Guerre en Ukraine : « En France, on n’a pas de pétrole, mais on a des idées »… En quoi le conflit nous renvoie au choc pétrolier de 1973

TRANSITION ENERGETIQUE La guerre en Ukraine met l’Union européenne devant son inconfortable dépendance énergétique vis-à-vis de l’étranger. Une situation qui rappelle furieusement le premier choc pétrolier de 1973 ?

Fabrice Pouliquen
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Le 30 novembre 1973, des véhicules passent devant un panneau de limitation de vitesse à 80 km/h, instaurer afin d'économiser du carburant à la suite de la crise du pétrole.
Le 30 novembre 1973, des véhicules passent devant un panneau de limitation de vitesse à 80 km/h, instaurer afin d'économiser du carburant à la suite de la crise du pétrole. — AFP
  • Limitation des vitesses sur les routes, chauffage plafonné à 20 °C, instauration de l’heure d’été… Dans les années 1970, la France prenait des mesures drastiques d’économies d’énergie pour faire face au premier choc pétrolier de 1973.
  • Après des décennies de consommation énergétique vertigineuse, les pays occidentaux sont confrontés de plein fouet à leur inconfortable dépendance énergétique… Une situation qui n’est pas sans rappeler celle que génère la guerre en Ukraine ?
  • Du gouvernement à l’Agence internationale de l’énergie, les appels aux efforts individuels et collectifs à réduire nos consommations d’énergie se multiplient. Plusieurs économistes pointent aussi la nécessaire exemplarité des pouvoirs publics.

« En France, on n’a pas de pétrole, mais on a des idées ». Le slogan est aujourd’hui entré dans la mémoire collective, au point d’en avoir oublié son origine. Automne 1975, printemps 1976, voire 1977 ? Les dates varient. Une certitude : la phrase est tirée d’un spot publicitaire pour la toute récente  Agence des économies d’énergie (AEE) – l’ancêtre de  l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe)-, lancée fin 1974.

La France est alors touchée de plein fouet par une envolée des prix du pétrole commencée en 1971 mais qui culmine avec la guerre du Kippour en octobre 1973, lorsque  l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep) décide d’un embargo pétrolier sur les nations occidentales soutenant Israël.

Jusqu’à instaurer le changement d’heure

En cinq mois, le prix du baril de pétrole quadruple  (passant de 2,59 à 11,65 dollars). C’est le premier choc pétrolier. « Il met fin à trois décennies de consommation énergétique vertigineuse, avec personne pour dire de se calmer, rappelle l’économiste Michel Lepetit, vice-président du Shift project (lire aussi sa tribune  dans Le Monde). Subitement, cette crise soulève l’impératif d’utiliser plus intelligemment l’énergie. On ne parle pas à l’époque d’efficacité énergétique ni de sobriété, mais de "conservation de l’énergie". » C’est tout le message du spot de l’AEE, qui promet que l’agence dira bientôt comment faire pour « mieux utiliser l’énergie sans changer notre façon de vivre ».

En la matière, les mesures d’économies d’énergie instaurées dans les pays occidentaux sont drastiques. En France, au plus fort de la crise, le chauffage est plafonné à 20°C, les émissions de télévision s’arrêtent à 23h, les vitrines de magasins sont éteintes la nuit…

D’autres mesures marqueront plus durablement la société française. L’économiste Benoît Léguet, directeur général de l’Institut de l’économie pour le climat (I4CE), cite « l’instauration du changement d’heure, à l’été, pour limiter la consommation d’énergie dans les foyers ». Imaginée dès 1973 par Giscard d’Estaing, alors ministre des Finances, la mesure sera mise en place en septembre 1976. Le choc pétrolier offre à l’Etat un argument supplémentaire – économiser le carburant – pour réglementer la vitesse sur les autoroutes (120 km/h) et les routes nationales (90 km/h), après quinze années d’expérience et de débats houleux. « C’est aussi à cette époque, en France, qu’apparaissent les premières réglementations thermiques dans le bâtiment et qu’on se dote d’un programme nucléaire, qui n’aurait sans doute pas compté autant de réacteurs sans ce choc », indique Thomas Pellerin-Carlin, directeur du Centre énergie de l’Institut Jacques Delors.

De nouveau mis devant notre inconfortable dépendance énergétique ?

Seul bémol : « Cette prise de conscience de notre dépendance énergétique vis-à-vis de l’étranger et de la nécessité de gérer au mieux cette ressource prend fin avec le contre-choc pétrolier dans les années 1980, reprend Michel Lepetit. Les économistes prônant la chasse au gaspi d’énergie connaîtront alors une longue traversée du désert, jusqu’en 2005. »

L’histoire se répète-t-elle aujourd’hui ? Bruno Le Maire, ministre de l’Economie, dit en tout cas la crise énergétique liée à la guerre en Ukraine « comparable en intensité et en brutalité avec le choc pétrolier de 1973 ». « Sur la question des flux physiques, on n’y est pas encore, ne serait-ce parce que l’UE continue de s’approvisionner en pétrole et en gaz russe, nuance Thomas Pellerin-Carlin. En revanche, il y avait déjà une envolée des prix de l’énergie depuis l’été dernier, qu’a aggravé l’invasion en Ukraine, et qui pourrait le faire davantage si le conflit perdure et va jusqu’à un embargo, en Europe, sur les hydrocarbures russes. »

Une hypothèse peu probable selon Michel Lepetit, « tant nous sommes aujourd’hui dépendants de la Russie en matière d’énergie ». « En revanche, nous sommes bien de nouveau, comme en 1973, mis devant notre inconfortable dépendance énergétique vis-à-vis de l’étranger, reprend-il. Ce n’est plus le Golfe Persique, mais la Russie. » « Et le choc n’est plus seulement pétrolier mais aussi gazier, le premier même de notre Histoire », ajoute Thomas Pellerin-Carlin.


Pas de pétrole mais des idées, le grand retour ?

« Nous devons prendre conscience que nous entrons dans un monde nouveau », lançait Bruno Le Maire le 7 mars sur BFMTV, en appelant d’ores et déjà les Français à « faire un effort » sur leur consommation d’énergie, notamment en baissant d’un degré le chauffage chez eux. Une mesure typique de celles prises en 1973 et pas toujours bien accueillie aujourd’hui sur les réseaux sociaux. « Pourtant, les changements de comportements individuels et collectifs sont une partie de la réponse. L’une des rares avec un effet immédiat, explique Benoit Léguet. Et si ces efforts sont perçus comme dérisoires, c’est bien la preuve qu’on peut les appliquer sans grand sacrifice. Alors faisons-le. Une baisse du chauffage d’un degré permet de réduire de 7 % en moyenne sa consommation d’énergie, selon l’Ademe. Ce n’est pas rien. » « Chaque centilitre de gaz économisé aujourd’hui est autant qu’on n’aura pas à acheter à Poutine l’hiver prochain », abonde Thomas Pellerin-Carlin.

Ça ne vaut pas que pour le gaz. Le 18 mars, l’Agence internationale de l'énergie (AIE) – elle aussi héritée du premier choc pétrolier **- publiait un plan de dix mesures pouvant être mises en place immédiatement afin de baisser nos consommations de pétrole et contribuer à faire retomber des prix. Dans le lot : réduire de 10 km/h la vitesse sur les autoroutes, instaurer des dimanches sans voiture et la circulation alternée dans les grandes villes, utiliser le covoiturage… Là encore, cela rappelle 1973. « Toute la question est de savoir si on est prêt, aujourd’hui, faire des efforts individuellement et collectivement », reprend Thomas Pellerin-Carlin, qui regrette qu’on soit resté, en France, depuis le déclenchement du conflit, dans une logique de consommation effrénée de l’énergie. « On a continué à chauffer les terrasses des cafés et restaurants – souvent au gaz d’ailleurs – alors même que  cette pratique sera interdite à compter du 31 mars », illustre-t-il***.



Des chocs énergétiques à anticiper bien plus ?

L’économiste regrette surtout que, depuis l’envolée des cours du pétrole et du gaz, bien avant la guerre en Ukraine, les politiques publiques en Europe se soient beaucoup orientées vers des subventions aux énergies fossiles. « En France, c'est l’indemnité inflation mise en place en fin d’année dernière. Ou tout récemment,  la remise de 15 centimes par litre d’essence à partir du 1er avril, souligne-t-il. De telles mesures peuvent être nécessaires mais seulement si elles ciblent les ménages les plus précaires. Sinon, elles sont profondément injustes, les plus riches ayant le plus souvent les voitures qui consomment le plus. Elles rendent aussi muet le signal prix, qui doit pourtant nous faire prendre conscience à tous qu’il y a un problème et qu’il est temps de revoir nos comportements. »

Trouver les bons mécanismes n’est pas simple, reconnaît Benoit Léguet. « Mais c’est l’un des points qu’il faut anticiper, insiste-t-il. Il est fort probable que d’ici à 2050 et l’atteinte de la neutralité carbone, on connaisse encore des chocs énergétiques. Autant avoir déjà des mesures d’aides ciblées préparées à l’avance. » C’est peut-être alors au moins un point positif à retirer de cette guerre en Ukraine : celui de remettre au cœur du débat, pour réduire notre dépendance aux énergies fossiles,  l’enjeu de la sobriété. Le même qui a eu tant de mal à s’imposer jusqu’alors lorsqu’il était convoqué en vue de réduire nos émissions de gaz à effet de serre. C’est une partie cruciale de l’équation, s’accordent à dire Benoit Léguet et Thomas Pellerin-Carlin : « Pour que les Français concèdent à des efforts individuels et collectifs, il faudra aussi une exemplarité des pouvoirs publics. »

Le directeur d’I4CE renvoie au cap, fixé lors du Grenelle de l’Environnement de 2007, de rénover 400.000 logements par an depuis 2013. « L’objectif était de diminuer de 38 % les consommations d’énergie du secteur du bâtiment à l’horizon 2020, remémore-t-il. Si on avait tout fait pour l’atteindre, on aurait été mieux armé pour faire face à la crise énergétique actuelle. »

* Ailleurs, des « dimanches sans voiture » sont décrétés aux Pays-Bas, en Suisse, en Allemagne de l’Ouest. Le Royaume-Uni planifie des coupures d’électricité à des heures fixes et impose la semaine des trois jours dans les entreprises. Quant à la Belgique, elle suspend l’école le samedi matin…

** L’Agence internationale de l’énergie (AIE) « a été créée par les pays occidentaux (OCDE) dans le but de constituer et de gérer des stocks stratégiques d’énergie (de pétrole notamment) en vue de futures crises », raconte Thomas Pellerin-Carlin.

*** La proposition de l’AIE de réduire de 10 km/h la vitesse sur les autoroutes n’est pas sans rappeler la proposition, dans le rapport final de la Convention citoyenne pour le climat, de limiter à 110 km/heure la vitesse sur les autoroutes françaises. La mesure avait suscité une vive polémique en France, au point qu’Emmanuel Macron avait utilisé l’un de ses trois jokers pour l’écarter.