Guerre en Ukraine : Faut-il s’inquiéter des représailles russes dans le domaine spatial ?

ESPACE La guerre en Ukraine, engagée depuis une semaine, a des répercussions économiques dans un très grand nombre de secteurs. Le spatial n’y échappe pas, Roscomos y multipliant les représailles aux sanctions économiques occidentales. De quoi faire mal ?

Fabrice Pouliquen
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Une fusée russe transportant le vaisseau spatial ExoMars 2016 décolle de la rampe de lancement du cosmodrome de Baïkonour, le 14 mars 2016. Le programme ExoMars, qui devait se poursuivre en septembre par un nouveau lancement, est un exemple de coopération spatiale entre l'Union européenne et la Russie.
Une fusée russe transportant le vaisseau spatial ExoMars 2016 décolle de la rampe de lancement du cosmodrome de Baïkonour, le 14 mars 2016. Le programme ExoMars, qui devait se poursuivre en septembre par un nouveau lancement, est un exemple de coopération spatiale entre l'Union européenne et la Russie. — KIRILL KUDRYAVTSEV / AFP
  • La guerre en Ukraine a aussi des répercussions dans le domaine spatial, où les fusées russes assurent le lancement dans l’Espace de nombreux programmes étrangers.
  • C’est le cas des 36 satellites de OneWeb, dont le Royaume-Uni est actionnaire, et qui devaient décoller samedi depuis Baïkonour. Ou d’ExoMars 2022, la mission européenne vers Mars, qui devait partir en septembre et aujourd’hui « très compromise ».
  • C’est une première conséquence que voit alors Olivier Sanguy, de la Cité de l’Espace à Toulouse, à cette guerre qui secoue vivement l’Espace : « elle va renforcer un peu plus la quête d’autonomie des agences spatiales ».

Ça ressemble fort à une prise d’otages. Trente-six satellites de la société OneWeb, basée à Londres et dont l’Etat britannique est au capital, patientent en ce moment dans la coiffe d’une fusée russe Soyouz, au cosmodrome de Baïkonour, au Kazakhstan. Ils devaient décoller ce samedi pour compléter la constellation de 428 satellites déjà en orbite qu’OneWeb opère dans le but de développer l’Internet à haut débit partout dans le monde.

« Devaient », car le déclenchement de la guerre en Ukraine secoue aussi le domaine spatial. Il suffit, pour s’en rendre compte, de remonter le fil des nombreuses menaces de représailles – et de représailles tout court, de plus en plus – que lancent en rafale Roscosmos, l’agence spatiale russe, et son tempétueux directeur général, Dmitri Rogozine , sur Twitter.

Un calendrier bousculé ?

OneWeb vient d’en faire les frais, la Russie conditionnant désormais le décollage des 36 satellites au départ du gouvernement britannique du conseil d’administration de la société ainsi qu’à des garanties juridiques que ces satellites ne soient pas utilisés à des fins militaires. Ce jeudi, OneWeb annonçait suspendre tous ces lancements depuis Baïkonour.

Juste un exemple des bouleversements en cours. Christian Maire, chercheur associé à la Fondation pour la recherche stratégie (FRS), rappelle aussi les liens forts existants entre l’Union européenne et la Russie, depuis 1990, à travers le programme Soyouz. La fusée russe est régulièrement utilisée pour assurer l’envoi dans l’Espace de missions européennes. Que ce soit depuis les cosmodromes de Baïkonour ou de Vostotchny (Russie) ou du Centre spatial guyanais à Kourou (Guyane). Depuis 1999, 37 vols ont été menés à bien depuis la Russie et 27 depuis Kourou, comptabilise Christian Maire  dans une note parue sur site de la FRS.

Pas sûr qu’il y en ait d’autres. Roscosmos vient en tout cas de suspendre les lancements Soyouz prévus depuis Kourou et de rappeler son personnel technique – 87 personnes – qui y travaillaient. Trois tirs étaient prévus cette année, indique, dans un communiqué, le Centre national des études spatiales (Cnes), l’agence spatiale française. Deux pour la constellation de navigation européenne Galileo et un pour le satellite espion français CSO-3. Voilà trois autres programmes que la guerre en Ukraine a mis en suspension.

Rosalind Franklin devra encore patienter ?

Et que dire de Rosalind Franklin ? Le rover, au cœur du deuxième volet du programme ExoMars, développé par l’agence spatiale européenne (ESA) mais avec une forte participation de l’agence russe, devait décoller pour la planète rouge en 2018 à la recherche de traces de vie passée à sa surface. Des retards de fabrication ont déjà reporté le lancement à 2020, puis à 2022. C’était prévu en septembre, à bord du lanceur russe Proton… depuis Baïkonour. « La très forte dégradation des relations avec la Russie rend de nouveau ce lancement improbable », indiquait lundi l’ESA. Une réunion, prévue mardi et mercredi prochain, devrait décider du sort de cette mission et des alternatives possibles. Olivier Sanguy, rédacteur en chef du site d’actualités spatiales de la Cité de l’Espace à Toulouse, peine à voir comment la mission pourrait se faire sans les Russes. « Ils ne se contentent pas de fournir le lanceur pour quitter la Terre, mais aussi des instruments scientifiques embarqués sur le rover et surtout Kazachok, sa plateforme d’atterrissage sur Mars », explique-t-il.

Olivier Sanguy pourrait continuer la liste des tensions déjà actées ou attendues que provoque la guerre en Ukraine, et auxquelles n’échappent même plus la Station spatiale internationale (ISS) [lire encadré]. Pas étonnant d’ailleurs qu’elles soient si nombreuses « tant le spatial est un monde imbriqué », souligne-t-il pour rappeler que les acteurs du spatial se lancent rarement seuls dans leurs programmes.

La Russie, pas si incontournable ?

Dans ce jeu de coopération, la Russie joue un rôle de poids. « Elle est l’une des premières puissances de ce club très fermé puisqu’elle maîtrise la gamme complète des missions, tant civiles que militaires », écrivait en 2017 Isabelle Sourbès-Verger, géographe spécialiste de la géopolitique spatiale au Centre Alexandre-Koyré (CNRS), dans un article pour  la revue Défense Nationale. Isabelle Sourbès-Verger soulignait notamment « des créneaux de compétences uniques » occupés par la Russie. C’était notamment son vaisseau Soyouz, le seul à assurer des transports d’astronautes vers l’ISS à l’époque.

Cette hégémonie de dix ans a pris fin le 16 novembre 2020, avec le premier vol habité vers l'ISS opéré par Space X, l’entreprise américaine fondée par Elon Musk, avec son lanceur Falcon 9 et sa capsule Crew Dragon. Quant aux fusées russes, « elles n’ont pas de spécificités telles qui leur permettraient de remplir des missions qu’aucun autre lanceur ne saurait faire », indique Olivier Sanguy. Qui souligne au passage que le lanceur le plus puissant en exploitation à ce jour est le Falcon Heavy de Space X. « En revanche, il peut y avoir un avantage commercial à passer par la Russie pour certaines configurations de mission où ses lanceurs vont se révéler l’option la moins coûteuse, reprend-il. C’est ce qui explique cette collaboration entre l’ESA et Roscosmos, au point donc que des Soyouz ont été lancés depuis Kourou. »

Une guerre qui renforce la quête d’autonomie spatiale ?

Le Cnes ne semble pas s’inquiéter outre mesure de la suspension des lancements Soyouz depuis la Guyane. C’est que deux nouveaux lanceurs doivent arriver sur le marché en 2022 côté européen : Véga-C (un lanceur léger) et surtout Ariane 6 (un lanceur de moyenne à forte puissance), qui doit prendre la suite d’Ariane 5 et ses 112 vols au compteur. Ces arrivées imminentes permettent d’envisager « une reprogrammation des lancements institutionnels européens », indiquait l’agence spatiale française mercredi.

C’est sans doute une première conséquence de la guerre en Ukraine que voit alors Olivier Sanguy : elle renforce la quête d’autonomie et de souveraineté des agences spatiales dans leurs programmes. « Cela fait quelques années déjà que les Etats-Unis sont entrés dans une optique de monter leur indépendance industrielle spatiale alors que, par exemple, son lanceur Atlas V utilise un moteur russe, explique-t-il. Il y a ce même souci en Europe, auquel répond justement l’arrivée d’Ariane 6. Depuis son arrivée à la tête de l’ESA [le 1er mars 2021], Josef Aschbacher pousse aussi pour l’adoption d’un futur programme de vols habités européen. » Un appel entendu par Emmanuel Macron, qui a ouvert la voie au lancement d’un tel programme lors du sommet européen dédié à l’Espace organisé à Toulouse mi-février.

Même la Station spatiale internationale (ISS) gagnée par le conflit ?

« Si vous bloquez la coopération avec nous, qui sauvera la Station spatiale internationale d’une désorbitation incontrôlée ? » Dès le début du conflit, Dmitry Rogozin, le patron de Roscosmos, lançait une série de tweets rageurs sur le devenir de l’ISS dans la perspective de sanctions économiques internationales lancées contre son pays. [Lire notre article du 26 février].

Jusque-là pour autant, malgré ces menaces, « l’ISS semble parvenu à rester un terrain neutre », observait jeudi matin Olivier Sanguy. C’était sans compter sans un nouveau communiqué de Roscosmos le jour même, annonçant que, désormais, la Russie ne coopérera plus avec l’Allemagne sur des expériences conjointes dans le segment russe de l’ISS, l’une des deux parties de la station.

La France pourrait aussi essuyer une sanction comparable alors que « des programmes scientifiques conjoints bilatéraux, à bord de l’ISS, sont toujours en cours avec la Russie, notamment dans le domaine de la médecine spatiale », rappelait le Cnes dans un communiqué mercredi.