Le succès du réparateur Murfy chamboule le marché de l'électroménager

ALTERNATIVE Lave-vaisselles, lave-linges, réfrigérateurs... La start-up francilienne tente de faire de la réparation et du reconditionnement un business florissant. Quitte à bousculer les acteurs historiques du réémploi

Frédéric Brenon
— 
Dans le centre de reconditionnement de Murfy à Carquefou, près de Nantes.
Dans le centre de reconditionnement de Murfy à Carquefou, près de Nantes. — F.Brenon/20Minutes
  • Murfy emploie 200 personnes en France, dont une bonne partie de réparateurs à domicile.
  • La société dispose de quatre centres de reconditionnement d'appareils électroménagers (Bobigny, Lyon, Lille, Nantes). Elle stocke aussi des pièces détachées.

Sur les réseaux sociaux, à la radio, dans les stations de métro… Difficile de passer à côté de Murfy depuis quelques semaines. La start-up francilienne spécialisée dans la réparation d’appareils électroménagers multiplie les opérations de communication humoristiques pour se faire connaître. Son activité témoigne pourtant déjà d’une croissance spectaculaire. Depuis son lancement en 2018, son chiffre d’affaires est multiplié par trois chaque année. Murfy, qui revendique un « tarif forfaitaire unique » et une intervention « en moins de 48 heures », répare environ 5.000 appareils par mois aux domiciles des particuliers. « Neuf propriétaires sur dix jettent leur produit quand il tombe en panne hors garantie. Or la plupart des pannes sont réparables », assure Guy Pezaku, cofondateur de Murfy.

L’entreprise, qui totalise déjà deux importantes levées de fonds, a également ouvert quatre centres de reconditionnement, dont trois en province. Dans le vaste entrepôt de Nantes, par exemple, 17 personnes travaillent à la collecte, au démontage, à la remise en état et au nettoyage des lave-vaisselles, lave-linges, sèche-linges et autres réfrigérateurs. Récupérés auprès de particuliers ou de constructeurs, ils seront revendus à prix cassés. Les modèles hors d’usage contribueront, eux, à faire grossir un stock de pièces détachées.

Des techniciens qu’il faut former

« Notre but est de prolonger le plus possible la durée de vie de l’appareil. Parfois on s’arrache les cheveux, d’autres fois il suffit de changer une pièce et c’est reparti », raconte Mathieu Badaud, responsable du site de Nantes, qui se souvient avoir reçu une « machine à laver en parfait état » dont le clavier était « simplement verrouillé ». « Toute cette matière encore réutilisable envoyée à la poubelle, c’est lamentable », déplore-t-il. « Les fabricants et les distributeurs n’ont jamais investi sur la réparation, explique Guy Pezaku. Ils ont réussi à faire que l’achat de produit neuf, même quand il vient de l’autre bout du monde, est considéré comme plus simple. A nous d’être plus efficace pour inverser le réflexe. »

Dans le centre de reconditionnement de Murfy à Carquefou, près de Nantes.
Dans le centre de reconditionnement de Murfy à Carquefou, près de Nantes. - F.Brenon/20Minutes

Si elle bénéficie aujourd'hui d’une « prise de conscience des consommateurs », Murfy est toutefois confrontée à un manque de techniciens qualifiés. La société a donc décidé de former ses propres recrues. Quelque 80 « académiciens » ont ainsi été lancés en 2021, 150 nouveaux collaborateurs les imiteront en 2022. « En six mois, on a des techniciens compétents, piqués par le métier par ce qu’ils se sentent utiles, explique Mathieu Badaud. On recrute des jeunes mais aussi des personnes plus âgées en reconversion. Tous les profils sont acceptés au départ. » Une démarche de formation qui a séduit le conseil régional d'Ile-de-France, lequel vient d'octroyer à Murfy une coquette subvention de 900.000 euros.

Forte de son succès, Murfy ambitionne de multiplier les ateliers de reconditionnement proches des grandes villes françaises. Et attaque désormais le marché du petit électroménager (cafetière, robot ménager, centrale vapeur…).

Approvisionnement et modèle social 

Cette croissance d’un acteur à but lucratif bouleverse aussi les habitudes des réseaux associatifs historiques du réemploi (Emmaüs, Envie…), lesquels rénovent des appareils électroménagers depuis plus de 30 ans. « Nous étions là à une époque où les produits de "seconde main" n’intéressaient pas grand monde. Les gens dans le besoin pouvaient compter sur nous. Le succès de Murfy pose désormais le problème de l’approvisionnement. Parviendrons-nous à maintenir nos ateliers si nous ne récupérons plus assez d’appareils ? Avec leurs gros moyens, le risque existe » s’inquiète un membre du mouvement Emmaüs​ dans l’ouest de la France. « On est très très loin de saturer le marché », se défend le cofondateur de Murfy.

Jean-Pierre Raillard, président d’Envie, considère aussi qu’il y a « de la place pour tout le monde » compte tenu du potentiel. « Le marché s’ouvre, c’est une très bonne chose pour l’environnement », estime-t-il. Mais celui qui préside un réseau de 3.000 emplois (dont 2.000 salariés en insertion) insiste sur l’état d’esprit de l’économie circulaire. « Telle qu’on la pratique aujourd’hui, tout comme le font Emmaüs et les ressourceries, elle doit avoir un modèle social responsable. En venant chez nous, les gens sont sensibles au produit de seconde main mais ils sont aussi sensibles à la démarche en faveur de l’inclusion, de la solidarité. C’est extrêmement important. Murfy a encore tout à prouver. »