Lobbies de la viande : « Ils espèrent empêcher tout questionnement sur nos consommations », affirme Laure Ducos de Greenpeace

INTERVIEW Greenpeace France publie ce mardi, « Comment les lobbies de la viande nous manipulent », étude dans laquelle l’ONG s’est penchée sur les techniques d’influences de quatre d’entre eux. Et ça commence dès l’école, raconte Laure Ducos, l’autrice principale

Propos recueillis par Fabrice Pouliquen
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L'ONG Greenpeace s'est intéressée au poids des lobbies de la viande dans une enquêtre qui paraît ce mardi 25 janvier.
L'ONG Greenpeace s'est intéressée au poids des lobbies de la viande dans une enquêtre qui paraît ce mardi 25 janvier. — Damon Higgins via Imagn Content /SIPA
  • Dans un rapport publié mardi, l’ONG Greenpeace passe en revue les techniques mises en œuvre par les lobbies de la viande pour assurer la promotion de leurs intérêts. En particulier contrer toute volonté de diminuer la consommation de viande.
  • L’ONG s’est penchée sur quatre en particulier qui utilisent toute la palette des techniques d’influence utilisées dans d’autres secteurs. «Jusqu’à chercher à imposer la définition qui les arrange des termes en débat dans la société», illustre Laure Ducos.
  • Greenpeace dénonce surtout, dans ces stratégies lobbying, le fait qu’elles font des enfants et adolescents une cible privilégiée. Jusqu’à fournir aux professeurs des outils pédagogiques gratuits, mais loin d’être neutres, dénonce l’ONG.

Interbev,  Inaporc,  Anvol, la   Fict… Ces sigles ne vous disent peut-être rien. Ce sont ceux de quatre organisations représentatives de la filière « viande » en France. Des interprofessions pour les trois premières – dans l’ordre viande rouge, viande porcine et volaille – et une organisation professionnelle : la Fédération française des industriels charcutiers traiteurs.

Des lobbies, ni plus ni moins, qui défendent les intérêts des « filières viande » tant dans la sphère politique, pour tenter de peser sur les lois et les réglementations, qu’auprès du grand public, via des campagnes de communication. Sur le fond, rien d’anormal. « Ces activités d’influence sont la raison d’être d’un lobby, concède Laure Duclos, chargée de mission agriculture à   Greenpeace France. En revanche, l’ONG, qui a enquêté pendant un an sur les activités de ces quatre lobbies dénonce de nombreuses techniques d’influence utilisées par ceux-ci. « Et en particulier le fait qu’elles interviennent dès l’enfance et directement dans les classes », déplore Laure Duclos, aurice principale de l’étude, publiée ce mardi et intitulée « Comment les lobbies de la viande nous manipulent ». Elle répond à 20 Minutes.



Qu’est-ce qui a poussé Greenpeace a s’intéresser, pendant un an, aux lobbies de la viande ?

Greenpeace n’est pas du tout antiviande, mais défend l’élevage paysan et prône « le moins et mieux de viande ». Dans ce cadre-là, nous avons travaillé sur l’introduction de menus végétariens dans les cantines scolaires. Et nous nous sommes rendu compte qu’Interbev, le lobby de la viande rouge, mettait en place beaucoup de pratiques d’influence pour s’opposer à l’introduction de menus végétariens des cantines, à la fois auprès des parlementaires, mais aussi dans les écoles elles-mêmes. Nous avions voulu étudier son influence en profondeur et, quitte à faire, essayer de comprendre quels étaient les différents lobbies qui, en France, cherchent à renforcer la consommation de viande pour défendre les intérêts de l’agro-industrie. Les scientifiques sont clairs pourtant : l’alimentation dans les pays occidentaux  doit évoluer vers davantage de végétal, tant pour des enjeux santé qu’environnementaux.

Cette consommation de viande baisse pourtant en France depuis 1998…

Effectivement, depuis cette date, la consommation toutes viandes confondues baisse en France pour atteindre 84 kg équivalent carcasse (Kgéc) par an et habitant. Mais en 98, cette consommation avait atteint un pic (94 Kgéc) après avoir cessé d’augmenter depuis l’après-guerre. Dans les années 1960, la consommation de la population française n’était ainsi que 76 kg. Et même si la consommation diminue, la France reste dans la fourchette haute des gros consommateurs de viande. 84 kg, c’est le double de la moyenne mondiale. Les lobbies de la viande répètent que ce n’est pas si grave puisque nos élevages sont les plus durables du monde. Leur taille moyenne y est effectivement plus basse que dans bien d’autres pays, mais c’est avant tout parce que la France est un petit territoire. Cela n’empêche pas de fortes densités d’élevage. La tendance, comme ailleurs en Europe, est d’ailleurs à l’intensification et l’industrialisation des élevages à mesure que  le nombre d’exploitations baisse. Une évolution dramatique du point de vue socio-économique, mais également délétère en termes de bien-être animal, de pertes de biodiversité, de réchauffement climatique… Or, dans leurs campagnes de communication, les lobbies passent totalement sous silence ces externalités négatives.

Pourquoi s’être concentré sur ces quatre lobbies ?

A partir des données de la Haute Autorité de la transparence pour la vie publique (HATVP), nous avons identifié 25 organisations professionnelles et interprofessionnelles qui défendent les intérêts des filières viandes en France. Nous avons regardé les liens qu’elles avaient entre elles pour nous focaliser ensuite sur les nœuds de réseau, c’est-à-dire les organisations qui font le lien entre toutes les autres. Ce sont bien souvent elles aussi qui ont les plus gros budgets lobbying et communication. Interbev, par exemple, a un budget annuel compris entre 35 et 45 millions d’euros, dont les deux tiers sont dédiés à la communication et le lobbying. Inaporc, c’est 9 millions d’euros, dont 50 % dédiés à la communication. Ce sont des budgets qui leur permettent d’agir dans de nombreuses sphères de la vie publique et privée. Avec deux soucis principaux donc : contrer toute volonté de diminuer la consommation de viande et empêcher toute réglementation de la production. La FICT fait par exemple un intense lobbying pour   empêcher l’interdiction de l’utilisation de nitrites dans la charcuterie, un composé pourtant considéré comme dangereux pour la santé*.

De quelles façons, ces lobbies de « la viande nous manipulent » ?

Ce sont finalement les techniques classiques d’influence des mentalités qu’utilisent les lobbies. L’une d’elles est celle du « science washing »**. Ces organisations intègrent et créent de nombreux réseaux scientifiques, sponsorisent des travaux de recherche, ou encore donnent à leurs communications grand public des allures de publications scientifiques. C’est le cas par exemple, de  « Let’s talk about pork », une campagne grand public d’Inaporc, soutenue par l’Union européenne, qui vise à démonter les supposées intox sur le porc sur le mode  du « vrai/faux ». Le site Internet   « Info-nitrites » de la FICT entend faire la même chose sur les nitrites dans la charcuterie. Autre technique : l’appropriation des controverses et le travail sur la sémantique. C’est au cœur de leur stratégie. Ces lobbies se sont par exemple, battus pour imposer une définition de  « flexitarien » qui les avantage. Ainsi, un flexitarien n’est plus ce consommateur qui a diminué fortement sa consommation de viande, mais qui, seulement, mange de la viande de qualité, c’est-à-dire d’origine française selon la conception d’Interbev. C’est tout l’objet de la campagne de communication « Aimez la viande, mangez en mieux » d’Interbev en 2020 et qui renvoie au site   www.naturellement-flexitariens.fr, créé par l’interprofession bien qu’elle soit mentionnée discrètement, en bas de page. C’est bien plus caché encore sur d’autres sites. Comme   « Mon assiette Ma planète », une plateforme de ressources et d’animations gratuites à destination des enseignants du primaire jusqu’au lycée en ligne depuis 2020. Il faut aller dans « l’à-propos » pour comprendre qu’Interbev est derrière ce site. Sur la forme c’est très bien fait, beaucoup d’argent a été mis dans cette vitrine. Mais la vision est loin d’être neutre. Les contenus présentent l’élevage français sous son meilleur jour, assurent qu’on ne mange pas trop de viande en France, donnent une définition de flexitarien qui convient à la filière viande etc. Toute controverse sur les viandes et les modes d’élevage y est gommée.

Les enfants sont une cible privilégiée de ces lobbies ?

C’est ce que nous dénonçons. Ces lobbies espèrent empêcher tout questionnement sur nos consommations de viande, ce qui fait des enfants et adolescents une cible si importante. « Mon assiette Ma planète » n’est qu’un exemple. A partir de 2014, Interbev a aussi développé un univers ludo-éducatif « la planète, les hommes, les bêtes », incarné par la famille Jolipré déclinée en de multiples supports, des figurines aux spots TV, en passant par les cahiers d’activité et la BD. Ces deux derniers supports ont été massivement diffusés dans des magazines de la presse jeunesse, via un partenariat avec Bayard, numéro 1 du secteur. Que cette BD soit une publicité n’est mentionnée qu’en petits caractères ce qui échappe, très certainement, à de nombreux enfants. Des parents s’en sont plains et le partenariat a été arrêté. Mais Interbev ne se limite pas à la presse jeunesse. Elle multiplie aussi, sous couvert d’ateliers pédagogiques, les opérations de communication  dans les cantines scolaires en s’appuyant, notamment, sur l’univers de la famille Jolipré. Entre 2016 et 2019  , cette campagne « A table avec les Jolipré » a touché un peu plus de 500.000 enfants. L’interprofession crée également des kits pour les infirmiers et médecins scolaires qui présentent la viande comme indispensable des adolescents, mais qui fait fi des quantités consommées et des modèles de production.

Quelles sont vos préconisations pour limiter le poids des lobbies de la viande ?

Il faudrait déjà interdire l’entrée de représentants d’intérêts privés dans les écoles. Que ce soit sur la viande, le sucre ou autre. L’école ne doit pas être un lieu d’influence des enfants. Il est urgent aussi que l’État donne les moyens aux corps enseignants de faire son travail correctement et d’utiliser les outils pédagogiques les plus neutres scientifiquement sur les élevages. Nous demandons aussi de rendre obligatoire et parfaitement visible la mention des initiateurs de toute communication au service d’intérêt privé et, surtout, de cesser tout octroi de financement public de campagnes de communication en faveur de la consommation de viande. Les subventions doivent aller bien plus à la mise en place d’un plan d’action pour financer la transition des élevages industriels.

*Classés cancérogènes probables pour l’humain (catégorie 2A) par le Centre international de la Recherche contre le Cancer (CIRC), car elles favorisent l’apparition de cancer colorectal, le deuxième cancer le plus mortel après celui des poumons, et de cancer de l’estomac.

** Une technique utilisée par des lobbies d'autres secteurs, notamment celui du tabac.