Changement climatique : « Entre 3,3 et 3,6 milliards d’humains vivent dans un environnement très vulnérable », alerte le Giec

CLIMAT Le Giec publie ce lundi la suite de son grand rapport d’évaluation. Après un premier volet, publié en août, sur l’accélération du changement climatique, le groupe d’expert s’est penché sur les conséquences. Et le tableau est tout aussi noir

Fabrice Pouliquen
— 
Sur cette photo prise le 20 septembre 2021, des ouvriers placent des sacs géotextiles pour prévenir l'érosion fluviale sur les rives de la rivière Padma à Manikgonj.
Sur cette photo prise le 20 septembre 2021, des ouvriers placent des sacs géotextiles pour prévenir l'érosion fluviale sur les rives de la rivière Padma à Manikgonj. — Munir Uz zaman / AFP
  • Le Giec publie ce lundi le deuxième volet de son rapport d’évaluation, à voir comme la synthèse, à l’instant T, à partir de dizaines de milliers d’études, de l’état des connaissances scientifiques sur le changement climatique.
  • Ce deuxième volet porte sur les impacts du changement climatique et la façon de s’y préparer.
  • Autrement dit, ce nouveau rapport s’est penché sur les questions de l’adaptation au changement climatique.

Sur les 7,8 milliards d’humains présents sur Terre, « entre 3,3 et 3,6 milliards vivent dans un environnement très vulnérable au changement climatique », évalue, avec « un haut niveau de confiance », le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec).

C’est l’un des messages clés du deuxième volet de son sixième rapport d’évaluation sur le climat que publie ce lundi le groupe d’experts. Depuis sa création en 1988 par l’ONU, c’est la sixième fois – et la première depuis 2014 – que le Giec s’attelle à ce travail titanesque qui consiste à faire la synthèse à l’instant T des connaissances scientifiques mondiales sur le changement climatique. Un premier volet, élaboré par le groupe 1 et publié le 9 août dernier, s’est intéressé aux aspects scientifiques du système climatique et du changement climatique et dressait le constat d’une crise climatique qui s’aggrave partout et à des niveaux sans précédent.



Deux cent trente-quatre auteurs de 66 pays avaient participé à ce premier volet, élaboré à partir de 14.000 études. C’est plus encore pour ce nouveau rapport avec 270 auteurs impliqués et 34.000 études scientifiques cités. Cette fois-ci, le Giec s’est penché sur les conséquences du changement climatique et les façons de s’y préparer.

Un rapport qui ne s’écrit pas qu’au futur

Les conclusions que le groupe 2 du Giec dresse dans les 35 pages du « résumé pour décideurs » ne s’écrivent pas toutes au futur. « Depuis le cinquième rapport d’évaluation de 2014, un plus large éventail d’impacts peut être attribué au changement climatique, précisent ainsi les auteurs. En d’autres termes, il existe de nouvelles connaissances permettant d’affirmer que le changement climatique les [ces impacts] a provoqué ou les a rendus plus probables. » « De nombreuses espèces atteignent leurs limites dans leur capacité à s’adapter au changement climatique, et ceux qui ne peuvent ni s’adapter, ni se déplacer assez rapidement sont menacés d’extinction », pointe le Giec. Résultat : « la répartition des plantes et des animaux à travers le globe est en train de changer, de même que la survenue d’événements biologiques clés comme la reproduction et la floraison », poursuit le rapport.

Dans de nombreux cas, ces changements réduisent la capacité de la nature à fournir les services essentiels dont nous dépendons pour survivre. Le Giec cite, parmi ces services, la protection des côtes, l’approvisionnement alimentaire, mais aussi la régulation du climat, via le rôle de puits de carbone, les océans, les forêts, les terres captant une grande partie du CO2 que nous émettons.

Parmi les autres conséquences déjà constatées par le Giec, figure l’augmentation de la fréquence et de la propagation des maladies dans la faune sauvage, dans l’agriculture et au sein des populations humaines. La pandémie de Covid-19 en est le dernier exemple en date. Le rapport rappelle aussi que les saisons des feux de forêts s’allongent et que les superficies brûlées augmentent, ou encore qu’« à peu près la moitié de la population mondiale connaît actuellement de graves pénuries d’eau à un moment donné de l’année, en partie à cause du changement climatique et à des événements climatiques extrêmes tels que les inondations et sécheresse ».

Loin d’être tous égaux face aux risques ?

Si personne n’est à l’abri des conséquences du changement climatique, rappelle le Giec, nous ne sommes pas tous exposés de la même façon. C’est un autre message clé de ce rapport : « La vulnérabilité des écosystèmes et des populations au changement climatique diffère considérablement entre et au sein de ces régions, en fonction des schémas de développement socio-économique des sociétés », indique le Giec.

Cette vulnérabilité est plus élevée dans les endroits où la pauvreté, les défis de gouvernance, l’accès aux services et aux ressources de base, les conflits violents sont importants, poursuivent les auteurs du rapport. « Entre 2010 et 2020, les taux de mortalité due aux inondations, aux sécheresses et aux tempêtes étaient quinze fois plus élevés dans les régions très vulnérables aux impacts du changement climatique comparés à celles qui sont le moins », poursuit le Giec. Le groupe d’experts identifie ces « hotspots » de vulnérabilité en Afrique subsaharienne (Ouest, Centrale et Est), dans le Sud de l’Asie, en Amérique centrale et du Sud, mais aussi dans les petits Etats insulaires, particulièrement exposés à l’élévation du niveau de la mer ou encore l’Arctique. Soit des régions qui contribuent peu au réchauffement climatique.

Des risques qui vont s’accroître même dans un monde à +1,5°C

Juste un début ? Le pire est encore à venir, selon le Giec. Même en limitant le réchauffement climatique à 1,5 °C [par rapport à l’ère préindustrielle], « le monde s’expose à de multiples aléas climatiques inévitables dans les deux décennies à venir », insiste le Giec. Or, la température moyenne globale a déjà augmenté de 1,2 °C par rapport à l’ère préindustrielle et les engagements de court terme des Etats mènent la planète vers un réchauffement de 2,7 °C à la fin du siècle, alertait l'ONU fin octobre. C’est alors un autre constat que dresse le groupe 2 du Giec avec un haut niveau de confiance : « pour 127 risques clés identifiés, les impacts évalués à moyen et à long terme seront jusqu’à plusieurs fois plus élevés que ceux actuellement observés ».

C’est le cas notamment pour les pertes de biodiversité. Sur Terre, « 3 à 14 % des espèces évaluées seront probablement confrontées à des risques élevés d’extinction à un niveau de réchauffement global de +1,5 °C », rappelle le Giec. La fourchette passe de 3 à 18 % à un réchauffement global de +2 °C, de 3 à 29 % à +3 °C, de 3 à 39 % à +4 °C et de 3 à 48 % à +5 °C, liste le rapport.

Autre exemple : l’augmentation des crues et de leurs dommages. Ces derniers seront de 1,4 à 2 fois plus élevés dans un monde à + 2 °C par rapport à un monde resté à +1,5 °C et qui n’aurait rien fait pour s’adapter à ces risques, anticipe le Giec avec, toutefois, un niveau de confiance moyen dans cette projection. On passe de 2,5 à 3,9 fois plus dans un monde à +3 °C. Et à +4 °C, « environ 10 % des terres émergées devraient faire face à des augmentations des débits fluviaux extrêmes, à la fois élevés et faibles au même endroit, ce qui compliquera la planification de l’utilisation de la ressource en eau », avance le Giec, toujours avec un niveau moyen de confiance.

« Un terrible avertissement sur les conséquences de l’inaction »

Le Giec s’attend encore à des pressions croissantes sur l’accès à la nourriture, l’affaiblissement des sols, l’augmentation des décès prématurés à mesure que le réchauffement climatique s’intensifiera. « Environ un milliard de personnes pourraient vivre d’ici 2050 dans des zones côtières menacées par la montée des eaux et les épisodes de submersions marines lors des tempêtes », alertent aussi les experts climat de l’ONU, alors que 60 % de la population mondiale habitent aujourd’hui à moins de 100 km du littoral.

Bref, c’est un tableau tout aussi noir qu’en août dernier que dresse le Giec dans ce deuxième volet de son sixième rapport d’évaluation. « Ce rapport est un terrible avertissement sur les conséquences de l’inaction », insiste l’économiste sud-coréen Hoesung Lee, président du Giec. Le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, a dénoncé, pour sa part, un manque de leadership "criminel" des dirigeants mondiaux dans la lutte contre le réchauffement. Ce rapport est « un recueil de la souffrance humaine et une accusation accablante envers l’échec des dirigeants dans la lutte contre les changements climatiques », pointe-t-il.

Un rapport aussi de solutions ?

Ce deuxième volet du rapport d’évaluation que publie le Giec ce lundi ne se limite pas seulement à ces inquiétantes projections. Il consacre aussi une large part à l’adaptation. Soit les solutions à mettre en œuvre, dès à présent, pour s’adapter au changement climatique. A ce titre, le Giec dit observe « des progrès dans la planification et la mise en œuvre de l’adaptation, ceci « dans tous les secteurs et régions, générant de multiples avantages ». « Cependant, les progrès de l’adaptation sont inégaux, réparties avec des écarts d’adaptation observés, enchaînent les auteurs. De nombreuses initiatives accordent la priorité à la réduction immédiate et à court terme des risques climatiques, ce qui réduit les possibilités d’adaptation transformationnelle. » Ces enjeux d’adaptations seront l’objet d’un second article à venir ce lundi.