One Ocean Summit de Brest : « Ce devra être un sommet d’engagements à la fois forts et nouveaux »

INTERVIEW A compter de ce mercredi et pour trois jours, Brest accueille le One ocean summit où sont attendus une vingtaine de chefs d’État le vendredi. Olivier Poivre d’Arvor, ambassadeur français des pôles et des enjeux maritimes en explique les attentes

Propos recueillis par Fabrice Pouliquen
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Olivier Poivre d'Arvor, ambassadeur français pour les pôles et les enjeux maritimes, qui a organisé le One Ocean Summit.
Olivier Poivre d'Arvor, ambassadeur français pour les pôles et les enjeux maritimes, qui a organisé le One Ocean Summit. — Ludovic MARIN / AFP
  • « On ne viendra pas à Brest juste pour poser sur la photo de famille », prévient Olivier Poivre d’Arvor. Le One ocean summit qui se tiendra à la pointe de la Bretagne, de mercredi à vendredi, sera un sommet de l’engagement, assure-t-il.
  • Lancés à l’initiative de la France, à partir de 2017, ces « One planet summit », dont le sommet prévu à Brest du 9 au 11 février est une déclinaison, visent à mettre autour de la table dirigeants politiques, économiques, représentants d’ONG.
  • Le focus est cette fois-ci mis sur les océans, ces immensités au carrefour d’enjeux climatique, de biodiversité, économique, de gouvernance. Ceci à l’aube d’une série de rendez-vous internationaux majeurs sur ces questions.

Les deux premières éditions du One Planet summit étaient dédiées à  la finance climatique, la troisième s’intéressait à l’Afrique, une quatrième abordait    sur les enjeux biodiversité… Un nouveau volet de ce sommet environnemental, initié par la France à partir de 2017, se déroulera du 9 au 11 février à Brest.

Le choix de la ville hôte, mais aussi son titre - One Ocean summit- ne laissent guère de doute sur la thématique choisie cette fois-ci. Les océans donc, ces immensités au carrefour de nombreux enjeux. Climatiques, de biodiversité, mais aussi économiques, de gouvernance internationale…

Au programme : deux jours d’ateliers et de forum et surtout, le troisième jour, un segment de haut niveau pour lequel sont annoncés une vingtaine de chefs d’Etats, mais aussi des chefs d’entreprise, des représentants d’ONG et des personnalités du monde maritime… Ce mélange des genres est la marque de fabrique de ces sommets. Leur principal atout aussi ? Olivier Poivre d’Arvor,* ambassadeur français des pôles et des enjeux maritimes et qui prépare le One Ocean Summit depuis quatre mois, répond aux questions de 20 Minutes.



Il était important de terminer ce quinquennat avec un One planet summit » dédié aux océans ?

Plutôt que le dernier du quinquennat, il faut surtout voir ce sommet comme le premier de la présidence française de l’Union européenne (PFUE). Il faut le rappeler, la France occupe depuis le 1er janvier la présidence tournante du conseil européen, une position qui lui permet d’influer sur l’agenda des 27.  En septembre dernier, lors de sa venue au congrès mondial de  l’IUCN [Union internationale pour la conservation de la nature], à Marseille, Emmanuel Macron avaient pu échanger avec des spécialistes des questions maritimes (scientifiques, représentants d’ONG et d’entreprises…). Une revendication se dégageait de ces rencontres : que les océans soient traités comme le climat ou la biodiversité, c’est-à-dire avec des grands rendez-vous diplomatiques dédiés.  Les fameuses COP. L’UE, en tant que grande puissance maritime, a un rôle majeur pour porter cette demande. Et ce One Ocean Summit qu’Emmanuel Macron m’a demandé de préparer, participe à cette démarche.

Il y a eu le rapport du Giec de septembre 2019 sur les océans et la cryosphère ou encore le focus fait à la COP25 de Madrid – « la Blue Cop » sur les océans… Les enjeux maritimes restent-ils tout de même sous-traités aujourd’hui dans la transition écologique ?

Oui, dans le sens où les océans sont souvent perçus comme un tiroir de la grande commode « climat et biodiversité ». Mais ils sont sous-traités comme l’a été, dans un premier temps, le changement climatique. Lorsque les sujets « climats » sont apparus, à partir des années 1980, c’était très nouveau. On pourrait se dire qu’on connaît les océans depuis toujours. On les voit, on les sent, on s’y baigne. Si on englobe les pôles, ils recouvrent 80 % de notre espace-monde. Pourtant, depuis quelques années, on découvre les océans sous un autre angle, à mesure justement que la climatologie souligne le rôle essentiel qu’ils jouent dans la régulation du climat (puits de carbone, réservoir de chaleur…), mais montre aussi, dans le même temps,  qu’ils se dégradent. D’où ce besoin d’avoir des sommets internationaux dédiés. C’est d’autant plus justifié que les océans sont un sujet complexe et transversal qui touche à la fois au changement climatique, à l’exploration scientifique, à l’économie, à la défense, au droit international…

A quoi va servir ce One Ocean Summit ?

Les ateliers et forums des deux premiers jours, auxquels participeront des experts du monde entier, sur place ou en visioconférence, porteront sur une dizaine de grandes thématiques. De la gouvernance des océans à la pêche, en passant par la décarbonation du transport maritime ou l’éducation à la mer. Puis, il y aura ce segment de haut niveau auquel participeront entre 35 et 40 personnalités. Une vingtaine de chefs d’Etats donc, mais aussi des dirigeants de compagnies maritimes, de grandes entreprises, des représentants d’ONG, des grandes personnalités du monde maritime… Ils ne viendront pas à Brest juste pour poser sur la photo de famille, ni pour expliquer que l’océan est danger – on le sait-, ni pour dire que le problème est compris ou que son pays ou son entreprise a déjà entrepris beaucoup de choses. Non, le One Ocean Summit devra être un sommet d’engagements, à la fois forts et nouveaux. C’est toute la force des One planet summit. On sort du format des sommets diplomatiques traditionnels, très respectables, mais axés sur la recherche d’un consensus entre tous les membres. A Brest, on partira d’un groupe plus resserré de leaders, mais tous ambitieux, avec l’espoir que les engagements qu’ils prendront lanceront une dynamique positive pour 2022, une année qui sera ponctuée de rendez-vous internationaux majeurs sur les océans.

C’est notamment le dernier round des négociations du traité sur la haute mer ?

C’est un des sujets majeurs de 2022. Depuis plusieurs années, les Etats membres des Nations unies négocient un nouvel accord sur la biodiversité par-delà les juridictions nationales (BBNJ pour Biodiversity beyond national juridiction). Il s’agit d’élaborer des règles de gouvernance de la haute mer, soit cette partie des océans – la plus grande d’ailleurs- qui n’appartient à aucun pays et constitue un réservoir immense de biodiversité mais aussi le premier puits de CO2. Un sommet important doit effectivement se tenir en mars au siège de l’ONU à New-York. Sera-t-il le dernier round de négociations comme beaucoup le présentent ? Ce n’est pas gagné justement nous disaient les scientifiques que nous avions rencontrés, avec Emmanuel Macron, en septembre. Jusqu’ici, les négociations se sont déroulées entre experts. Elles ont été très techniques et n’en finissent plus. Cela fait douze ans que ce traité sur la haute mer est évoqué. Il y a urgence à ce que le politique s’en occupe et ce One Ocean Summit peut être justement l’accélérateur d’énergie dont a besoin ce dossier. Parce que le multilatéralisme est aujourd’hui en difficulté, nous n’arrivons plus à faire ce que nous avons réussi par le passé. Notamment    le traité de l’Antarctique (qui a créé un cadre réglementaire concernant le continent et les recherches qui s’y déroulent). C’est un traité incroyable, négocié en pleine guerre froide (1er décembre) avec des pays qui revendiquaient des Etats possessionnés…

Quels engagements souhaitez-vous voir pris à Brest vendredi ?

Il est trop tôt encore pour entrer dans les détails, ne serait-ce parce que les initiatives qui seront portées sont en toujours en cours de discussion. Mais, il y aura des engagements, comme il y en a toujours eu dans les One Planet Summit. Des choses très concrètes – nouvelles coalitions, nouveaux financements- sur quatre thématiques principales : la protection des écosystèmes, les questions de la pêche et de la surpêche, les effets du changement climatique et enfin la gouvernance. Ce seront des sujets-clés de 2022. On a parlé du sommet de mars, à New York, sur le BBNJ, mais il y a d’autres rendez-vous majeurs à venir. C’est par exemple l’Assemblée des nations unies pour l’Environnement, à Nairobi, dans les prochaines semaines. L’un de ses enjeux est d’avancer sur  un traité international sur la production du plastique à usage unique, sujet essentiel, vous l’imaginez, pour les océans. Suivront  la COP15 « biodiversité » de Kunming (Chine), les discussions à l’OMC sur les subventions à la pêche,   le sommet de l’ONU sur les océans en juin à Lisbonne et la prochaine COP climat, en novembre, à Charm el-Cheikh en Egypte.

Un autre enjeu de 2022 est l’établissement d’un code minier, négocié au sein de l’Autorité internationale des fonds marins (AIFM) qui vise à ouvrir la voie à l’exploitation minière des fonds marins en haute mer. Plusieurs ONG, dont Greenpeace, appellent à un moratoire sur cette exploitation minière et dénoncent la position de la France à ce sujet. Ce point sera-t-il aussi sur la table du One Ocean Summit ?

Je regrette qu’on nous interroge, bien souvent, que sur l’exploitation minière des fonds marins, comme si tout était réglé sur les autres enjeux. Nous n’allons pas esquiver ce sujet à Brest. Un des ateliers des deux premiers jours sera dédié aux grands fonds. Seront invités un responsable de Greenpeace et Denis Robin, secrétaire général français de la Mer. Mais il n’y aura pas d’engagements à prendre dans le sommet de vendredi, parce qu’il n’y a aucun projet industriel d’exploitation minière des grands fonds prévus pour démarrer dans les prochaines années. On connaît encore très mal ces grands fonds, nous en sommes toujours à la phase de leurs explorations scientifiques. On peut jurer qu’on n’exploitera plus les océans… Mais ça veut dire quoi ? On arrête aussi la pêche ? Nous sommes dans un moment passionnant de prise en compte absolu des enjeux climatiques et océaniques et nous regardons tous les sujets avec ces enjeux en tête. Quoi qu’en disent les ONG, la France est très vigilante sur ces sujets. En décembre dernier, Emmanuel Macron a décidé   ne pas apporter la garantie d’investissement de la France à un projet d’extraction de ressources naturelles en Arctique  [le projet gazier « Arctic LNG 2 » auquel participe Total]. C’est un signal très fort, que toutes les ONG attendaient.

*Olivier Poivre d’Arvor vient également de sortir Voyages en mers françaises aux éditions Place Des Victoires.