Bien-être animal : Existe-t-il des alternatives à l'ovosexage pour éviter de tuer des millions de poussins mâles ?

ELEVAGE Chez les poules pondeuses, seules les femelles intéressent. Les mâles, eux, sont tués par millions dès la naissance. En France, les couvoirs ont jusqu’à fin 2022 pour mettre place des alternatives. Et ils se tournent vers l’ovosexage…

Fabrice Pouliquen
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Le broyage routinier des poussins mâles dans la filière des poules pondeuses est interdit, selon un décret paru dimanche qui laisse aux couvoirs jusqu'à la fin de l'année pour changer leurs pratiques.
Le broyage routinier des poussins mâles dans la filière des poules pondeuses est interdit, selon un décret paru dimanche qui laisse aux couvoirs jusqu'à la fin de l'année pour changer leurs pratiques. — JOEL SAGET / AFP
  • Un décret paru le 5 février met fin à l’élimination systématique des poussins mâles à la naissance, dans filière des poules pondeuses. Les cinq couvoirs concernés ont jusqu’à la fin de l’année pour mettre en place des alternatives.
  • Parmi celles-ci, l’ovosexage qui consiste à déterminer dans l’œuf alors que l’embryon est toujours en cours de formation. Plusieurs techniques existent à ce jour et c’est vers celles-ci que prévoient d’investir les couvoirs.
  • L'ONG CIWF France aimerait que soit bien plus mise en avant une autre alternative : celle des poules à deux fins. Elle est plus compliquée mais aussi plus ambitieuse « car pousse à une remise en question plus globale de nos pratiques d’élevage », pointe l’ONG.

« La France devient le premier pays au monde – avec l’Allemagne – à mettre fin à l’élimination des poussins mâles dans les filières d’élevage de poules destinées à la production d’œufs », claironne le ministère de l’Agriculture. Annoncée  à plusieurs reprises, dès le début du quinquennat, le gouvernement  a publié le 6 février dernier un décret mettant fin à l’élimination des poussins mâles pour les espèces destinées à la production d’œufs.

Cinq couvoirs – ces entreprises spécialisées dans l’incubation d’œuf et qui fournissent les élevages français en poussins d’un jour- sont concernés en France. Ils ont jusqu’à fin 2022 pour mettre en service des alternatives à cette élimination systématisée des poussins mâles. Cinquante millions sont ainsi tués chaque année en France. Broyés par le passé, « ils sont aujourd’hui gazés », précise Loïc Coloumbel, vice-président du Comité national pour la promotion de l’œuf (CNPO), l’interprofession française de l’œuf.



« Tués parce que pas valorisables économiquement »

Pour Léopoldine Charbonneaux, directrice de CIWF France, ONG, qui promeut des pratiques d’élevage respectueuses du bien-être animal, cela n’enlève rien « au gâchis » que représente cette pratique, « symbole d’un système ultra-productiviste dans lequel sont systématiquement mises à mort des poussins pourtant tout à fait viable. » C’est tout le problème des races de poules utilisées aujourd’hui pour la production d’œufs. Elles ont été façonnées petit à petit, génétiquement, pour avoir des femelles capables de pondre à cadence élevée. Mais les mâles font peu de chairs et restent de petite taille, si bien qu’ils sont jugés peu propice à la production de viande, contrairement à d’autres souches spécialisées dans l’engraissement.

Ce décret du 5 février vise alors à dispenser les frères de poules pondeuses de naître pour mourir aussitôt. Les couvoirs ont jusqu’au 1er mars pour justifier de commandes de matériel d’ovosexage ou de tout autre moyen permettant de répondre à l’objectif fixé, détaille le texte. Puis jusqu’au 1er juin pour engager des travaux.

L’ovosexage pour déterminer le sexe dès l’œuf

L’ovosexage ? Le terme désigne les techniques permettant de déterminer le sexe des futurs poussins dès l’œuf et d’éliminer ainsi ceux contenant des embryons de sexe mâle. « C’était de la science-fiction il y a peu encore », commence Ségolène Guerrucci. Mais des techniques existent bien aujourd’hui. La directrice du Syndicat national des accouveurs (SNA), en cite deux principales : celle de Seleggt et celle d’ Agri Advanced Technology (AAT). La première consiste à percer au laser un petit trou dans la coquille de l’œuf et à y prélever une goutte de liquide à l’intérieur. Celle-ci est ensuite analysée afin de savoir si elle contient des hormones spécifiques aux mâles ou aux femelles. La seconde, quant à elle, utilise la technologie de l’imagerie hyperspectrale qui va permettre de déterminer la couleur des premières plumes qui apparaissent sur l’embryon. « Et selon cette couleur, on peut déterminer, là encore, le sexe du futur poussin », indique Loïc Coloumbel.

Ces deux méthodes ont chacune leurs avantages et inconvénients. Elles se différencient surtout en n’intervenant pas au même stade de l’incubation. Au neuvième jour (sur 21) pour Seleggt et au 13e jour pour AAT. Un point fondamental. « Plus les techniques permettent de déterminer tôt le sexe de l’embryon, plus elles sont chères », expliquent Loïc Coloumbel et Ségolène Guerrucci. « Mais plus aussi on est certain que l’élimination est sans souffrance pour l’embryon », ajoute Léopoldine Charbonneaux, en rappelant qu’« on ne sait pas bien encore à partir de combien de jours l’embryon commence à avoir une activité cérébrale qui lui donne une sensibilité à la douleur ».

C’est une première critique que fait alors CIWF France à ce décret du 5 février. « Il donne la possibilité aux couvoirs de déterminer le sexe de l’embryon jusqu’au quinzième jour d’incubation, détaille la directrice des ONG. C’est très tard. Pourtant, des techniques sont déjà opérationnelles pour intervenir plus tôt. Et d’autres sont en phases de recherche et permettraient d’agir à J 7, à un stade où on est certain que l’élimination de l’œuf ne provoquerait aucune souffrance. »

Et les poules à deux fins ?

Une deuxième déception pour le CIWF est la primauté que semble faire la France, dans ce décret, à l’ovosexage. Il y a pourtant une autre alternative que l’ONG aimerait voir beaucoup plus mise en avant : le développement des souches dites « duales » ou poules à deux fins. « Autrement dit des espèces dont les femelles pondent moins que les races conçues pour mais suffisamment tout de même pour être élevées dans ce but et dont surtout les mâles prennent suffisamment de chair pour qu’il y ait un intérêt économique à les engraisser », explique Léopoldine Charbonneaux.

De telles poules existent. Notamment en Suisse où des fermes biologiques se sont mises à en élever ces dernières années et auprès desquelles Coop, société coopérative de la grande distribution, s’approvisionne pour partie, à la fois en œuf et en viande,  ans le cadre d’une expérimentation lancée en 2014. Développer ces souches duales n’est pas l’alternative la plus simple à mettre en place. « L’expérimentation suisse n’est pas forcément transposable en France, au regard de la taille de la production, estime Ségolène Guerrucci. On se retrouverait potentiellement en France avec des millions de coquelets supplémentaires pour lesquels il faudrait mettre au point des outils spécifiques de transformations. Il faudrait aussi leur trouver un marché sachant qu’ils restent de plus petites tailles que les poulets de chair standards et ne répondent pas forcément à nos habitudes de consommation. »

L’occasion manquée de revoir nos modes d’élevage ?

Léopoldine Charbonneaux conçoit que « la rentabilité économique soit plus difficile à trouver avec les poules à deux fins et qu’il y a encore de la recherche et des expérimentations à mener. « Mais cette solution a aussi l’avantage de pousser à repenser nos modes d’élevage, quitte à produire moins mais mieux », estime la directrice de CIWF France. L’ovosexage ne pousse pas à cette réflexion. C’est juste un pansement qu’on applique pour mieux rester dans un système intensif dont les externalités négatives sont pourtant loin de se résumer à l’élimination à la naissance de millions de poussins mâles. »

La porte n’est pas officiellement fermée aux souches duales en France. Le ministère de l’agriculture cite bien cette alternative parmi celles pouvant être mises en place dans les couvoirs d’ici 2022. Mais l’ovosexage reste présentée comme la principale. « C’est aussi la solution vers laquelle se sont orientés les couvoirs concernés, certains ayant déjà mis en service des premières machines », indique Ségolène Guerrucci. A plusieurs reprises, les syndicats professionnels de la filière volaille ont alerté sur le coût important de ces investissements et des conséquences que cela aura sur l’organisation de la filière et sur le prix de la boîte d’œufs en rayon (lire encadré). « Cela nous poserait problème qu’on nous demande demain de changer de techniques », glisse alors Ségolène Guerrucci. Le décret a pris soin de les rassurer sur ce point en prévoyant la « non remise en cause des technologies choisies par les couvoirs pendant cinq ans »

Une interdiction qui se verra sur le prix de la boîte d’œufs ?

Le coût global pour mettre en place ces techniques d’ovosexage est estimé, pour l’ensemble de la filière, à 15 millions d’euros. Un coût que l’État prend en partie en charge, notamment à travers le plan France relance qui lui a dédié déjà une enveloppe de 10,5 millions d’euros. « Mais ces 15 millions d’euros ne concernent que la réorganisation totale des couvoirs qu’implique l’installation des machines d’ovosexage, reprend Loïc Coulombel, vice-président du CNPO. Mais ces machines resteront la propriété des entreprises qui les ont conçues et fourniront une prestation de service que paieront sur la durée les couvoirs. Le prix variera alors en fonction du nombre d’œufs ovosexés. »

L’augmentation du prix pour le consommateur devrait au final être comprise entre 2 et 4 centimes d’euros la boîte de six œufs. Une hausse qui s’ajoutera à celle déjà attendue par la filière en ce début d’année, de 12 à 30 centimes celles-ci, en réaction à l’augmentation du coût de l’alimentation des volailles. Trop pour les consommateurs français ? « L’œuf restera la protéine la moins chère », rappelle Loïc Coulombel. « Et pour les œufs coquilles, les Français sont attachés au « produit en France », ajoute Ségolène Guerrucci qui ne craint pas trop ainsi que les consommateurs sur des œufs importés de pays où l’interdiction d’élimination des poussins mâles n’est pas encore appliquée. « En revanche, sur le marché des ovo-produits [œufs vendus à destination de l’agroalimentaire], nous sommes beaucoup plus concurrencés par l’étranger et les contrats peuvent se perdre pour un centime de trop », poursuit-elle.