Transport : Après la voiture et les scooters, le « rétrofit » s'attaque aux bus

MOBILITE Tout pousse les agglomérations à passer rapidement leur parc de bus et de cars à l’électrique. Acheter neuf n’est pas la seule option. Une autre est de changer le moteur des véhicules existants. C’est le retrofit, solution que poussent en France Pepper Motion et Rev Mobilities

Fabrice Pouliquen
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électrique à batterie, dans les rues de Paris le 15 mars 2022.
électrique à batterie, dans les rues de Paris le 15 mars 2022. — F. Pouliquen / 20 Minutes
  • Retirer le moteur thermique, le réservoir et le pot d’échappement pour les remplacer par toute la panoplie d’une motorisation électrique. C’est le principe du rétrofit, qui peut s’appliquer aussi bien aux bateaux qu’aux scooters, voitures, véhicules lourds…
  • Depuis deux ans, il décolle peu à peu en France. Il a encore un boulevard devant lui, alors que les transports sont présentés comme l’un des secteurs à décarboner en priorité. Dans ce contexte, le rétrofit est une alternative à l’achat d’un véhicule neuf.
  • Cette option pourrait intéresser les villes qui devront se pencher, dans les prochains mois, sur le renouvellement de leurs bus et de leurs cars. C’est bien cette perspective que préparent l’Allemand Pepper Motion et le Français Rev Mobilities, qui viennent de nouer un partenariat.

S’offrir une seconde vie grâce au rétrofit… La promesse s’affiche en grandes lettres sur les fenêtres latérales du bus qui démarre sans un bruit dans la cour de la Maison de l’Amérique Latine, à Paris. Le véhicule, un Mercedes-Benz Citaro 1 comme il y en a tant en France, a dix-huit ans de service en Allemagne et plus de 600.000 km au compteur. Autant dire qu’il en a trimballé des grands et moins grands, aidé de son moteur diesel.

Ce dernier n’est plus. Il a cédé sa place, sous le capot, à toute la panoplie d’un moteur électrique alimentée par une batterie lui permettant une autonomie maximale de 250 km. « Suffisant pour assurer la très grande majorité des lignes de transport urbain et périurbain », indique Andreas Hager, PDG de Pepper Motion. Fin décembre, le groupe industriel allemand a noué un partenariat avec  la Française Rev Mobilities, toutes les deux spécialisées dans le « rétrofit », notamment de véhicules lourds (bus, car, camion…), pour développer cette solution en France.

Conjuguer transition énergétique et économie circulaire

« Rétrofit » ? L’opération consiste à extraire le moteur thermique, le réservoir et le pot d’échappement d’un véhicule essence ou diesel pour le remplacer par une motorisation électrique à batterie ou à pile à combustible (hydrogène). Autrement dit, le rétrofit est une autre façon d’aller vers la mobilité décarbonée. Non pas en mettant à la casse les vieux véhicules diesel ou essence mais en leur offrant une seconde vie. Autrement dit, de le faire dans une logique d’économie circulaire.

Aux Etats-Unis, en Allemagne, en Italie ou au Royaume-Uni, le rétrofit a déjà plusieurs années de pratique, même s’il est globalement resté à ce jour confidentiel. En France, il part de plus loin encore, en raison d’un cadre réglementaire longtemps resté inadapté : il n’interdisait pas de « rétrofiter » un véhicule mais n’autorisait pas, derrière, à rouler avec. Un décret, paru le 3 avril dernier, a corrigé le tir, donnant le « go » à un nombre croissant d’acteurs pour faire décoller la filière en France.

Un boulevard pour le rétrofit ?

Il y a donc un boulevard pour le rétrofit alors que le transport est l’activité qui contribue le plus aux émissions de gaz à effet de serre de la France (31 % en 2019). La seule, même, où les émissions ont augmenté depuis 1990. Bref, un secteur à décarboner en priorité. Or, on est loin du compte. « En 2020, le parc automobile en circulation était de 40,8 millions de véhicules, dont 98 % encore thermiques (essence et diesels) », rappelle Arnaud Pigounides, fondateur de REV Mobilities.

L’interdiction de la vente de véhicules à moteur essence et diesel à partir de 2040, comme le prévoit la loi d’orientation des mobilités (LOM) de 2019, ou dès 2035, comme souhaite l’avancer Bruxelles, devrait grandement accélérer l’électrification du parc automobile. Arnaud Pigounides ajoute les 45 Zones à faibles émissions (ZFE) attendues d’ici à 2025 dans autant d’agglomérations. Celles de plus de 150.000 habitants. Cet outil permet à ces collectivités de restreindre la circulation aux véhicules les plus polluants sur leur territoire. « 43 % du parc actuel, notamment les véhicules utilitaires, ne pourront plus circuler dans ces zones à cette date », précise-t-il.

Une alternative qui fait particulièrement sens pour les bus et les cars ?

Forcément, la transition énergétique du parc automobile passera, en grande partie, par l’achat de véhicules zéro carbone neufs. Ce qui ne devrait pas empêcher au rétrofit de se frayer une place. Notamment sur certains segments où la conversion électrique de véhicules existants fait particulièrement sens. C’est le cas, justement, des bus et des autocars, niche que Pepper Motion et Rev Mobilities veulent développer en priorité.

Sur ce segment, acheter neuf a un coût loin d’être anodin. « Il faut compter entre 500.000 et 600.000 euros pour un bus électrique à batterie, et les prix grimpent très vite à 750.000 voire 800.000 euros pour un bus hydrogène, technologie plus complexe à ce jour, indique Arnaud Pigounides. A l’inverse, il chiffre entre 240.000 et 300.000 euros le coût du rétrofit d’un bus comme celui présenté mardi à Paris. Cette différence de prix n’est pas le seul atout du rétrofit. Il permet de garder en fonctionnement des bus et des cars qui, bien que thermiques, sont loin d’être arrivés en fin de vie. « Les agglomérations renouvellent relativement fréquemment leur flotte de cars et bus. Si bien que, dans la plupart des cas, l’âge moyen de leurs véhicules est à peine de huit ans aujourd’hui, reprend Arnaud Pigounides. Ils peuvent durer au moins le double, et les collectivités ont d’ailleurs souvent prévu d’amortir leur achat sur ces seize années de fonctionnement. Les jeter peut très vite se révéler être une aberration. »

Obtenir déjà les homologations

Pepper Motion a déjà des précommandes pour convertir des bus thermiques en électrique en Allemagne, là où l’entreprise a obtenu des homologations pour le faire. En France, on n’en est pas encore là. Une première étape sera d’obtenir les homologations pour pouvoir rétrofiter des modèles de bus. Un processus fastidieux, qui doit s’assurer que les véhicules convertis qui seront mis sur la route répondent bien à toutes les normes de sécurité en vigueur. « Une première demande est en cours, justement sur le Mercedes-Benz Citaro 1, et que nous espérons décrocher d’ici à septembre, détaille Arnaud Pigoudines. D’autres demandes d’homologations sur d’autres modèles utilisés en France suivront, à commencer par le Mercedes-Benz Citaro 2. »

En attendant, Arnaud Pigounides et Andreas Hager entendent bien montrer que l’alternative du rétrofit est d’ores et déjà techniquement opérationnelle sur les bus et les cars. « Elle est de plus en plus reconnue par le gouvernement et les administrations locales », se félicite le premier. Le rétrofit figure ainsi parmi les solutions qui seront subventionnées dans l’appel à projet « Ecosystèmes des véhicules lourds électriques », que vient de lancer le gouvernement pour soutenir l’acquisition et la location de véhicules lourds électriques par l’ensemble des acteurs du transport routier.

Le cap des 5.000 véhicules lourds rétrofités d’ici à 2030

Il reste à s’assurer que les agglomérations françaises aient bien cette option « rétrofit » en tête au moment de rédiger leurs prochains appels d’offres pour renouveler leur flotte. C’est la raison de la présence à Paris, ce mercredi, de ce bus d’exposition converti par Pepper. Il n’y est pas resté longtemps. « Il part tout de suite dans l’ouest de la France, où deux collectivités ont souhaité pouvoir le tester en avant-première », glissait-on à Rev Mobilities.

Surtout, un tour de France l’attend. Il commencera le 25 avril à Cannes et passera par 28 villes de métropoles, avec des crochets en Belgique et en Suisse, pour s’achever à Lyon les 23 et 24 juin. Arnaud Pigounides espère de premiers bus retrofités en circulation en France d’ici à fin 2023. Au total, en incluant le rétrofit de poids lourds, un autre segment que veulent développer Pepper Motion et Rev Mobilities, Andreas Hager vise la conversion de 5.000 véhicules lourds d’ici à 2030 en France.