Présidentielle 2022 : Sortir de l’élevage intensif, une idée qui fait son chemin dans la campagne

AGRICULTURE Intensif, industriel, fermes-usines… Chacun avec ses mots, plusieurs candidats à la présidentielle prônent une sortie des élevages jugés les plus impactant pour le bien-être animal, l’environnement, la santé. Mais ça veut dire quoi au juste ? Et comment faire ?

Fabrice Pouliquen
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Image prise par l'association L214 dans un élevage de porcs du Finistère.
Image prise par l'association L214 dans un élevage de porcs du Finistère. — L214
  • Jamais l’enjeu de sortir de l’élevage intensif n’avait été autant mis sur la table avant une présidentielle. Plusieurs candidats portent cette idée, de Yannick Jadot, qui en fait l’une de ses premières mesures, à Jean-Luc Mélenchon, qui prône une sortie dès 2027.
  • L’idée derrière est de « faire moins mais mieux ». Hélène Thouy, candidate du Parti animaliste, qui n’a pas eu ses 500 parrainages, visait une division par deux de la production de protéines animales d’ici à 2027.
  • Reste à convaincre les éleveurs déjà installés dans les modèles intensifs à en sortir, mais aussi à convaincre les Français de revoir leurs consommations alimentaires. Pas gagné ?

« Nous sortirons la France de l’élevage industriel. Cela se fera en dix ans », tonnait Yannick Jadot, le 29 janvier,  lors d’un meeting à Lyon. Le candidat EELV à la présidentielle en fait même une des premières mesures à prendre s’il est élu. Jean-Luc Mélenchon, lui, fermera les fermes-usines et planifie la sortie de l’élevage intensif au plus tard en 2027. Philippe Poutou, pour le NPA, parle d’« en finir avec l’élevage industriel, maltraitant pour les animaux et les salarié.e.s ».  Nathalie Arthaud, candidate de Lutte ouvrière, combattra l’élevage et l’abattage intensifs si elle accède à l’Elysée.

Une certitude : « cet enjeu est porté comme jamais dans une présidentielle, même si c’est encore trop timide et qu’on ne sait pas toujours bien ce que les candidats veulent dire », pointe Hélène Thouy. La candidate du Parti Animaliste aurait aimé compléter la liste, mais n’a pas obtenu les 500 parrainages nécessaires pour s’engager dans la course finale. Présidente, elle promettait « la fin totale de l’élevage industriel et intensif en 2027 ».



Les fermes-usines… mais pas que ?

Hélène Thouy précise bien les deux : « industriel » et « intensif ». Dans les deux cas, il n’y a pas de définition officielle. Pour « élevage industriel », le critère pris en compte est celui du nombre d’animaux, en s’appuyant le plus souvent sur les seuils utilisés pour déterminer les Installations classées pour la protection de l’environnement (IPCE). Soit des d’exploitations industrielles ou agricoles susceptibles de créer des risques ou de provoquer des pollutions ou nuisances. « Elles se répartissent en trois régimes suivant leur dangerosité : "déclaration", "enregistrement" et "autorisation" », détaille Suzanne Dalle, chargée de campagne agriculture à Greenpeace. En juin 2020, l’ONG est partie de la troisième catégorie pour déterminer le nombre de « fermes-usines » en France. « Cela correspond aux élevages qui dépassent les seuils de 750 emplacements pour les truies, 2.000 pour les porcs de production (plus de 30 kg), plus de 40.000 emplacements pour les volailles, plus de 400 pour les vaches laitières, reprend Suzanne Dalle. Soit des nombres très au-dessus des moyennes en France. »

Greenpeace dénombrait alors 3.300 fermes-usines en France, dont la moitié en Bretagne. Elles ne représentent qu’un petit pourcentage sur le nombre total d’élevages dans leurs filières respectives (20 % des fermes de volailles, de chair et de ponte). En revanche, elles concentrent une part importante du nombre total d’animaux élevés (plus de 38 % des poulets de chair et plus de 70 % des poules pondeuses).

Mais on peut être un petit élevage et être dans un mode de production intensif. Pour définir ce dernier, Agathe Gignoux, chargée d’affaires publiques au CIWF France, ONG qui promeut un élevage durable, ajoute en effet d’autres critères à celui de la densité. « C’est l’absence d’accès à l’extérieur pour les animaux, indique-t-elle. Mais aussi le recours à une génétique tournée vers la productivité, avec des souches d’animaux choisis pour atteindre au plus vite leur poids d’abattage, même si cette croissance ultrarapide génère des fractures et de forte mortalité ». Sur le milliard d’animaux élevés chaque année en France pour notre consommation de viande, d’œufs et de lait, « 80 % le sont dans un modèle intensif », indique-t-elle. Sans prise en compte, donc, de leurs besoins élémentaires.

Pas qu’une question de bien-être animal ?

Pour autant, l’enjeu du bien-être animal n’est pas la seule raison avancée par les partisans d’une sortie de l’élevage intensif. Les impacts sur le climat et la biodiversité sont aussi pointés. Notamment ceux, indirects, via l’importation de soja depuis le Brésil, où la culture est l’un des facteurs de déforestation, pour nourrir le bétail. Jean-Luc Mélenchon insiste aussi régulièrement sur le risque qu’ il y aurait entre élevage intensif et pandémies. Hélène Thouy ajoute enfin l’impasse sociale, « avec des éleveurs qui gagnent mal leurs vies, mais en outre travaillent "en intégration", pour le compte d’autres éleveurs ou de firmes agroalimentaires, explique-t-elle. C’est du salariat déguisé, ils perdent tout contrôle de leurs exploitations. »

La candidate du Parti animaliste l’assure alors : « de nombreux éleveurs avec lesquels je discute seraient prêts à sortir de l’intensif et à réduire leur production ». Croisés au Salon de l’agriculture, Claude et François, deux éleveurs porcins à la tête d’exploitations que les ONG qualifieraient d’intensives (pas d’accès à l’extérieur), ne s’y opposent pas par principe. « Mais on a l’impression d’être trimballés de droite à gauche, en fonction des attentes sociétales du moment », glisse le premier. « Ces dernières années, on a beaucoup investi dans nos bâtiments pour s’adapter aux nouvelles normes de bien-être animal, ajoute le second. J’ai déjà réduit de 15 % mon cheptel, et donc de 15 % ma production. Les cours du porc sont loin d’avoir augmenté autant. »

Quelle place pour le « faire moins mais mieux » ?

Faut-il encore tout changer ? « Il faudra qu’on nous accompagne », prévient Claude. Pour Hélène Thouy, le principal obstacle est celui des dettes contractées. « L’État doit racheter celles des éleveurs qui décident de quitter l’intensif et, en plus, aider financièrement ceux qui se convertiraient dans la production de cultures végétales », estime-t-elle. La candidate du Parti animaliste chiffrait un budget total à 10 milliards d’euros. « Rien d’impossible lissé sur un quinquennat », lance-t-elle. Hélène Thouy visait alors, dans son programme, une réduction de 50 % de la production de protéines animales en France d’ici à 2027. Et uniquement, à cette date, à partir d’animaux élevés dans des systèmes extensifs. Une stratégie qui colle bien au « faire moins mais mieux » que martèlent les ONG qui poussent à cette transition agricole.

Une vision qui agace Etienne Gangneron. Le vice-président de la FNSEA, premier syndicat agricole, est certain des améliorations continues des pratiques dans les élevages. « Quelle que soit leur taille, un critère qui n’a aucun sens, estime-t-il. Des animaux peuvent vivre dans de très mauvaises conditions dans de petits élevages et tout l’inverse dans des plus grands. Ce sont aussi ces derniers qui sont soumis aux normes environnementales les plus strictes. » Quant à réduire la production de viande en France, Etienne Gangneron craint l’augmentation des coûts qu’elle engendrera, « notamment sur les viandes de volailles et de porcs, les moins chères et les plus consommées ». Les consommateurs suivront-ils ? C’est la question que pose Claude, qui ne « veut pas vivre d’aides financières mais bien de son travail » Etienne Gangneron, aussi, en doute : « Les ONG ont beau dire, ce que l’on constate, c’est qu’une majorité de Français achète au moins cher. Il faut aussi répondre à cette demande. »

S’attaquer à nos modes de consommations, l’autre impératif ?

Les partisans d’une sortie de l’élevage intensif n’ignorent pas cet enjeu et font du changement de nos habitudes alimentaires – notre consommation de viande a quasi-doublé depuis l’Après-Guerre - un levier majeur de la transition qu’elles prônent. Dans son programme, Hélène Thouy précisait vouloir réduire de 50 % autant la production que la consommation de viande en France d’ici à cinq ans.

« C’est possible si on ne cache plus le coût des externalités négatives de la production de viande (sanitaire, environnemental…), si on sort enfin de cette idée si souvent répétée qu’il faut en manger à tous les repas, et si on réapprend encore à cuisiner le végétal », énumère la co-présidente du Parti animaliste.

L’Allemagne et les Pays Bas accélèrent sur la sortie de l’élevage intensif

Il n’y a pas qu’en France que la question de la sortie de l’élevage intensif et de la réduction des cheptels se pose. Agathe Gignoux cite l’Allemagne, qui avait déjà pris de l’avance ces dernières années – l’élevage de poules pondeuses y sera interdit en 2025-, et pourrait en prendre plus encore avec la nouvelle coalition au pouvoir, dans laquelle figurent les Verts. Le budget fédéral 2023 prévoit ainsi un milliard d’euros, utilisés sur quatre ans, pour soutenir financièrement les investissements dans des bâtiments d’élevage du « futur », offrant un accès à l’air libre, à la lumière naturelle…

Agathe Gignoux s’attarde aussi et surtout sur les Pays Bas, jusque-là champion européen de l’élevage intensif (avec un cheptel estimé à 100 millions de têtes), mais qui est en train de faire marche arrière. « Le pays est fortement confronté aux externalités négatives de ce mode de production (pollution des sols en particulier), et est sous le coup d’amendes européennes, explique Agathe Gignoux. Il ambitionne de réduire de 30 % son cheptel et met en place un programme de subventions en ce sens. »

Une idée pour la France ? « Nos élevages sont déjà parmi les plus petits d’Europe, très loin en tout cas de ce qu’on peut trouver aux Pays Bas, en Allemagne, dans les pays de l’Est », rappelle Etienne Gangneron. « Mais si l’enjeu de réduire nos cheptels se pose peut-être moins frontalement que dans ces pays-là, nous n’y échapperons pas non plus », estime Agathe Gignoux.