pellerin-Carlin.

L’économiste l’explique par la prise de conscience que « les prix du gaz sont partis pour être durablement élevés » et que « changer les sources d’approvisionnement en hydrocarbures n’aide en rien à notre souveraineté énergétique ». « Cela nous rend seulement dépendant d’autres pays dont rien ne nous garantit qu’ils ne nous seront pas un jour hostiles, reprend-il. Or, si un chef d’État peut facilement couper le gaz, il n’a aucune prise sur le rayonnement solaire en Europe ou nos gisements de vents… »