« Scientist Rebellion » : La désobéissance civile, nouvelle tactique des chercheurs du climat pour se faire entendre ?

MOBILISATION En s’enchaînant à la porte d’entrée d’une grande banque américaine pour alerter sur la crise climatique, le scientifique de la Nasa Peter Kalmus a marqué les esprits le 6 avril. « De plus en plus de scientifiques sont prêts à prendre ce risque », disait-il. Vraiment ?

Fabrice Pouliquen
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Des militants de Scientist Rebellion lors d'une action à Glasgow, le 8 avril dernier en pleine COP26.
Des militants de Scientist Rebellion lors d'une action à Glasgow, le 8 avril dernier en pleine COP26. — ANDY BUCHANAN / AFP
  • Des rapports, des tribunes, des plaidoyers… Depuis cinquante ans, les scientifiques étudiant le changement climatique et l’érosion de la biodiversité multiplient les alertes à destination du grand public.
  • Sans grand succès, au point que des chercheurs n’hésitent plus désormais à s’orienter vers des actions de désobéissance civile. C’est le cas du collectif international Scientist Rebellion, qui appelait à des mobilisations début avril.
  • L’une d’elles, devant une banque californienne, marquée par le discours poignant de Peter Kalmus, chercheur à la Nasa, a été beaucoup partagée sur les réseaux sociaux. Mais en France aussi, des scientifiques sautent peu à peu le pas.

Peter Kalmus a changé sa bio Twitter. A côté de « scientifique du climat » à la Nasa, il a rajouté « Arrêté pour avoir protégé la Terre ». Une référence à la vidéo qu’il a épinglée juste en dessous. On y voit, le 6 avril dernier, le chercheur américain s’enchaîner à la porte d’entrée d’un immeuble de  JPMorgan Chase, à Los Angeles, pour enjoindre la banque à stopper ses investissements dans les projets fossiles.

« Je suis ici parce que les scientifiques ne sont pas écoutés, je voulais prendre ce risque pour notre magnifique planète, pour mes fils, explique-t-il devant les caméras, la voix étranglée par l’émotion. On essaye de vous avertir depuis tant de décennies, nous courons à la catastrophe, poursuit-il. (…). Nous allons tout perdre. Nous ne blaguons pas, nous ne mentons pas. Nous n’exagérons pas. »


« Je suis content que nous ayons essayé »

Peter Kalmus et les quelques autres scientifiques à avoir participé à cette action de désobéissance civile finiront par être arrêtés au bout de quelques minutes. Ils peuvent se consoler en se disant que la vidéo de ce sit-in a généré des millions de vues et de nombreuses reprises dans les médias. Surtout, ce même 6 avril, d’autres scientifiques ont pris le risque de se faire arrêter pour alerter sur les catastrophes écologiques en cours, à l’appel de Scientist Rebellion. Ce collectif informel et international de scientifiques et académiciens se dit convaincu de la nécessité d’« exposer la réalité et la gravité de l’urgence climatique et écologique en s’engageant dans la désobéissance civile non violente ». Ils sont plus de 200 à avoir signé le manifeste en ligne, et l’historique des mobilisations de Scientist Rebellion remonte, pour les premières, à la COP26 de Glasgow.

Scientist Rebellion recense plus de 1.000 activistes dans 25 pays à s’être mobilisés le 6 avril, ce que le collectif présente comme un record pour des actions de désobéissance civile orchestrées par des scientifiques. Elles se sont déroulées à New York, Portland, Quito (Equateur), à Muanga (Rwanda), Rome, Copenhague, Berlin, La Hague, Lisbonne…


Au Muséum national d’histoire naturelle aussi

Aucune ville de France n’est citée. Une action s’est pourtant tenue à Paris, mais le 9 avril, dans la grande galerie de l’évolution du Museum national d’histoire naturelle. A 17h, une heure avant la fermeture, une vingtaine de scientifiques se sont installés au pied des fossiles disparus, jusqu’à s’attacher au support de celui du mammouth pour trois d’entre eux. « L’idée était de ne surtout pas priver le public de pouvoir entrer mais, au contraire, de leur proposer des conférences sur les enjeux climatiques et de biodiversité, raconte Olivier, l’un des participants. On avait de quoi tenir 5h30. Nous avons été délogés au bout de quatre heures par la police. » « Sans incident et sans garde à vue », embraie Xavier Capet, océanographe à l’Institut Pierre-Simon Laplace (CNRS).

Une action un peu gentillette donc, avec moins d’écho médiatique. « L’erreur est peut-être de l’avoir fait à la veille du premier tour de la présidentielle », glisse Olivier, qui rappelle le caractère inhabituel de la désobéissance civile pour des scientifiques. Mais il ne pense pas avoir perdu son temps. Si on remonte à mars 1972 et au rapport de Dennis Meadows, professeur au MIT qui interrogeait sur les limites de la croissance, voilà cinquante ans que les scientifiques tentent d’alerter sur les crises environnementales. « On ne va pas se voiler la face, il ne s’est pas passé grand-chose, commence Olivier. D’où cette idée d’ajouter aux moyens classiques de transmission du message scientifique – les rapports, les tribunes, les plaidoyers, les interventions en milieux scolaires – des nouveaux, dont la désobéissance civile non-violente. »

« Vous ne pouvez pas nous ignorer comme une bande de hippies »

Scientist Rebellion est formel : « Des recherches universitaires ont montré que la désobéissance civile pacifique est l’une des approches les plus efficaces pour entraîner un changement social rapide », écrivent ses membres pour expliquer qui ils sont. En février 2020 déjà, dans les colonnes du Monde, 1.000 scientifiques lançaient un appel aux citoyens, « y compris nos collègues scientifiques » à la désobéissance civile et au développement d’alternatives. Mais cette tribune, qui a donné lieu à la création en France d’un réseau national de scientifiques en rébellion, invitait avant tout à rejoindre les actions des mouvements écologistes généralistes historiques (Les Amis de la Terre, Attac, Greenpeace…) comme nouveaux (Extinction Rebellion, Youth for climate…).

Avec Scientist Rebellion, en revanche, il y a l’idée de créer « un mouvement scientifique radical véritablement mondial, dans le but affiché de conférer la crédibilité nécessaire au mouvement climatique au sens large ». Le collectif regrette que l’opinion publique et la presse perçoivent « les militant.es comme des extrémistes qui réagissent de manière excessive ». Mais si des scientifiques s’y mettent, alors « vous ne pouvez pas nous ignorer comme une bande de hippies », reprend le collectif.

Mais Xavier Capet invite à voir au-delà des considérations stratégiques. Parfois, c’est tout simplement le cœur qui parle, explique-t-il. « C’est toute la force du discours de Peter Kalmus, raconte-t-il. Il prend aux tripes parce qu’il y exprime toute sa détresse. Nos vies professionnelles consistent à avoir chaque jour les yeux rivés sur des indicateurs alarmants, et pourtant rien de bouge, ou si peu. » Pour l’océanographe, Scientist Rebellion « casse l’image qu’ont véhiculée par le passé des personnes comme Claude Allègre [scientifique réputé et ancien ministre] , consistant à dire que les climatologues, par leurs alertes, cherchaient surtout à obtenir des financements et à tirer la couverture à eux »

Savants ou militants… ou les deux ?

Combien sont-ils, ces scientifiques prêts à la désobéissance civile pour se faire entendre ? « De plus en plus », assurait Peter Kalmus dans son discours. Olivier et Xavier Capet le pensent aussi, bien que cette méthode remette dans le débat la question de « la neutralité scientifique », déjà beaucoup discutée ces dernières années.

« C’est un concept que nous maîtrisons souvent mal, car peu ont des cours de philosophie et d’histoire des sciences dans nos cursus, raconte Olivier. Du coup, le principe selon lequel le chercheur ne doit pas donner son opinion, ne doit pas prendre parti, au risque de basculer dans le militantisme et de perdre en crédibilité, a longtemps prévalu. Mais il est de plus en plus remis en cause. » « Rester gentiment dans son laboratoire face à la situation aussi dégradée que nous vivons, est-ce être neutre ? », questionne ainsi Xavier Capet. Il assure en tout cas que le sit-in du Muséum aurait été vivement critiqué par la communauté scientifique il y a quelques années. « Cela n’a pas été le cas lorsque je l’ai expliqué à mes collègues le lundi suivant », indique-t-il.

Est-ce à dire qu’ils rejoindront la prochaine action de Scientist Rebellion ? Pas sûr. C’est un autre problème des scientifiques que pointe, dans un sourire, Xavier Capet : « On retrouve, chez beaucoup, ce profil de "premier de la classe" qui va souvent de pair avec le souci de rester à tout prix dans la légalité. »