Méditerranée : Deux nouvelles algues découvertes, « certaines posent problème et deviennent envahissantes »

INTERVIEW Sandrine Ruitton, océanographe, a observé coup sur coup deux nouvelles algues venues d'autres mers sur les côtes méditerranéennes françaises. La chercheuse décrypte ces découvertes et l'avenir de la grande bleue

Alexandre Vella
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Un plongeur de l'Institut méditerranéen d'pcéanologie effectue des prélèvements
Un plongeur de l'Institut méditerranéen d'pcéanologie effectue des prélèvements — Sandrine Ruitton
  • Laphocladia et rugulopteryx, venues respectivement de Mer Rouge et du Japon sont deux nouvelles algues qui fréquentent désormais les côtes françaises de la Méditerranée.
  • « Malheureusement, on peut s’attendre à en découvrir de plus en plus », estime l’océanographe Sandrine Ruitton, responsable de ces deux découvertes.
  • À terme, avec le réchauffement climatique et l’introduction de nouvelles espèces, « un changement total de la composition des algues et des roches complètement nues » en Méditerranée est possible, souligne la chercheuse.

Laphocladia, une nouvelle algue originaire de mer Rouge et de l’océan Indien a été observée pour la première fois dans le parc national de Port-Cros ( Var). Une découverte réalisée par Sandrine Ruitton, enseignante-chercheuse à l’université d’Aix- Marseille, rattachée à l’Institut méditerranéen d’océanologie. L’année dernière, c’est rugulopteryx,  une algue originaire du Japon, et jusqu’alors cantonnée à l’étang de Thau, qu’elle signalait dans les calanques de  Marseille. Des découvertes successives qui posent questions sur la dynamique écologique de la  Méditerranée

D’où nous vient la Laphocladia ?

Cette algue, ça fait près de 100 ans qu’elle a été introduite dans le sud de la Méditerranée via le canal de Suez. Elle vient de mer Rouge et de l’océan Indien. Le creusement du canal de Suez en 1869 a permis le passage de plus 650 espèces en Méditerranée. Il y en a sans doute beaucoup plus qui passent, mais certaines n’arrivent pas à s’acclimater à la Méditerranée, donc on ne s’en rend même pas compte. Et puis, il y en a qui parviennent à s’installer et se naturalisent… Et parmi toutes ces espèces, certaines posent problème et deviennent envahissantes, c’est-à-dire qu’il va y avoir des effets négatifs sur l’environnement ou sur les activités économiques, comme la pêche.

Entre-t-elle en concurrence avec la posidonie ? La menace-t-elle ?

Pour pousser, il lui faut un support. Elle ne peut pas pousser sur le sable. Ça peut être de la roche, mais aussi les tiges de posidonie. C’est donc un souci que l’on envisage. Au sud de la Méditerranée, elle colonise les mattes des posidonies – les tiges sous les feuilles – et les recouvre complètement et entre en compétition avec la posionie, modifiant la faune associée et favorisant l’emprisonnement des sédiments au niveau des sols. Par ailleurs, elle contient beaucoup de molécules toxiques. Alors, ça ne donne pas envie aux herbivores de la consommer. Et c’est pour ça qu’elle a tant de succès, car il n’y a pas d’organismes connus qui la consomment.

L’été dernier, dans les calanques, c’est rugulopteryx qui était observée…

Elle n’avait jamais été observée en France en mer ouverte, mais était présente dans l’étang de Thau depuis les années 2000, introduite par les huîtres du japon, et n’avait jamais eu de caractère invasif puisque l’étang de Thau est très froid en hiver. Et puis, elle s’y trouvait avec 50 autres espèces d’algues japonaises, donc elle y est un peu dans son milieu, avec une compétition naturelle. L’étang de Thau, c’est un peu la mer du Japon en France.

Ces deux algues sont-elles comparables ?

Alors non. Ce sont des mécanismes complètement différents. Rugulopteryx est caractéristique des eaux tempérées froides, en conséquence ce n’est pas du tout lié au réchauffement climatique. Par contre, Laphocladia, c’est clairement l’introduction d’une espèce via l’ouverture du canal de Suez et une extension liée au réchauffement climatique. Depuis 30 ans la Méditerranée a pris un degré en moyenne dans la zone des 0 à 20 mètres. Ce n’est peut-être pas beaucoup en valeur absolue, mais suffisant pour que nouvelles espèces s’installent.

Est-ce qu’on peut espérer que Laphocladia ne passe pas l’hiver ?

Je ne pense pas. Parce que nous sommes actuellement en plein hiver. Et quand on a plongé à Port-Cros, l’eau était à 14 degrés et elle avait l’air en pleine forme.

On se souvient de Taxifolia, apparue dans les années 1990. Elle menaçait de prendre le dessus sur la posidonie et il y avait eu des campagnes d’arrachages. Finalement, elle a fini par disparaître d’elle-même. Peut-on attendre la même chose de ces algues ?

Taxifolia est une espèce qui ne se reproduit pas sexuellement. Donc on ne va pas avoir un mélange de gêne qui va permettre à cette espèce d’avoir des caractéristiques génétiques très performantes. On imagine que c’est un même clone qui a permis la colonisation de la Méditerranée et que ce clone s’est épuisé génétiquement. Le mélange de gènes permet aussi aux espèces de s’adapter à des nouvelles conditions et compétitions avec d’autres espèces. On peut imaginer aussi que les espèces autochtones ont mis au point des stratégies de compétition qui limitent aussi son expansion.

Peut-on attendre le même épuisement génétique des deux nouvelles espèces ?

C’est un petit peu l’espoir qu’on aurait. Alors pour Laphocladia, on n’a pas encore trouvé en Méditerranée d’organe reproducteur, mais dans les autres régions, il y en a. Donc, elle ne semble pas concernée par ce phénomène. Pour Rugulopteryx, on n’a pas trouvé pour l’instant de cellules reproductrices et d’ailleurs, même au Japon, il y a très peu de reproductions sexuées pour cette espèce. Elle se dissémine essentiellement par bouturage et très rarement par reproduction. Alors, c’est l’espoir. Celui de se dire que pendant 20 ans, elle va être en phase d’expansion et qu’après il y aura une phase de stabilisation ou de régression qui lui permettent de s’intégrer à la végétation autochtone sans avoir trop d’effets négatifs.

À quoi pourraient ressembler les côtes françaises dans 20 ans ?

Dans 20 ans, je ne pense pas que cela aura beaucoup évolué. Mais si l’on regarde à plus long terme, il faut voir comment le sud de la Méditerranée a déjà radicalement changé, notamment avec les espèces venues de mer Rouge qui s’y acclimatent très bien. Par exemple, il y a un poisson herbivore, le poisson-lapin, originaire de la mer Rouge et qui s’est très bien adapté là-bas. Alors, on ne l’a pas encore sur nos côtes. Mais le jour où il va arriver chez nous, il aura un très fort impact sur les algues et la végétation marine, et on peut imaginer un changement total de la composition des algues et des roches complètement nues parce que les algues seront consommées par ces poissons. Les herbiers de posidonie, là aussi, s’il y a ces herbivores qui arrivent, risquent de régresser.

Deux nouvelles espèces d’algues en deux ans, est-ce une accélération ? Quelle est la prochaine que vous attendez ?

Alors on ne fait pas de telles découvertes très souvent. Mais malheureusement, on peut s’attendre à en découvrir de plus en plus. Maintenant, on attend les poissons de mer rouge et notamment le poisson-lapin. Il a été aperçu et pris au filet par des pêcheurs, mais ne s’est jamais installé. On imagine que des individus partent à l’aventure un peu au nord et arrivent jusque chez nous, sans passer l’hiver. Mais on l’aura un jour. Il y a aussi le poisson-lion, la rascasse volante, le poisson-flûte… Ça, ce sont des espèces que l’on peut s’attendre à voir arriver prochainement.