Ecologie : Pourquoi le film « Don’t Look Up » sur Netflix fait-il tant réagir les climatologues ?

CLIMAT Le film d’Adam McKay cartonne sur Netflix depuis sa sortie le 24 décembre. Et fait mouche, en particulier auprès de climatologues qui se retrouvent de bien des façons dans les mésaventures des astronomes

Fabrice Pouliquen
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Jennifer Lawrence, et Leonardo DiCaprio dans le film Don't Look Up.
Jennifer Lawrence, et Leonardo DiCaprio dans le film Don't Look Up. — NIKO TAVERNISE/NETFLIX
  • « Don’t Look Up n’est pas un film sur la façon dont l’humanité réagirait à un astéroïde tueur de planète, mais sur la façon dont l’humanité réagit en ce moment à la dégradation climatique qui tue notre planète », raconte Peter Kalmus, climatologue américain.
  • Il s’est fendu d’une longue analyse du film d’Adam McKaty dans le Guardian, quand la paléoclimatologue Valérie Masson-Delmotte lui a consacré une série de tweets.
  • Avec, dans les deux cas, ce sentiment de se retrouver de bien des façons dans les difficultés qu’ont les astronomes Randall Mindy et Kate Dibiasky à prévenir les médias, les politiques, le grand public du danger imminent.

« Don’t Look Up retranscrit la folie que je vois tous les jours »… Le climatologue et écrivain américain Peter Kalmus a mis à profit les vacances pour regarder le film d’ Adam McKay, qui cartonne en ce moment sur Netflix. Et qui a visiblement eu l’effet d’une claque sur lui. Au point qu'il s’est fendu d’une tribune dans le Guardian le 29 décembre.

Le pitch ? Le docteur Randall Mindy (Leonardo DiCaprio) et sa doctorante Kate Dibiasky (Jennifer Lawrence), deux astronomes, découvrent qu’une comète de 5 à 10 km de diamètre se dirige droit sur la Terre, qu’elle heurtera dans six mois selon leurs calculs, confirmés par la suite par d’autres scientifiques. Ils se lancent alors dans une tournée médiatique pour prévenir l’humanité du danger à venir. Mais ne récoltent que sarcasmes et dénis des politiques, des journalistes, du grand public.



Une métaphore puissante de la crise climatique en cours

« Don’t Look Up est une satire, prévient d’emblée Peter Kalmus. Mais, en tant que climatologue faisant tout ce que je peux pour réveiller les gens et éviter la destruction de la planète, c’est aussi le film le plus précis que j’ai vu sur la terrifiante indifférence de notre société face à la dégradation du climat mondial. » « J’y ai retrouvé de nombreux éléments qui font écho à mon ressenti et mon analyse des relations entre science, décision politique, rôle des médias et l’ensemble de la société, concernant les enjeux liés au changement climatique », dit aussi la paléoclimatologue française  Valérie Masson-Delmotte. Mardi après-midi, dans une longue série de tweets, la co-présidente du groupe n°1 du Giec  (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) a livré ses impressions sur le film.

Elle s’est notamment dite touchée par le personnage de Kate Dibiaski « avec ses doutes, son questionnement sur la manière de s’exprimer rigoureusement, clairement et sincèrement ». Sans trop vous spoiler, des deux astronomes, Kate Dibiaski est la première à sortir de ses gonds, en direct à la télévision, hurlant de désespoir que leur message ne soit pas compris et pris au sérieux par le duo de présentateurs. Et la première alors à être tournée en dérision sur les réseaux sociaux, sa réaction devenant un mème. « C’est ça, être un scientifique du climat aujourd’hui », assure Peter Kalmus.

Comment communiquer quand on est scientifique ?

« Comment les scientifiques doivent-ils communiquer ?, questionne alors Valérie Masson-Delmotte. Rester froids, distants, rationnels ? Sont-ils plus ou moins crédibles lorsqu’ils laissent transparaître leurs émotions, qui les rendent plus humains ? Trop humains ? Trop sensibles ? ». C’est aussi une question-clé du film pour François-Marie Bréon, chercheur au Laboratoire des sciences du climat et de l’environnement et président de l’Association française pour l’information scientifique (AFIS). « Un scientifique est payé pour faire de la recherche, écrire des articles, il n’a pas cette mission de communiquer auprès du grand public, de s’exprimer dans les médias, commence-t-il par rappeler. C’est très bien qu’une partie d’entre nous acceptent de le faire, pour clarifier ce que dit la science, démentir des fausses informations… Mais nous n’avons pas forcément d’emblée les codes pour le faire et besoin parfois de « média training ». »

Médias, politiques, milliardaires aux fausses promesses…

Reste que les scientifiques ne sont pas les seuls invités à faire leur autocritique. Bien au contraire. Dans Don’t Look Up, ceux qui en prennent pour leurs grades sont leurs interlocuteurs, médias, politiques et hommes d’affaires en tête. Avec là encore des personnages et des scènes, certes caricaturées mais pas si loin non plus de la réalité. Valérie Masson-Delmotte dit ainsi avoir souffert comme Randall Mindy et Kate Dibiasky lors d’interventions passées dans les médias. Elle pointe « la dissonance » entre la façon dont y sont abordés des enjeux graves liés au changement climatique et le monde médiatique en tant que tel qui « cherche la distraction, les aspects simplistes, la dispute, le tout entre deux publicités favorisant la surconsommation »…

François Marie-Bréon, lui, revient sur la façon, bien montrée dans Don’t Look Up, « dont un message scientifique peut être instrumentalisé par le monde politique qui va l’utiliser ou pas en fonction de ses intérêts et de son propre agenda politique ». Randall Mindy et Kate Dibiasky auront en effet bien du mal à capter l’attention de Janie Orlean (Meryl Streep), la présidente des Etats-Unis. Et sans jamais parvenir à la faire agir de la bonne des façons.

Et que dire de Peter Isherwell, le « généreux » milliardaire à la tête de Bash, entreprise de la tech et qui veut profiter de cette comète pour en exploiter les métaux précieux ? Quitte à tenter de la faire atterrir en douceur sur Terre. « Un personnage gratiné », commente Valérie Masson-Delmotte. Mais pas si éloigné de la réalité ? Ce Peter Isherwell « porte un discours récurrent portant sur des soi-disant solutions technologiques dont la faisabilité n’est pas démontrée et les effets indésirables non évalués, dépeint la scientifique française. J’ai à plusieurs reprises observé une attitude de ce type, mélange de cynisme, de cupidité et d’absence d’empathie lors de discussions précédent ou suivant des tables rondes très policées en lien avec finance, technologie, innovation et grandes entreprises. »

Plus complexe encore la sensibilisation au changement climatique ?

C’est au final toute la force de Don’t Look Up pour Peter Kalmus. « Celle d’être une perspective drôle et terrifiante à la fois, parce qu’elle véhicule le reflet d’une réalité froide que les climatologues et les personnes qui comprennent toute l’ampleur de l’urgence climatique vivent au quotidien », écrit-il dans le Guardian. Le climatologue américain espère même « qu’à travers ce film, Hollywood est en train d’apprendre à raconter des histoires climatiques qui comptent vraiment ». « L’humanité a besoin de contes qui mettent en évidence les nombreuses absurdités qui découlent du fait de savoir collectivement ce qui approche tout en échouant collectivement à agir », poursuit-il.

Le parallèle entre une comète qui menace la Terre et la crise climatique en cours a ses limites, pointe tout de même François-Marie Bréon. « Dans le premier cas, on parle d’une catastrophe imminente – dans les six mois –, qui touchera indifféremment l’ensemble de l’humanité et contre laquelle, individuellement, on ne peut rien faire, rappelle-t-il. C’est tout l’inverse avec le changement climatique… Et la raison pour laquelle il est parfois si difficile de sensibiliser certaines personnes à cet enjeu. »

* L’océanographe Jean-Baptiste Sallée, chercheur CNRS au Laboratoire d’océanographie et du climat à Sorbonne Université, a également vu Don’t Look Up. Il aussi partagé avec nous son avis dans la soirée de mercredi à jeudi, depuis l’Antarctique où il est en ce moment en mission. « Si le film est une caricature grossière des enjeux/tensions/inaction au sujet du changement climatique, qui loupe sûrement les raisons profondes de l’inaction, c’est une superbe caricature de la » folie de ce monde « et de l’approche futile, légère et souvent intéressée de certains médias et politiques sur ce sujet, estime-t-il. Et cette approche est tellement ahurissante et frustrante du point de vue des climatologues. »