Gironde : Lacanau envisage-t-elle de déménager face à l'avancée de l'océan ?

EROSION A Lacanau, le retrait du trait de côte a connu une accélération depuis dix ans. Face à l’avancée de l’océan, les solutions de protection au moyen d’enrochement et de réensablement restent les plus urgentes et les plus « faciles » à mettre en place rapidement

Elsa Provenzano
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La mer gagne peu à peu du terrain sur la station balnéaire de Lacanau.
La mer gagne peu à peu du terrain sur la station balnéaire de Lacanau. — E.Provenzano / 20 Minutes
  • Le recul du trait de côte sur la façade atlantique, jusqu’alors d’environ deux mètres par an, a connu une accélération spectaculaire à Lacanau avec les tempêtes de 2013 et 2014.
  • Des protections ont été mises en place – il faut déjà les renforcer – et une étude sur la possibilité de relocaliser une partie du bâti le plus exposé de la ville girondine va être relancée.
  • La commune se sent un peu isolée face à l’ampleur de la lutte à mener et bute sur des questions réglementaires et législatives nationales.

EDIT : À l’occasion de la journée mondiale de l’océan, ce 8 juin, nous vous proposons de relire cet article sur la commune de Lacanau (Gironde) où le trait de côte a connu un recul spectaculaire ces dernières années.

En ce jour ensoleillé de vacances scolaires à Lacanau, on va manger en terrasse au Kayok, qui surplombe la plage centrale, ou on se promène sur le sable avec les enfants, munis de seaux et pelles. Si la mer grignote à un rythme accéléré la plage centrale, l’attractivité de la station balnéaire née au début du XXe siècle sur la côte Atlantique ne se dément pas. En 2021,  les prix des appartements anciens sont même en hausse de 6 % (3.890 euros le m2), selon la chambre des notaires de la Gironde. « Il n’existe pas de régulation des prix en fonction du risque érosion pour le moment, comme il en existe pour d’autres risques », pointe Eléonore Geneau, chargée de mission littoral et développement durable à la mairie de Lacanau.

Pourtant, le recul du trait de côte, jusqu’alors d’environ deux mètres par an, a connu une accélération spectaculaire avec les tempêtes de 2013 et 2014 qui ont explosé les protections en place et avalé 25 mètres de plage d’un coup. Le trait de côte naturel a alors atteint ce que les spécialistes annonçaient pour 2040… Rencontrée sur le front de mer, Madeleine, 80 ans, prend son bol d’air iodé quotidien. « Cela fait 15 ans que j’habite à Lacanau à l’année, raconte-t-elle mais à 1,5 km d’ici. La plage était plus grande surtout au sud, c’était sauvage. Là maintenant, la mer va jusqu’aux rochers naturels et puis ça s’effondre de temps en temps. » Un commerçant, qui souhaite rester anonyme, fustige un manque d’anticipation avant les tempêtes de 2013 et 2014 tout en minimisant les conséquences de l’érosion « qui a toujours existé ».

1.500 logements et 150 commerces concernés par un déménagement

Près de dix ans après ces tempêtes dévastatrices, la commune relance une nouvelle étude relative à la délocalisation d’une partie de son front de mer, un des scénarios envisagés, tout en s’inquiétant de ses digues qui seront bientôt obsolètes. Lacanau étant une des premières villes en France confrontée de plein fouet à cette érosion galopante, elle se retrouve face à des obstacles législatifs et financiers importants dans cette course contre la montre.

Une première étude sur le déménagement de la partie la plus exposée de la ville océane avait été réalisée en 2012-2015. Sa conclusion : c’est une solution pertinente mais infaisable et la seconde étude va devoir aller plus loin. Le périmètre concerné est important : 1.500 logements, 150 commerces et un coût qui a augmenté depuis 2012 pour s’élever aux alentours de 450 millions d’euros « en lien avec l’augmentation de la valeur des biens », souligne Eléonore Geneau. Beaucoup de questions majeures restent en suspens parmi lesquelles celles de savoir quel opérateur serait désigné pour aménager et avec quels financements.

Une esquisse du projet d'aménagement de la ville de Lacanau pour les prochaines années.
Une esquisse du projet d'aménagement de la ville de Lacanau pour les prochaines années. - Phytolab, esquisses de janvier 2022-Ville de Lacanau

Avant la relocalisation, il faudra d’abord voir ceux des propriétaires qui veulent vendre. « Certains investisseurs vont peut-être vouloir partir ailleurs, mais c’est sûr qu’il n’y aura alors plus de vue sur la mer », pointe Hervé Cazenave, l’adjoint au maire en charge du littoral. La mairie donne l’exemple sur le parc immobilier dont elle est propriétaire en délocalisant le poste de secours dès 2023, les parkings du front de mer en 2025 et ensuite la maison de la glisse. Pour l’instant la délocalisation des biens privés n’est pas financée et paraît hypothétique. « En attendant tout ça, le maire a l’obligation d’assurer la sécurité des biens et des personnes. On ne peut pas laisser Lacanau en jachère », tranche Hervé Cazenave.

Protéger avant tout

Le coût des ouvrages de défense (à réaliser entre 2023 à 2030) pour protéger le front de mer à partir de 2050 est évalué à 45 millions d’euros « Les ouvrages [actuels], on sait qu’ils seront obsolètes en 2030. On devrait déjà avoir lancé une étude de renforcement partiel et avoir conforté notre front de mer à cette heure, regrette l’élu. Certains décideurs qui devraient nous accompagner font tout le contraire. »

Le contrat de projet partenarial d’aménagement (PPA) signé avec l’Etat à la fin de l’année dernière doit pourtant accélérer les choses. « Dans le cas de l’ouvrage de Lacanau, les délais des procédures administratives sont conformes à ceux fixés par la loi [le Code de l’environnement en particulier], à partir du moment où le dossier de demande a été déposé complet auprès de services de l’Etat à la fin de l’été 2021 », estime les services de la préfecture.


« La nouvelle loi climat et résilience [qui prévoit le recours possible à un PPA] apporte assez peu de choses nouvelles par rapport à ce qui se faisait déjà en Nouvelle-Aquitaine, très en avance grâce à son GIP littoral, estime Eléonore Geneau. La cartographie des aléas, on l’avait déjà et l’urbanisme réversible aussi. Tout ce qu’on peut mettre en place au niveau régional bute sur des questions réglementaires ou législatives qui dépendent du niveau national. »

Continuer à vivre sur le front de mer

En attendant que ces questions avancent, il faut bien que la vie continue à Lacanau. C’est la fonction de ce que la ville appelle l’urbanisme réversible. Le café maritime a par exemple aménagé son espace de stockage dans un container pour éviter une construction en dur. L’idée est d’éviter de geler le front de mer, en favorisant les éléments démontables tout en n’augmentant pas le nombre de biens exposés à l’érosion.

« Aujourd’hui, c’est difficile de savoir quoi faire, explique Hervé Cazenave. Il faut se donner du répit avec des ouvrages car sinon, on fera n’importe quoi en état d’urgence ». La ville réfléchit aussi en lien avec les communes voisines, dont certaines comme Carcans et Hourtin ne font pour l’instant que du réensablement. Une chose est sûre : « Le scénario où on ne faisait rien était beaucoup plus onéreux que tout le reste. »