« Il n’y a jamais eu dans l’Histoire une telle accélération »... L’espace est-il en train de devenir une poubelle ?

POLLUTION Satellite hors-service, débris, pièce détachée, qu’est-ce qui ne tourne pas rond autour de notre belle planète bleue ?

Thomas Lemoine
— 
L'espace est-il en train de devenir une poubelle? — 20 Minutes
  • Pour Stéphanie Lizy-Destrez, enseignant-chercheur en conception des systèmes spatiaux Lien : à ISAE-Supaero, « il n’y a jamais eu dans l’histoire du domaine spatial une telle accélération » de l’activité.
  • Cette surchauffe est en partie liée au déploiement de constellations de satellites Lien : type Starlink, Lien : OneWeb ou Kuiper. Chacune d’entre elles étant constituées de plusieurs centaines, voire plusieurs milliers de satellites.
  • Se déplaçant à plusieurs kilomètres par seconde, les objets spatiaux accumulent Lien : une énergie cinétique qui peut être dévastatrice en cas de choc frontal avec un satellite de télécommunication

Peut-on réellement craindre que le ciel nous tombe sur la tête ou, plus précisément, qu’un objet en titane provenant d’une fusée vienne s’écraser sur nous ?

« La totalité des débris spatiaux et des objets dans l’espace, c’est comme si on rajoutait quelques litres dans la Méditerranée ». C’est l’analogie qu’a choisie Stéphanie Lizy-Destrez, enseignant-chercheur en conception des systèmes spatiaux à ISAE-Supaero, pour nous faire comprendre la place qu’il reste encore autour de notre planète. Il reste donc de la place, beaucoup de place. Mais attention nous prévient-elle aussitôt, « il n’y a jamais eu dans l’histoire du domaine spatial une telle accélération » de l’activité. Cette surchauffe est en partie liée au déploiement de constellations de satellites type Starlink, OneWeb ou Kuiper. Chacune d’entre elles étant constituées de plusieurs centaines, voire plusieurs milliers de satellites.

Jusqu’à 36.000 km de la Terre

Au-dessus de nos têtes, à environ 300 km pour les plus proches et jusqu’à 36.000 km pour les plus éloignés, circulent de très nombreux satellites. Des tout-petits comme les CubeSat pesant moins de 2 kg et des énormes, de plusieurs tonnes, comme l’Envisat, aujourd’hui hors service. Mais ce ne sont pas les seuls objets que l’on trouve dans l’espace. Il y a toutes les pièces abandonnées lors des décollages successifs comme les étages supérieurs des lanceurs spatiaux. On y trouve également deux stations spatiales l’ISS (International Space Station) et la CSS (China Space Station). Mais aussi tous les satellites en panne ou qui ont atteint leur fin de vie. Et puis, il y a des débris. Des millions de débris provenant du vieillissement des équipements et des collisions qui peuvent survenir entre eux.

« On en a à peu près 330 millions »

« Ceux qui sont en dessous du centimètre, on en a à peu près 330 millions […] Ceux qui sont entre un centimètre et dix centimètres, c’est autour du million » nous détaille Stéphanie Lizy-Destrez s’appuyant sur un inventaire datant de janvier 2022. Les plus gros, au-delà des 10 centimètres se comptent en quelques dizaines de milliers. S’il y a peu de risques de les recevoir sur la tête, l’atmosphère jouant un rôle de bouclier désintégrant à peu près tout, tous ces objets n’en font pas moins peser un réel danger sur nos sociétés modernes. Agriculture, envirronement, navigation, géolocalisation, transport, télémédecine sont autant de domaines qui utilisent les services liés à l’espace et pour lesquels, un satellite en panne ou détruit peut entraîner de lourdes conséquences.

Ce n’est pas la taille qui compte. C’est la vitesse.

Quelques millimètres peuvent sembler dérisoires à l’échelle de l’espace mais ce n’est pas tant leur taille qui compte que leur vitesse. Se déplaçant à plusieurs kilomètres par seconde, les objets spatiaux accumulent une énergie cinétique qui peut être dévastatrice en cas de choc frontal avec un satellite de télécommunication par exemple ou pire, une station spatiale habitée. D’ailleurs l’ISS « est obligée de faire des manœuvres régulièrement » pour diminuer les risques de collision et elle est malgré tout, impactée par des petits débris. Des risques réels pris en compte par les différentes agences spatiales qui ont modifié la conception de leurs satellites pour les rendre de plus en plus manœuvrant.

La Lune est aussi une victime collatérale de ce développement spatial exponentiel. Contrairement à la Terre, elle n’est pas protégée par son atmosphère et pourrait se voir au fil du temps de plus en plus souvent percutée par nos déchets comme ce fut le cas début mars 2022.

L’espace comme nos océans sur Terre

Certains pays, conscients des risques, prévoient la destruction ou la mise en orbite cimetière dès l’envoi de leurs équipements. D’autres non. Des initiatives sont lancées pour imaginer comment nettoyer l’espace. Avec son équipe, Stéphanie Lizy-Destrez souhaite créer une économie circulaire de l’espace pour construire de nouveaux objets avec les matériaux déjà présents plutôt que d’en envoyer par fusée. Si elle estime qu’il y a une réelle prise de conscience de cette problématique, « l’action qu’on mène est un peu lente par rapport à la dynamique de l’augmentation des débris qu’on voit actuellement ».

L’espace, à bien des égards, peut être comparé sur Terre, à nos océans, où, au-delà des eaux nationales, existerait une zone de non droit, où tout serait possible et encore à inventer, où la question de la pollution, de l’usage raisonné, de la préservation au profit des générations futures ne se poserait que dans un second temps.