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CONFLITPourquoi le risque d’un accident nucléaire n’est pas à écarter en Ukraine ?

Guerre en Ukraine : Avec Tchernobyl et d'autres centrales, le risque d’une catastrophe nucléaire

CONFLITAlors que la guerre en Ukraine s'intensifie, la menace pèse sur le site de Tchernobyl et ses 20.000 m3 de déchets nucléaires entreposés. Mais aussi sur quinze réacteurs nucléaires en activité...
Des soldats ukrainiens près de la centrale nucléaire de Tchernobyl, le 4 février 2022.
Des soldats ukrainiens près de la centrale nucléaire de Tchernobyl, le 4 février 2022. - Sergei Supinsky / AFP / AFP
Fabrice Pouliquen

Fabrice Pouliquen

L'essentiel

  • Alors que les bombardements se poursuivent en Ukraine, l’Agence internationale pour l’énergie atomique (AIEA) convoque, ce mercredi matin, une réunion d’urgence du conseil des gouverneurs « pour examiner la situation actuelle » sur place.
  • Au centre des préoccupations : les installations nucléaires ukrainiennes. Pas seulement Tchernobyl où restent entreposés, trente-cinq ans après la catastrophe, une forte quantité de déchets nucléaires. L’Ukraine compte aussi quatre centrales nucléaires en activité, dont la plus grande d’Europe.
  • Tirs accidentels, rupture d’alimentation électrique, stress du personnel… Si la Russie ne devrait pas faire de ces installations une cible militaire, elles restent tout de même sous la menace des combats qui se déroulent autour.

Des bombardements qui s’intensifient sur Kharkiv, la deuxième ville du pays. Un convoi militaire russe de 60 km de long qui fait route vers Kiev. Et Moscou qui assure, par la voix de Sergueï Choïgu, son ministre de la Défense, que les combats se poursuivraient « jusqu’à ce que les objectifs fixés soient atteints »…

La tension n’a pas baissé d’un cran en Ukraine mardi et, sans surprise, le bilan du conflit s’alourdit. Les bombardements au centre de Kharkiv ont fait dans la journée au moins dix morts côté civil, selon le service ukrainien des situations d’urgence. Mais plus les bombardements s’intensifient et plus une autre menace pointe à l’horizon : celle d’une catastrophe nucléaire en Ukraine.

« La première fois qu’un tel conflit survient dans un pays nucléarisé »

« C’est la première fois au monde qu’un pays nucléarisé est soumis à des bombardements aériens d’une telle intensité et aux autres désordres d’une guerre moderne », invite à ne pas oublier Jacky Bonnemains, président de Robins des bois, association environnementale spécialisée sur les enjeux de sûreté et de sécurité nucléaire dans le monde. L’Ukraine tire près de 50 % de son électricité de l’atome, grâce à ses quinze réacteurs nucléaires à eau pressurisée réparties dans quatre centrales. Dont la plus grande d’Europe, près de Zaporijia, dans le centre du pays, avec ses six réacteurs.

Preuve que la menace est prise au sérieux, l’Agence internationale pour l’énergie atomique (AIEA) convoque ce mercredi, à 11h, une réunion d’urgence du conseil des gouverneurs « pour examiner la situation actuelle en Ukraine ». « Un accident touchant les installations nucléaires en Ukraine pourrait avoir de graves conséquences pour la santé publique et l’environnement », rappelle son président, l’Argentin Mariano Grossi, dans le point quotidien que fait l’AIEA, depuis le début du conflit, sur la sûreté des installations nucléaires ukrainiennes.

La menace du tir accidentel ?

Parmi elles, on pense d’emblée au site de l’ancienne centrale de Tchernobyl, dans le nord du pays, située à quelques kilomètres de la frontière avec la Biélorussie, qui sert de base arrière à l’armée russe dans ce conflit. Roland Desbordes, porte-parole de la Commission de recherche et d’information indépendantes sur la radioactivité (CRIIRAD), décrit le site comme « un immense entreposage de déchets nucléaires ». « Certains ont été enterrés à la va-vite à proximité, si bien que des éléments radioactifs peuvent être facilement remis en suspension », précise-t-il. C’est d’ailleurs ce qui vient de se passer ? Le site de Tchernobyl est passé sous le contrôle de la Russie dans la nuit de jeudi à vendredi. Une augmentation de l’ambiance radiologique a été constatée dans la foulée par l’autorité ukrainienne de sûreté, qui explique cette remise en suspension de la contamination par le passage des chars dans la zone. L’Institut français de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN) dit, de son côté, rester prudent sur ces mesures à ce stade.

Pour Jacky Bonnemains comme pour Roland Desbordes, le risque que le conflit en Ukraine engendre une catastrophe nucléaire ne pèse pas tant sur Tchernobyl que sur les quatre centrales aujourd’hui en activité dans le pays. « Il semble inconcevable que la Russie fasse de ces installations nucléaires des cibles à frapper, au risque de s’isoler un peu plus encore sur la scène internationale », lance le premier. En revanche, elles restent exposées aux frappes accidentelles, d’un côté comme de l’autre. C’est déjà arrivé depuis le début du conflit. Des missiles ont atteint un site d’installation de stockage définitif de déchets radioactifs à Kiev, selon l’autorité de sûreté ukrainienne, qui a averti dimanche l’AIEA. « Le bâtiment n’avait pas été endommagé et aucun rejet de matières radioactives n’avait été signalé », précise cette dernière. Coup de chance ? « Le parc nucléaire ukrainien est comparable à ceux d’autres pays, dont la France, rappelle Jacky Bonnemains. Autrement dit, leurs réacteurs sont vieillissants et les piscines de refroidissement attenantes [là où est entreposé le combustible irradié en attente d’un retraitement ou d’un stockage définitif] n’ont pas du tout été conçues pour résister à un impact de missile ou d’artillerie. » **

Perte d’alimentation électrique et stress du personnel

Le tir accidentel n’est pas la seule cause potentielle d’accident. Jacky Bonnemains insiste aussi sur la crainte d’une perte d’alimentation électrique des réacteurs, « si des pylônes ou les lignes elles-mêmes sont détruits par des bombardements intentionnels ou accidentels ». Le risque serait alors « de mettre en danger le refroidissement actif des réacteurs et des piscines de désactivation », abonde Jan Vande Putte, chargé de campagne sur le nucléaire pour Greenpeace Belgique, dans une interview aux Echos, lundi. Un enjeu majeur, comme l’a rappelé l’accident de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi, au Japon, en 2011. « En cas de perte du réseau électrique en Ukraine, les réacteurs en fonctionnement disposent de sources électriques de secours qui leur permettraient de rester en état sûr », indique l’IRSN dans une note d'information parue vendredi. L’institut précise que ces moyens de secours ont été renforcés depuis Fukushima. Pas de quoi rassurer Jacky Bonnemains.

Le porte-parole des Robins des bois identifie un troisième risque : celui du stress psychologique auquel est soumis le personnel en charge de ces installations nucléaires. « Ces employés peuvent eux aussi être touchés physiquement par le conflit, perdre des proches, avoir envie de fuir », liste-t-il. Un enjeu que n’ignore pas Mariano Grossi. Dans les points quotidiens de l’AIEA, il souligne que « le personnel de toutes les installations nucléaires devait pouvoir travailler et se reposer » et demande aux personnes ayant le contrôle effectif de ces sites « de ne prendre aucune mesure susceptible de compromettre leur sécurité ou de les soumettre à des pressions indues ».

Drapeaux blancs sur les sites nucléaires

Qu’attendre alors de cette réunion d’urgence que convoque l’AIEA ce mercredi ? « Pas grand-chose », tranche Roland Desbordes, qui voit mal comment l’agence peut influer sur les combats actuels. De son côté, Jacky Bonnemains espère au moins une chose, plus de l’ordre du symbolique. « Que l’AIEA ordonne à tous ses pays membres, y compris la Russie donc, de reconnaître l’inviolabilité des sites nucléaires sur les théâtres de guerre alors qu’il y a un vide juridique dans les traités et convention qui régissent aujourd’hui l’usage de guerre », insiste-t-il.

C’est raté ? Le projet de résolution qui sera soumis à examen ce mercredi ne va pas jusque-là, à en croire Reuters, qui a pu le consulter. Le texte condamne « dans les termes les plus forts » l’intervention russe. Il exprime aussi « une vive préoccupation » face aux actions russes qui augmentent « de manière significative le risque d’un accident ou d’un incident nucléaire, qui met en danger la population de l’Ukraine, les Etats voisins et la communauté internationale ». Il appelle aussi la Russie à cesser toute action militaire dans la zone de la centrale de Tchernobyl et ailleurs, « afin que les autorités ukrainiennes compétentes puissent conserver ou reprendre rapidement le contrôle total de toutes les installations nucléaires ». Cette version pourrait être édulcorée afin d’obtenir plus de soutiens, ont déclaré des diplomates, selon l’agence de presse.

* Dans sa note d’information parue vendredi, l’IRSN indique qu’actuellement, « plus de 20.000 m3 de déchets solides et liquides sont entreposés sur le site de la centrale de Tchernobyl ».

** Dans un rapport d’octobre 2017, Greenpeace France épinglait la fragilité des piscines à combustibles françaises en les qualifiant de hangars agricoles.

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