La consommation d’électricité, la grande oubliée du débat sur la transition énergétique ?

ENERGIE C’est un point commun aux scénarios imaginant le futur énergétique de la France en 2050 : celui d’anticiper une hausse de la consommation d’électricité. Mais à quel point ? Une question qui pourrait être replacée au cœur du débat sur la transition énergétique

Fabrice Pouliquen
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Un technicien du gestionnaire de réseau électrique français Enedis répare des lignes électriques alors que plus de 250 000 foyers en France étaient sans électricité après que des vents violents ont balayé le nord du pays dans la nuit, le 21 octobre 2021 à Plozevet, en Bretagne.
Un technicien du gestionnaire de réseau électrique français Enedis répare des lignes électriques alors que plus de 250 000 foyers en France étaient sans électricité après que des vents violents ont balayé le nord du pays dans la nuit, le 21 octobre 2021 à Plozevet, en Bretagne. — Fred TANNEAU / AFP
  • Lors de son allocution du 9 novembre, Emmanuel Macron a annoncé la construction de nouveaux réacteurs nucléaires en France. « Pour la première fois depuis des décennies », a précisé le président de la République.
  • L’annonce était pressentie depuis plusieurs semaines, l’exécutif n’attendant plus que le rapport de RTE – publié le 25 octobre, sur les scénarios possibles pour atteindre la neutralité carbone en 2050 - pour appuyer cette décision.
  • Pourtant, cette vaste étude de 650 pages n’élabore pas que des scénarios d’évolutions de notre mix électrique, mais met aussi sur la table des hypothèses d’évaluation de notre consommation. Un volet trop mis de côté jusqu’à présent ?

Pour ou contre le nucléaire ? L’enjeu de la transition énergétique pour atteindre la neutralité carbone d’ici à 2050 est souvent ramenée à cette question en France. Futurs énergétiques 2050, la grande étude publiée par  Réseau de transport d’électricité (RTE) le 25 octobre, en a été une nouvelle illustration.

A la demande du gouvernement, le gestionnaire du réseau électrique français a travaillé pendant deux ans et demi, en concertant une centaine d’organismes et associations, sur les évolutions possibles de notre système de production électrique d’ici à 2050. Le tout donne un pavé de 650 pages en ligne que RTE complétera encore dans les prochains mois. RTE a retenu six scénarios possibles de mix de production électrique dans trente ans. Trois tendent vers le 100 %  renouvelables (ENR) – solaire, éolien terrestre et offshore – et trois autres prévoient de nouveaux réacteurs nucléaires.



Une consommation électrique qui stagne en France…

D’une certaine façon, Emmanuel Macron a tranché le débat le 9 novembre en actant, sans en préciser le nombre, la construction de nouveaux réacteurs EPR en France*. C’est mettre la charrue avant les bœufs ? « Il y a un premier débat à avoir en amont autour de notre consommation d’électricité, et à quel point on fait de sa maîtrise une priorité ou non », estime Jean-Baptise Lebrun, directeur du  Cler-Réseau pour la transition énergétique.

Après avoir fortement augmenté entre 1973 et 2010, cette consommation stagne voire tend à diminuer depuis. Elle  atteignait 473 terrawatt-heure (Twh) en 2019* soit, à l’époque, le niveau le plus bas en dix ans**. « Depuis 2008, nous sommes dans une période de croissance économique plus atone, et au cours de laquelle la désindustrialisation de notre pays s’est poursuivie, explique Nicolas Goldberg, expert "énergie" au cabinet Colombus Consulting. Mais nos équipements ont aussi gagné en efficacité énergétique. Ne serait-ce que dans l’éclairage,  avec l’avènement des LED. »

… Mais qui ne peut qu’augmenter en 2050 ?

Il est probable que notre consommation d’électricité augmente d’ici à 2050. « On l’oublie, mais les deux tiers de notre consommation d’énergie finale reposent aujourd’hui sur le pétrole [pour nos transports essentiellement] et le gaz naturel [production de chaleur pour le chauffage, la cuisson, l’eau chaude…] », répète ces dernières semaines Barbara Pompili, ministre de la Transition écologique. Or, atteindre la neutralité carbone implique de sortir de ces deux énergies fossiles d’ici à 2050.

Il y a trois principaux leviers pour y parvenir : l’efficacité énergétique, en améliorant encore la performance et la bonne utilisation de nos équipements ; la sobriété ensuite, en réduisant les consommations d’énergie par des usages plus appropriés. Le troisième est celui de l’électrification des usages *** qui reposent aujourd’hui sur le gaz ou le pétrole, typiquement en remplaçant sa voiture essence par une électrique ou sa chaudière au fioul ou au gaz par une pompe à chaleur. Il entre dans les leviers possibles en France dans la mesure où notre production d’électricité,  qui repose essentiellement sur le nucléaire, est aujourd’hui  largement décarbonée.

Cela peut alors à première vue paraître paradoxal, mais la consommation d’énergie totale devrait baisser en France d’ici à 2050, et celle d’électricité augmenter. « Sur ces deux trajectoires, il y a un relatif consensus, précise Nicolas Goldberg. Même les partisans d’une plus grande attention portée à la sobriété et à l’efficacité énergétique – comme négaWatt – prévoient une légère augmentation de notre consommation d’électricité. »

Tout l’enjeu est de savoir où placer les curseurs. Dans son rapport, RTE reprend les grandes orientations fixées par la Stratégie nationale bas carbone (SNBC), la feuille de route officielle de la France pour atteindre la neutralité carbone. Celle-ci prévoit une baisse de 40 % de la consommation d’énergie finale de la France dans les trente ans à venir. Quant à la part de l’électricité dans ce total, elle devrait passer de 27 % aujourd’hui à 55 % en 2050, toujours selon la SNBC.

Ne pas faire de la maîtrise de nos consommations une variante ?

Dans ces conditions, la consommation électrique française atteindrait 645 TWh en 2050, selon la trajectoire de référence de RTE. Elle passerait de 15 TWh à 100 rien que dans le secteur des transports. A ce scénario central, RTE ajoute deux variantes dans Futurs énergétiques 2050. L’une fait l’hypothèse d’une forte réindustrialisation de la France, qui impliquerait une plus grande consommation d’électricité, jusqu’à atteindre 750 TWh en 2050. L’autre fait l’hypothèse d’une plus grande sobriété des usages et des consommations, qui permettrait de réduire plus fortement nos consommations d’énergie finale, et donc électriques. On serait alors à 555 TWh en 2050, une estimation proche des 530 TWh que prévoit négaWatt dans son propre scénario publié le 26 octobre.

Jean-Baptiste Lebrun tique alors sur la façon dont RTE présente ses trois hypothèses d’évolution de notre consommation d’électricité. Plus particulièrement le fait que la trajectoire de sobriété soit considérée seulement comme une « variante » – pour laquelle d’ailleurs l’analyse des impacts économiques et sociaux n'a pas encore été publiée [pas avant 2022, indique-t-on à RTE]. Contrairement au scénario central. « De qui alors ce dernier est-il la vision ?, interroge le directeur du Cler. Est-ce le scénario jugé le plus probable par RTE, ou que pousse en coulisses l’actuel gouvernement ? »

Une sobriété synonyme aussi de plus de liberté ?

La question n’est pas vaine pour Jean-Baptiste Lebrun tant cet enjeu de la transition énergétique relève in fine de choix politiques, de choix de société même. « Plus vous faites passer cette idée que nous allons vers une augmentation forte de nos consommations d’électricité et plus vous légitimez les scénarios qui impliquent la construction de nouveaux réacteurs nucléaires, résume-t-il. Cette perspective est loin d’être consensuelle et doit au moins faire l’objet d’un vrai débat. »

L’alternative ? Celle donc de mettre au cœur des politiques énergétiques françaises les notions d’efficacité énergétique et de sobriété, « deux leviers dont on est loin d’avoir exploité toutes les potentialités à ce jour », s’accordent à dire Jean-Baptiste Lebrun et Nicolas Goldberg. « En particulier sur la sobriété, note ce dernier. La notion fait peur parce qu’elle touche à notre mode de vie. Elle est trop souvent réduite à des privations de liberté. Pourtant, elle peut être synonyme du contraire. Pouvoir télétravailler ou opter pour des mobilités douces pour ses déplacements du quotidien entrent dans la sobriété. »

RTE ne néglige tout de même pas l’importance de ces deux leviers de l’efficacité énergétique pour atteindre la neutralité carbone. C’est même le premier enseignement des dix-huit enseignements que l’entreprise tire de son étude. « Pour autant, elle a fait ses projections en imaginant la société française en 2050 comme elle est aujourd’hui, avec par exemple la voiture individuelle comme modèle dominant, regrette Nicolas Golberg. C’est une petite critique qu’on peut faire à son travail. Il faut espérer qu’on soit sorti de cette impasse dans trente ans. »

* Pourtant, le gouvernement exigeait jusqu’à peu la mise en service de l’EPR de Flamanville – prévu désormais pour fin 2022, avec dix ans de retard – pour prendre une telle décision.

** La consommation électrique française a chuté plus encore en 2020, en raison de la crise sanitaire liée au Covid-19, qui a entraîné une baisse de l’activité de l’industrie et de nombreux secteurs de l’économie, rappelle RTE. Elle s’était établie alors à 460 TWh, soit une baisse de 3,5 % par rapport à 2019.

*** Cette électrification concourt également, dans certains cas, à une plus grande efficacité énergétique. « Les moteurs électriques pour les voitures affichent un rendement deux à trois fois plus élevé que les moteurs thermiques », illustre RTE dans Futurs Energétiques 2050.