Présidence française de l’UE : Emmanuel Macron attendu au tournant sur l’environnement ?

DIPLOMATIE A partir du 1er janvier, la France prendra la présidence tournante du Conseil européen, pour la première fois en treize ans. Le siège idéal pour influer sur l’agenda européen. Que va en faire Emmanuel Macron sur l’environnement ?

Fabrice Pouliquen
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Le président français Emmanuel Macron part après sa conférence de presse à l'issue de la deuxième journée d'une réunion des dirigeants de l'Union européenne à Bruxelles, le 22 octobre 2021.
Le président français Emmanuel Macron part après sa conférence de presse à l'issue de la deuxième journée d'une réunion des dirigeants de l'Union européenne à Bruxelles, le 22 octobre 2021. — Aris OIKONOMOU / POOL / AFP

La fin du quinquennat s’annonce intensive et inédite pour Emmanuel Macron. Le président français devra jongler entre les affaires courantes à l’Élysée, puis très vite sa campagne présidentielle (qui a déjà commencé, diront certains). Et enfin, à compter du 1er janvier, la  présidence tournante française du Conseil européen (PFUE).

Cette dernière fonction, treize ans après la dernière présidence française, ne sera pas la moins importante, ni la plus simple à gérer. Tous les six mois, l’un des 27 Etats de l’Union européenne (UE) prend la présidence du conseil européen, soit la réunion des chefs d’Etats ou de gouvernement des Etats membres de l’UE. Avec la commission européenne et le parlement, l’institution est l’un des centres névralgiques de la politique européenne, avec cette tâche en particulier de définir les orientations politiques générales et les priorités de l’UE.



 « Un pouvoir d’influer sur l’agenda européen »
Dans ce contexte, le pays qui assure la présidence tournante a un pouvoir de taille. « Celui d’influer sur l’agenda européen, explique l’eurodéputé LREM Pascal Canfin, l’un des proches d’Emmanuel Macron à avoir préparé cette PFUE pour le président. I peut accélérer la conclusion politique d’une négociation sur un dossier, en accélérant le rythme des réunions par exemple, ou au contraire freiner des quatre fers. »
Emmanuel Macron présentera ce jeudi à 16h, à la presse, les grandes priorités qu’il entend porter pendant cette présidence. Mais le chef d’État a déjà énoncé les principaux axes : « relance, puissance, appartenance ». « L’écologie aurait pu y apparaître plus clairement, pointe Neil Makaroff, responsable « Europe », au   Réseau action climat (RAC). Encore plus au moment où l’UE négocie le plus grand paquet de mesures énergies/climat de son histoire. »
Le « fit for 55 » en toile de fond
C’est le « fit for 55 » mis sur la table par la commission européenne le 14 juillet dernier. Il comprend quatorze mesures qui doivent permettre d’atteindre le nouvel objectif climatique européen :   réduire de 55 % nos émissions de gaz à effet de serre d’ici 2030 [par rapport aux années 1990]. « Le parlement et le conseil européen doivent désormais en débattre et arriver à une position commune, chacun de leur côté, reprend Neil Makaroff. On entre justement désormais dans le vif de ces négociations. »
Pascal Canfin invite à ne pas se tromper. « L’écologie s’insère totalement dans les trois axes mentionnés par Emmanuel Macron, assure-t-il. Quand on parle « puissance », l’enjeu est pour l’UE de fixer nos propres règles du jeu dans la mondialisation pour peser face à la Chine et les Etats-Unis, reprend le député européen. C’est précisément ce à quoi vise le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF). »
Ce MACF est une des quatorze mesures du « fit for 55 » et n’est ni plus ni moins que l’instauration d’une taxe carbone aux frontières des 27. L’enjeu est triple. Il est déjà d’éviter que les efforts climatiques et environnementaux de l’UE viennent saper la compétitivité de ses entreprises face à celles qui exportent leurs marchandises et services sur les marchés européens. Il s’agit aussi d’éviter « les fuites de carbone », autrement dit les délocalisations d’activités industrielles vers les coins du globe où les conditions de production sont moins contraignantes, notamment au niveau environnemental. Il est enfin d’encourager le reste du monde à rehausser leurs exigences climatiques.
Voilà déjà un premier dossier sur lequel la France sera attendue au tournant pendant sa présidence du Conseil européen. « Pouvoir trouver un accord politique sur cet ajustement carbone aux frontières avant la présidentielle française est un objectif qu’on peut se fixer », lance Pascal Canfin, en rappelant « qu’il s’agit à l’origine d’une proposition française lancée par Jacques Chirac. »
Ne pas se focaliser sur l’ajustement carbone aux frontières ?
Si le RAC reconnaît ce mécanisme comme utile, il s’inquiète en revanche que la France semble miser tout sur cette mesure. « On devine l’idée d’Emmanuel Macron de réussir là où ses prédécesseurs ont échoué et de glaner ainsi une victoire symbolique en vue des présidentielles, commence Neil Makaroff. Mais cette mesure est loin d’être l’alpha et l’oméga de la politique climatique européenne. » Au contraire même, « cette taxe carbone aux frontières peut être contre-productive si elle ne s’accompagne pas, en parallèle, d’une régulation de l’appareil productif européen, estime Clément Sénéchal, porte-parole de Greenpeace. Le risque sinon est d’en rester à une simple mesure de protectionnisme qui sera très certainement perçue de l’étranger – de la Chine en particulier- comme une façon de rejeter la responsabilité du réchauffement climatique sur les autres. » Une posture d’autant plus gonflée pour Clément Sénéchal que « l’UE -et la France en particulier-  ont déjà délocalisé une grande partie de leurs émissions de CO2 ».
Par « régulation de l’appareil productif européen », Clément Sénéchal entend alors la nécessité pour l’UE de s’attaquer à ses propres émissions de gaz à effet de serre. Plusieurs mesures du « fit for 55 » vont dans ce sens. « C’est par exemple la refonte du marché carbone européen actuel », glisse-t-il. Depuis 2005, celui-ci attribue des quotas d’émission de CO2 aux entreprises européennes des secteurs couverts. En cas de dépassement, elles doivent payer un surcoût défini par le marché, soit   80 euros la tonne de CO2 en ce moment (record historique). La commission européenne propose d’intégrer de nouveaux secteurs dans ce marché carbone, de réduire le nombre de quotas distribués (et donc d’en augmenter la valeur) ou encore de cesser définitivement la distribution de  quotas gratuits si le MACF voit effectivement le jour. Pour Clément Sénéchal, ce dossier est prioritaire et « la France doit aussi profiter de sa présidence du Conseil européen pour accélérer les négociations politiques sur ce dossier ».
Fin des voitures thermiques, énergies renouvelables, protection des forêts…
Neil Makaroff liste d’autres chantiers prioritaires à ouvrir dans les six mois, toujours dans le cadre de ce « fit for 55 » : « la fin des voitures thermiques en 2035, le renforcement des normes d’efficacité énergétique des bâtiments, la refonte de la fiscalité de l’énergie, l’engagement à doubler la part des énergies renouvelables d’ici 2030 (de 20 % dans la consommation finale brute d’énergie dans l’UE en 2019 à 40 % en 2030)… » « Soit autant de mesures très concrètes qui permettraient de réduirenos émissions de gaz à effet de serre et sur lesquelles, pourtant, la France se montre plus discrète. Sur la fin des voitures thermiques en 2035, elle fait même partie des pays contre, en restant sur une sortie en 2040 seulement. »
« Nous n’arriverons pas à faire adopter par les 27 l’ensemble du « fit for 55 » dans les six mois, c’est trop lourd », glisse de son côté Pascal Canfin. D’autant plus que ce paquet de quatorze mesures n’est pas le seul enjeu environnemental, en ce moment, à l’agenda européen. Mi-novembre, Bruxelles a publié une proposition de loi visant à interdire l’importation sur le marché européen de produits ou matières premières qui contribuent, d’une façon ou d’une autre, à la déforestation ou la destruction de milieux naturels dans les régions tropicales. Sur ce texte aussi, aux forts enjeux, il reste à mettre d’accord les 27 Etats membres sur une version la plus ambitieuse possible. « Là encore, l’objectif est d’y parvenir sous présidence française », glisse l’eurodéputé.
 

La taxonomie verte, le caillou dans la chaussure d’Emmanuel Macron

La présidence française du Conseil européen pourrait démarrer avec un dossier explosif sur les bras si, du moins, une issue n’est pas trouvée d’ici le 1er janvier. Ce dossier est celui de la taxonomie verte européenne, chantier lancé dès 2018 par la commission européenne. Elle vise à définir les activités jugées compatibles avec les objectifs environnementaux de l’UE et vers lesquels alors les investissements seraient encouragés.

Si l’intégration de certaines activités dans cette taxonomie ne fait pas débat, c’est tout l’inverse pour d’autres. Plusieurs pays de l’Est veulent ainsi y faire figuer le gaz naturel -fossile- comme énergie de transition, c’est-à-dire permettant de se détourner du charbon au plus lourd bilan carbone. « La France, de son côté, veut intégrer le nucléaire et est prête à tout pour cela, raconte Nicolas Nace, chargé de campagne « transition énergétique » à Greenpeace France. Jusqu’à soutenir les pays de l’Est dans leur demande d’inclure le gaz naturel, elle qui a longtemps été contre, en échange de leur appui sur l’atome. » L’Allemagne ne veut ni l’un ni l’autre, encore moins depuis l’élection, ce mercredi, d’Olaf Scholz comme chancelier, lui qui sera à la tête d’une large coalition à laquelle prendront part les Verts.

Cette taxonomie verte devrait au programme de la rencontre prévue ce vendredi entre Olaf Scholz et Emmanuel Macron. « La France a tout intérêt à trouver un accord sur ce dossier avant le 1er janvier, reprend Nicolas Nace. C’est très mal vu, diplomatiquement, de pousser des intérêts nationaux quand on est à la tête de la présidence de l’UE. »