Pourquoi une sixième limite planétaire, celle du cycle de l’eau douce, a-t-elle été franchie ?

INTERVIEW C'est l'affirmation d'une étude publiée ce jeudi dans la revue Nature

Propos recueillis par Camille Poher
— 
La rosée du matin (illustration).
La rosée du matin (illustration). — RAPHAEL BLOCH / SIPA/SIPA
  • Le 18 janvier dernier une étude des scientifiques du Stockholm Resilience Center (SRC) avait dévoilé que l’on avait atteint le seuil de pollution chimique sur Terre.
  • Ce jeudi 28 avril, une nouvelle étude suédoise publiée dans la revue Nature révèle que cette fois-ci l’homme a franchi la limite planétaire du cycle de l’eau douce.
  • Mélanie Mignot enseignante en chimie anlytique et chercheuse pour le laboratoire Cobra sur le développement de méthodes d’analyse de polluants dans des milieux complexes (sols, eaux, biohuiles, cuir) nous explique ce que cette étude veut dire.

Après le changement climatique, l’érosion de la biodiversité, les perturbations globales du cycle de l’azote et du phosphore ou encore l’usage des sols et la pollution chimique, c’est au tour de l’eau douce d’atteindre ses limites. C’est en tout cas ce qu’affirme une étude menée par plusieurs scientifiques suédois, publiée ce jeudi dans la revue Nature. Qu’est-ce qu’une « limite planétaire » et ce que signifie l’épuisement d’une ressource telle que l’eau douce ? Réponses avec Mélanie Mignot, chercheuse en chimie analytique et maître de conférences à l’Institut National des sciences appliquées (INSA) Rouen.

C’est quoi une limite planétaire ?

Ce concept a été défini par une équipe internationale de 26 chercheurs dans une étude publiée en 2009 dans les revues scientifiques Nature et Ecology and Society. Les limites planétaires correspondent à des seuils, à l’échelle mondiale, que l’humanité ne devrait pas dépasser afin de continuer à vivre dans des conditions qui lui sont favorables, et à préserver un écosystème sûr, soit une certaine stabilité de la planète. Le dépassement de ces limites [il en existe neuf : le changement climatique, les pertes de biodiversité, les perturbations globales du cycle de l’azote et du phosphore, l’usage des sols, l’acidification des océans, la déplétion de la couche d’ozone
les aérosols atmosphériques, l’usage de l’eau douce et les pollutions chimiques] pourrait entraîner des modifications brutales, difficilement prévisibles sur l’Homme et son environnement.

Que dit l’étude publiée le 26 avril dernier sur la 6e limite planétaire franchie ?

Cet article porte sur une nouvelle évaluation réalisée par des chercheurs du Stockholm Resilience Center avec d’autres scientifiques du monde entier à propos de l’eau verte. Ils ont mis en lumière que l’eau douce évaluée jusqu’alors portait surtout sur l’eau bleue, c’est-à-dire l’eau dans les rivières, les lacs et les eaux souterraines. Les chercheurs estiment que le rôle de l’eau verte n’a pas suffisamment été pris en compte dans les précédentes études.

Ils suggèrent de considérer aussi l’humidité du sol dans la partie racinaire des plantes, qui contribue à assurer la résilience de la biosphère, préserver les puits carbones et réguler la circulation atmosphérique. Dans leur étude, les chercheurs ont montré que la forêt perd ainsi de l’humidité à cause du changement climatique et de la déforestation. Ils relèvent que des sols anormalement humides et secs sont de plus en plus courants.



En prenant en compte cette nouvelle composante (eau bleue ET eau verte), les chercheurs ont estimé que la limite avait aussi été franchie pour le cycle de l’eau douce.

Et quelle est cette eau verte dont parle l’étude ?

L’eau verte correspond à l’eau adsorbée par les végétaux et provient des précipitations et de l’humidité du sol et de l’évaporation. La sixième limite planétaire concerne donc le cycle de l’eau.

Faut-il s’inquiéter ?

Deux limites planétaires franchies en 2022, on en arrive à six limites planétaires dépassées sur les neuf définies. Difficile de rester impassible devant ces constats alarmants. Ces études complètent les travaux du dernier rapport du GIEC, et particulièrement les chapitres traitant du cycle de l’eau, qui a été modifié à un rythme supérieur à tout ce que nous avons pu connaître pendant l’ère géologique de l’Holocène.