LGV Bordeaux-Toulouse : « La première victime sera le Ciron », alertent des élus du sud Gironde

ENVIRONNEMENT Le projet de Ligne à grande vitesse Bordeaux-Toulouse traverserait cette vallée naturelle au sud de Bordeaux sur environ 70 km

Mickaël Bosredon
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La rivière Le Ciron, au niveau de Villandraut, au sud de Bordeaux (Gironde)
La rivière Le Ciron, au niveau de Villandraut, au sud de Bordeaux (Gironde) — Mickaël Bosredon/20Minutes
  • La vallée du Ciron abrite plusieurs espèces protégées comme la loutre et le vison d’Europe, ou la cistude.
  • La plus ancienne forêt de France, une hêtraie datée de 43.000 ans, y a été préservée.
  • Impossible de quantifier les impacts qu’aurait la ligne à grande vitesse, mais « le bassin versant serait scindé en trois parties » avec des conséquences sur le déplacement des espèces, pointe le syndicat du Ciron.

« Le Lascaux ou l’Arche de Noé de la biodiversité »… Scientifiques et naturalistes ne manquent pas de formules pour souligner le caractère unique de la vallée du Ciron (Gironde). Le site, qui serait traversé en plein milieu par la  LGV Bordeaux-Toulouse, est aujourd’hui au cœur des débats sur le  GPSO (Grand Projet du Sud-Ouest). Mais qu’est-ce que cette vallée du Ciron, méconnue du grand public ?

Située au sud de Langon, cette zone naturelle et encore sauvage, ne fait pas dans le spectaculaire ni le majestueux : c’est en prenant le temps de parcourir la rivière à kayak ou à pied par ses rives, de s’enfoncer dans ses gorges calcaires, que la beauté du Ciron se dévoile. Entre une forêt de hêtres préhistorique et une biodiversité « exceptionnelle », cette vallée a su préserver plusieurs éléments intacts depuis des millénaires.

Plusieurs espèces protégées

Long de 97 km, le Ciron prend sa source dans le nord des Landes. Après avoir traversé le plateau des Landes de Gascogne, et avant de se jeter dans la Garonne, la rivière poursuit une partie de son chemin sous une forêt-galerie, notamment entre Bernos-Beaulac et Villandraut. « On y trouve plusieurs espèces protégées », nous explique Morane Genet, technicienne milieux aquatiques au syndicat du bassin versant du Ciron. « Il y a par exemple la loutre d’Europe, la cistude d’Europe - une petite tortue d’eau douce assez rare en France -, des amphibiens - grenouilles, crapauds, salamandres -, le vison d’Europe, des espèces de chauve-souris », énumère la technicienne.

Le Ciron est aussi « un des rares cours d’eau que le silure n’a pas encore colonisé, grâce à sa fraîcheur », souligne Michel Aimé, maire de Sauviac et vice-président à la Communauté de communes du Bazadais. Une expérimentation y est actuellement menée avec  l’association Migado, pour la conservation de la  lamproie, directement menacée par le  silure. « On a relâché des lamproies dans le Ciron juste avant leur période de ponte, pour qu’elles se reproduisent et ainsi les aider à renouveler leur population », explique Morane Genet.

« Pas de Ciron, pas de Sauternes »

Le Ciron doit sa fraîcheur, entre autres, à sa ripisylve - formation végétale qui pousse au bord des cours d’eau - qui conserve l’eau de la rivière provenant majoritairement des nappes souterraines, à une température moyenne de 14 °C en été. Cette même fraîcheur génère des brouillards matinaux à la fin de l’été, favorisant la formation du champignon  Botrytis cinerea sur les baies du vignoble de Sauternes tout proche, qui donnera ce vin liquoreux connu dans le monde entier. « Pas de Ciron, pas de Sauternes », résume Olivier Douence, maire de Pompéjac et président du syndicat du Ciron.

Ce microclimat est aussi à l’origine d’une autre particularité méconnue, puisqu’il a permis de maintenir une forêt de hêtres depuis plus de 40.000 ans. Ce qui en fait, tout simplement, la forêt la plus ancienne de France connue à ce jour.

« Il y a 40.000 ans nous étions en pleine ère glaciaire, nous explique Alexis Ducousso, chercheur à l’Inrae (Institut national de la recherche agronomique et environnementale). A cette période, les arbres se situaient au sud de l’Europe, et le hêtre plutôt au sud de la péninsule ibérique, avec peut-être quelques refuges au nord de l’Espagne. La vallée du Ciron n’était alors qu’une vaste toundra. Mais à notre grande surprise, nous avons découvert au début des années 2010 que le hêtre était présent dans cette vallée pendant cette période glaciaire, en retrouvant des charbons de bois que nous avons pu dater de 43.000 ans. » Génétiquement, ces hêtres sont les mêmes que ceux d’origine, mais ils sont en revanche « différents de toutes les autres populations européennes » ajoute Alexis Ducousso, qui précise que la hêtraie ne s’étend plus que sur une trentaine d’hectares aujourd’hui, et qu’il est nécessaire de la préserver.

Bernos-Beaulac « déjà lourdement impactée par l’autoroute A65 »

Cette biodiversité serait-elle menacée par la LGV ? A la communauté de communes du Bazadais, on en est convaincu. « La première victime de la LGV, ce sera le Ciron », lâche, sèchement, Michel Aimé. Les élus de la CDC du Bazadais ont adopté le 24 novembre une motion, se déclarant totalement opposés à ce projet relancé au début de l’année par le Premier ministre, et soutenu par la plupart des grands élus régionaux de Nouvelle-Aquitaine et d’Occitanie.

Sur les 4.830 ha d’emprise foncière de la LGV, 845 ha se situent dans la vallée du Ciron, dont 64 ha de zones humides, et 11 ha classés en site Natura 2000. Trois viaducs devraient être construits pour franchir la rivière, alors que la ligne traverserait en tout 30 cours d’eau et ruisseaux, affluents du Ciron.

Le syndicat d’aménagement du Ciron souligne que « le bassin versant serait scindé en trois parties, par plus de 70 km de lignes nouvelles qui épousent le tracé de la rivière » tandis que le fameux triangle ferroviaire, partie du projet qui connecte la ligne vers Toulouse et celle vers Dax, serait situé à Bernos-Beaulac, « un des secteurs les plus préservés abritant de nombreuses espèces protégées. » « Cette commune a déjà été lourdement impactée par la réalisation de l’autoroute A65 Langon-Pau », rappelle Olivier Douence.

Le projet « évite au maximum les secteurs les plus sensibles »

La déclaration d’enquête publique (DUP) du projet met en avant les efforts menés au niveau environnemental pour atténuer les impacts, avec notamment 109 passages grande faune sur les 327 km du tracé. « La définition du tracé s’est réalisée en évitant au maximum les secteurs les plus sensibles », lit-on encore dans cette DUP. « Il s’agit d’un programme pilote de la démarche "Eviter, Réduire, Compenser" », défend Étienne Guyot, préfet de la région Occitanie et coordonnateur du projet, qui assure que « toutes les préconisations de l’Autorité environnementale ont été traitées. »

« Le problème, fulmine le maire de Pompéjac, c’est que nous, au niveau des communes rurales, nous faisons des efforts énormes dans nos plans locaux d'urbanisme pour réduire les terrains à bâtir afin de limiter la consommation d’espace agricole et forestier. Aujourd’hui, on ne comprend pas qu’un tel projet qui va consommer 845 hectares puisse débarquer comme cela. Ce projet, il paraît anachronique, dispendieux, et franchement, ça agace un peu. »

Le tour de table financier des collectivités pour le projet GPSO doit être bouclé avant la fin de l’année, avant que le Conseil d’Etat ne se prononce d’ici à avril 2022.