Rapport du Giec : « Même l’adaptation au changement climatique a ses limites », rappelle Wolfgang Cramer

INTERVIEW Le Giec a publié ce lundi la suite de son grand rapport d’évaluation, en se concentrant cette fois-ci sur les impacts du changement climatique et la façon de s’y préparer. L’écologue et géographe Wolfgang Cramer, l’un des contributeurs, en décrypte les enjeux

Propos recueillis par Fabrice Pouliquen
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Des femmes ramassent des sacs de maïs et de sorgho largués depuis les airs par un avion du Programme alimentaire mondial (PAM) au Soudan du Sud.
Des femmes ramassent des sacs de maïs et de sorgho largués depuis les airs par un avion du Programme alimentaire mondial (PAM) au Soudan du Sud. — PATRICK MEINHARDT / AFP
  • Le Giec publie ce lundi le deuxième volet de son rapport d’évaluation, à voir comme la synthèse, à l’instant T, à partir de dizaines de milliers d’études, de l’état des connaissances scientifiques sur le changement climatique.
  • Cette fois-ci, il s’est penché sur les impacts du changement climatique et la façon de s’y préparer.
  • Si le Giec dit observer « des progrès dans la planification et la mise en œuvre de l’adaptation », Wolfgang Cramer, l’un des auteurs, souligne les efforts qu’il reste à fournir et rappelle que l’adaptation ne fera pas tout.

Sécheresses, inondations, canicules, incendies, insécurité alimentaire, pénuries d’eau, maladies, montée des eaux… De 3,3 à 3,6 milliards de personnes sur Terre sont déjà « très vulnérables » aux impacts du changement climatique, alerte ce lundi le  Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) .

Si son nouveau rapport souligne un peu plus encore la nécessité de réduire nos émissions de gaz à effet de serre, il invite aussi à se préoccuper des adaptations aux impacts déjà réels et à venir du changement climatique. Avec une bonne nouvelle toutefois que pointe Antonio Guterres, le secrétaire général de l’ONU : « l’investissement dans l’adaptation aux changements climatiques marche. L’adaptation sauve des vies ».

Wolfgang Cramer, écologue CNRS à l’Institut méditerranéen de biodiversité et d’écologie marine et continentale
Wolfgang Cramer, écologue CNRS à l’Institut méditerranéen de biodiversité et d’écologie marine et continentale - Wolfgang Cramer

Wolfgang Cramer, directeur de recherche (CNRS) à l’Institut méditerranéen de biodiversité et d’écologie marine et continentale (IMBE), et l’un des auteurs du rapport, répond aux questions de 20 Minutes.

Est-ce le premier rapport du Giec qui rappelle avec autant d’insistance les impacts du changement climatique et la nécessité de se préparer à y faire face ?

Non, les publications antérieures du Giec abordaient déjà cet enjeu de l’adaptation. La nouveauté de ce rapport est d’avoir mis l’accent sur deux aspects. D’une part, il met en avant les différentes options d’adaptation possible et met en lumière les cas les plus intéressants. D’autre part, il insiste sur les limites de l’adaptation, qui ne pourra pas empêcher toutes les pertes et dommages. C’est le cas dans la protection des littoraux [où vivent aujourd’hui 60 % de la population]. Dans certains territoires, le niveau d’élévation de la mer attendu est tel qu’aucune solution d’adaptation ne sera en mesure de la contrer. La seule option sera de déplacer les populations.

On en est déjà parfois à ces solutions extrêmes. A Jakarta, la capitale indonésienne, les digues ne suffisent plus face à la montée des océans et des quartiers sont déjà en voie d’être abandonnés [mi-janvier, le Parlement a voté un transfert de la capitale sur l’île de Bornéo pour fuir la pollution et cette montée des eaux]. D’autres villes sont tout aussi vulnérables à la montée du niveau de la mer et des océans, notamment sur le pourtour méditerranéen. C’est le cas d'Alexandrie [deuxième plus grande ville d’Égypte].



Le Giec observe « des progrès dans la planification et la mise en œuvre de l’adaptation (…) dans tous les secteurs et régions »… Quels sont ces progrès ?

Les gens ne sont pas bêtes, ils se protègent face aux menaces d’aléas climatiques. Si bien qu’il y a aujourd’hui, partout, des cas concrets d’adaptations au changement climatique. Parmi ceux-ci, il y a des options intéressantes qui peuvent être mises en avant. L'agroécologie en est une. Dans de nombreuses régions, ce modèle de production agricole [qui s’appuie au maximum sur les fonctionnalités offertes par les écosystèmes naturels et cherche à diminuer le plus possible les pressions sur l’environnement] est aujourd’hui considéré comme une piste importante d’adaptation.

Les villes aussi, les grandes en particulier, s’emparent de cet enjeu. Ce sont des territoires en constante transformation et qui ont, à ce titre, l’opportunité d’aller vers plus de résilience, d’être des laboratoires de la transformation. Beaucoup repensent ainsi la gestion de leurs espaces verts et la place qu’elles accordent à la nature, notamment pour mieux supporter à l’avenir les canicules. Beaucoup aussi travaillent à une meilleure absorption des eaux de pluies en réimperméabilisant les sols, pour faire  face aux risques de crues. Ce nouveau rapport du Giec cite de nombreux exemples de mesures d’adaptation inspirantes, notamment dans les villes de bords de mer.

A-t-on aujourd’hui tous les outils et toutes les connaissances pour mettre sur pied des politiques d’adaptation efficaces ?

De nombreuses compétences ont été acquises dans le domaine de l’adaptation et mériteraient d’être déployées à de plus grandes échelles. Mais il faut veiller à ne pas tomber dans une vision trop simpliste, en considérant que les solutions technologiques suffiront à s’adapter au changement climatique.

Au contraire, notre rapport souligne bien que les politiques d’adaptation qui prennent en compte uniquement le volet technologique, en délaissant les aspects sociétaux et économiques, sont inefficaces. En clair : l’adaptation doit aussi se préoccuper de justice climatique, veiller à ce que toutes les composantes d’une population puissent avoir les moyens de faire face aux aléas climatiques.

C’est en ce sens que le Giec parle aussi, dans ce rapport, de cas de « mauvaises adaptations » ?

Tout à fait. Se contenter, dans une ville, d’installer des systèmes de climatisations dans les logements et les bureaux est un exemple de mauvaise adaptation. Non seulement, ces climatiseurs contribuent à réchauffer un peu plus l’air extérieur, mais surtout, les populations défavorisées, celles qui n’ont pas forcément les moyens d’acheter un tel équipement, resteront non protégées. Autre exemple : les digues en béton érigées pour se protéger de la montée des eaux. Ces ouvrages peuvent faire sens dans certains cas, mais dans d’autres, ils sont mal conçus et se révèlent inefficaces. Ils peuvent alors donner ce sentiment trompeur, aux populations qui vivent derrière, qu’elles sont à l’abri des aléas climatiques et qu’elles peuvent continuer à se développer sans se préoccuper d’adaptation. C’est ce qui s’est passé avec Katrina à l’été 2005, aux Etats-Unis. L’ouragan a provoqué des inondations qui ont rapidement eu raison du système de digues  qui était censé protéger La Nouvelle-Orléans [construite sous le niveau de la mer et entourée de lacs].

Dans ce rapport toujours, le Giec pointe le palier important qui reste à franchir entre les niveaux d’adaptation actuels et ceux auxquels il faudrait arriver… Comment l’expliquer ?

Même si on pointe des progrès indéniables, il y a encore un manque cruel d’adaptation presque partout dans le monde. Les raisons sont diverses. Il y a ces mauvaises adaptations dont on vient de parler. Parfois, dans certains territoires ou secteurs économiques, l’adaptation n’est tout simplement toujours pas prise en compte. Même dans des pays comme la France, où on peut globalement considérer qu’il y a cette prise de conscience, les moyens (financiers, réglementaires, de participation des citoyens…) ne sont pas encore mobilisés à la hauteur des enjeux.

Faut-il aller jusqu’à prioriser les actions d’adaptation (aux conséquences actuelles et à venir du changement climatique) aux actions d’atténuation (réduction du changement climatique) ?

C’est une question qui revient souvent. Mais la réponse est ferme, on ne peut pas choisir : ces deux enjeux doivent être menés de front. Les limites de l’adaptation seront plus importantes encore si on ne cherche plus à réduire au maximum la réduction de nos gaz à effet de serre en parallèle.

Le premier volet du sixième rapport d’évaluation du Giec [publié en août et consacré aux aspects scientifiques du changement climatique] a clairement montré qu’une trajectoire de réchauffement à + 4 °C conduirait à une élévation du niveau de la mer bien plus importante que celle attendue dans un monde à +1,5 °C. Derrière, les efforts d’adaptation à mettre en place ne sont pas du tout les mêmes. Un point positif de ce rapport est de montrer que dans bien des cas, les mesures d’adaptation à mettre en place contribuent aussi à la réduction des émissions des gaz à effet de serre. C’est le cas de l’agroécologie, qui non seulement permet de s’adapter au réchauffement climatique, mais génère aussi moins de gaz à effet de serre que les modèles de production agricole intensifs.