One Ocean Summit de Brest : Des mines à des milliers de mètres sous la mer, c’est pour bientôt ?

OCEANS Du cuivre, du zinc, de l’or, du cobalt, du manganèse… L’océan profond, aussi recèle de réserves minérales. Mais il n’y avait ni l’intérêt, ni les technologies pour aller les chercher. C’est en train de changer, au grand dam des ONG

Fabrice Pouliquen
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De nombreux pays, dont la France, et entreprises ouvrent la porte à l'exploitation minière des fonds marins. Au grand dam de l'environnement ? (Photo illustration).
De nombreux pays, dont la France, et entreprises ouvrent la porte à l'exploitation minière des fonds marins. Au grand dam de l'environnement ? (Photo illustration). — Caleb Jones/AP/SIPA
  • Alors que s’ouvre ce mercredi, à Brest, le One Ocean Summit -un sommet international d’engagements sur la protection des océans, promet la France-, les ONG environnementales tentent d’alerter sur l’exploitation minière de l’océan profond.
  • Après des décennies d’oubli, il y a aujourd’hui un regain d’intérêt pour les ressources minérales au fond de nos océans. Et des pays et des compagnies poussent pour établir un code minier qui autoriserait l’exploitation des gisements en haute mer.
  • Une vision qui fait frémir Greenpeace France inquiète des impacts environnementaux des techniques envisagées pour aller chercher ces métaux et minerais parfois à 6.000 mètres de profondeur.

Des engins télécommandés de plus de 200 tonnes travaillant sur plancher océanique, par 1.500 m de profondeur, pour en récupérer le sulfure de zinc, le cuivre ou l’or rejetés dans les fumées noires de cheminées hydrothermales. Avec Solwara 1, une mine sous-marine qui devait démarrer début 2019, au large de  la Papouasie-Nouvelle-Guinée,  Nautilus Minerals ambitionnait d’être le premier mineur de fonds marins.

Le projet Solwara 1 n’a toujours pas démarré et la compagnie minière canadienne en charge de son exploitation a depuis fait faillite. Mais va-t-on bientôt commencer à exploiter le fond des océans en vue d’en remonter les ressources minérales ?

Un code minier en discussion pour la haute mer

La vision fait frémir les ONG qui chercheront à pousser le sujet à la table du One Ocean Summit qui s’ouvre ce mercredi à Brest. « A quelques semaines d’une nouvelle réunion de   e l’Autorité internationale des fonds marins (AIFM) où plusieurs pays poussent pour l’adoption dès 2023 d’un code minier qui ouvrirait la porte à l’exploitation des fonds marins en haute mer [cette partie des mers et océans n’appartenant à aucun pays] », explique François Chartier, chargé de campagne « Océans » à  Greenpeace France. De son côté, l’ONG appelle à un moratoire sur l’exploitation des fonds en eau profonde, comme le demandait déjà   l’Union internationale pour la conservation de la nature (IUCN) cet été, à Marseille, lors  son congrès mondial. « Le temps au moins de déterminer plus précisément les impacts qu’aurait une telle activité sur les écosystèmes sous-marins », glisse François Chartier.

La découverte de ces gisements sous-marins ne date pas d’aujourd’hui. « Celle d’une première source hydrothermale remonte à 1977, près   des Galapagos, avant que l’on en trouve un peu partout le long des dorsales océaniques [ces chaînes de montagnes sous-marines] », retrace  Jérôme Dyment, directeur de recherches au CNRS à   l’Institut de physique du Globe de Paris, spécialiste de géosciences marines. C’est l’un de ces gisements que prévoyait d’exploiter Nautilus Minerals. Jérôme Dyment les décrit comme des jaillissements d’eau chaude venue des profondeurs et chargée en métaux après avoir circulé dans la roche. « D’un coup, cette eau passe de plusieurs centaines de degrés à 2°C, la température au fond des océans, explique-t-il. Un choc de température qui transforme les métaux qu’elle charrie à l’état liquide en particules qui finissent par s’accumuler et forment des amas sulfurés. »



Des ressources potentiellement immenses ?

Voilà pour les sulfures hydrothermaux, riches en métaux de base (cuivre, zinc, plomb), en métaux précieux (argent et or), voire en métaux rares. Un autre gisement suscite un vif intérêt : les nodules polymétalliques qu’on trouve cette fois-ci dans la plaine océanique et à de plus grandes profondeurs, jusqu’à 6.000 m. « Ces nodules se forment sur des temps très long à partir d’impuretés qui se sont déposés au fond des océans, raconte Jérôme Dyment. Typiquement une dent qu’un requin se serait cassée il y a des milliers d’années. Cette dent va devenir un noyau autour duquel vont se cristalliser progressivement des minéraux en tout genre jusqu’à former une boule de la taille d’une patate. » Celle-ci est constituée essentiellement de manganèse mais contient aussi du cuivre, du nickel, du cobalt et même des métaux rares (lithium, thallium, molybdène, tellure…).

Ces ressources minérales sous-marines sont potentiellement immenses. Un rapport de 2014 du CNRS et de   l’Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer (Ifremer) estime « le poids total des nodules dans la seule  zone de Clarion-Clipperton, la plus riche du Pacifique (15 % de la surface de l’océan Pacifique), à 34 milliards de tonnes** ».

Regain d’intérêt après des décennies d’oubli

Des milliards de tonnes tout de même loin d’être facile à aller chercher et donc, pas forcément intéressant, économiquement, à exploiter. Pour cette raison d’ailleurs, ces gisements sous-marins sont restés dans un relatif oubli pendant des décennies. Mickaël Lodge, secrétaire général de l'AIFM, note un regain d’intérêt ces dernières années alors que les pressions s’accroissent sur les gisements terrestres. Tant pour répondre aux besoins d’une population mondiale qui augmente et s’urbanise, que pour   r assurer le développement de nouvelles technologiques (véhicules électriques, éoliennes, panneaux solaires…) au cœur de la transition énergétique.

Un prétexte, dénonce François Chartier. Il évoque surtout « des progrès technologiques qui rendent l’exploitation des fonds marins de plus en plus faisable et aiguisent ainsi l’appétit d’un nombre croissant d’acteurs. Des compagnies minières, mais aussi des entreprises para-pétrolières qui cherchent à diversifier leurs activités. »

Des pays poussent aussi derrière. C’est le cas de petits Etats insulaires (Papouasie-Nouvelle Guinée, Nauru,  Kiribati…) qui voient une manne financière non négligeable dans l’exploitation des ressources minérales de leurs eaux territoriales ou de concessions en haute mer obtenue auprès de l’AIFM et dont ils confient la gestion à des entreprises privées. C’est le cas aussi de grandes puissances économiques pour lesquelles l’exploitation minière des fonds marins est un moyen d’échapper  à la dépendance de la Chine dans l’approvisionnement des métaux stratégiques. « Le Japon tout particulièrement », cite Jérôme Dyment.

La France dans le coup ?

Sur la trentaine de permis d’exploration en haute mer accordés par l’AIFM depuis le début des années 2000, la France en a obtenu deux. « L’une dans une zone à nodules dans le Pacifique, une autre dans une zone à amas sulfurés au sud des Açores (Atlantiques), détaille Pierre-Marie Sarradin, chercheur en biogéochimie à l’Ifremer, mandaté par l’État français pour mener les missions d’explorations dans ces deux zones. « Il s’agit bien à ce stade d’exploration, insiste le scientifique. Et d’évaluer la ressource minérale de ces deux zones, l’état des écosystèmes aujourd’hui présent et l’impact qu’aurait sur eux l’exploitation minière des grands fonds. Puis, enfin, de déterminer la faisabilité économique et les méthodologies d’extraction. Mais, à ce jour, l’Ifremer est toujours sur les deux premières questions. »

En clair, la France n’envisagerait pas de passer à la phase d’exploration avant plusieurs années et à la condition qu’elle soit sans impacts graves sur l’environnement. C’est cette position rassurante qu’affiche le gouvernement, notamment dans le cadre du One Ocean Summit. De son côté, Greenpeace rappelle que la France aurait pu envoyer un signal fort en votant demande de moratoire sur l’exploitation de fonds marins adoptée au dernier congrès mondial de l’IUCN. Ce qu’elle n’a pas fait.


« Comme labourer un pré avec une charrue »

« Pourtant, on connaît très mal à ce jour les impacts qu’auraient les techniques d’extraction sur les écosystèmes présents dans les abysses », insiste François Chartier. Pour les nodules, par exemple, « la solution envisagée consisterait à aspirer le plancher océanique sur une dizaine de centimètres par un système de tuyaux et de pompes hydrauliques, explique Jérôme Dyment. Puis, à bord d’un bateau en surface, de trier cette boue, d’en récupérer les nodules et de renvoyer le reste dans les profondeurs ». « C’est comme si vous labouriez un pré avec une charrue avec un très fort risque de tuer donc toute la vie qui vit sur ce plancher océanique », compare-t-il alors. Certes, cette exploitation se ferait sur des petites surfaces à l’échelle des océans. « Mais on ne sait pas bien à quel point les sédiments relâchés dans les abysses pourraient être emportés par les courants et recouvrir de bien plus larges zones que celles exploitées et étouffer les organismes qui y vivent », ajoute le chargé de campagne « Océans » de Greenpeace.

Une raison plus pour l’ONG d’appeler à ce moratoire. Mais même si ce sursis était obtenu, rien empêcherait des pays à exploiter les gisements dans leurs propres eaux. La Norvège, par exemple, songe à octroyer des premières licences pour exploiter ses fonds marins dès 2023.

* Greenpeace a lancé également une pétition en ligne invitant à s’opposer à l’exploitation minière en eau profonde.

** « Soit 6.000 fois plus de thallium, trois fois plus de cobalt et plus de manganèse et de nickel que toutes les ressources avérées hors des océans. »

*** Pour les sulfures hydrothermaux, « les solutions envisagées consistent à les casser, puis à les broyer soit directement sur place, soit après les avoir remontés sur un bateau en surface », indique Jérôme Dyment.