COP26 : A Glasgow, il y a une COP bis dans l’église baptiste d’Adelaïde Place

MOBILISATION C’est ici, à vingt minutes de marche de la COP « officielle », que les ONG de la « COP26 Coalition » ont principalement organisé le « sommet des peuples » et tiennent chaque soir leur assemblée citoyenne. On est allé y faire un tour

Fabrice Pouliquen
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L'une des multiples conférences organisée dans l'église baptiste d'Adelaïde Place par la CPO6 Coalition, ce mercredi 10 novembre.
L'une des multiples conférences organisée dans l'église baptiste d'Adelaïde Place par la CPO6 Coalition, ce mercredi 10 novembre. — F.Pouliquen/20 Minutes
  • Depuis le 31 octobre et jusqu’à ce vendredi soir (au moins), la COP26 se tient au Scottish Event Campus de Glasgow. Enfin, la « COP des dirigeants politiques », vous dira-t-on à Adelaïde Place.
  • Dans cette église baptiste, la « COP26 Coalition », groupement international d’ONG, mène une COP bis, celle de la société civile. A coup de conférences, de tribunaux populaires, d’ateliers participatifs…
  • Pas de costard-cravate dans l’assemblée, pas non plus de discours policé. A Adelaïde Place, on parle des sujets qui fâchent, et beaucoup sont ceux qui en prennent pour leur grade. Mais Adelaïde Place est bien plus qu’un tribunal.

De notre envoyé spécial à la COP26 de Glasgow

Il faut quitter le Scottish Event Campus et accepter de se perdre un peu dans les rues de Glasgow. Remonter Finnieston Street, bifurquer à droite sur St-Vincent Street, marcher longtemps, grimper Pitt Street… Enfin, après vingt minutes de marches, vous tombez sur  Adelaïde Place, immanquable tant l’église baptiste de 1877 tranche avec les immeubles modernes qui se sont élevés alentours.

C’est ici que la « COP26 Coalition », regroupement d’une cinquantaine d’organisations de la société civile venues du monde entier, a pris ses quartiers pendant la COP26. Ici aussi qu’elle a organisé l’essentiel de son principal événement :  le « Sommet des peuples », quatre jours intensif de conférences, ateliers, tribunaux populaires, sur les questions de justice climatique. Il s’est achevé mercredi soir.

Se tenir au courant de l’avancée des négociations

C’est ici encore qu’elle donne rendez-vous, chaque soir à 17h, jusqu’à la fin de la COP26, pour ses assemblées citoyennes. Elles commencent toujours par un résumé des négociations de la journée à la COP « officielle », à laquelle peu dans la salle ont accès. Puis, la soirée s’enchaîne sur un débat autour d’une thématique chaque jour nouvelle *. « Bref, une sorte de COP26 bis. Pas celles des dirigeants politiques, mais celle de la société civile, tout à fait officielle mais pas tamponnée par l’ONU », résume Avril Danczack, jeune retraitée venue de Manchester pour rejoindre la petite armée de volontaires de la « COP26 Coalition ».

Pas besoin d’être accrédité pour entrer dans l’église, ni de présenter son badge et de passer ses sacs au rayon X à chacune de ses entrées, contrairement à la « zone bleue » de la COP26 officielle. On vous demandera juste la preuve d’un test PCR négatif réalisé dans la journée, Covid-19 oblige. Puis de prendre place à l’une des tables au centre de l’église ou sur l’un des bancs aux étages. Pas de costard-cravate dans l’assemblée, pas non plus de discours policés. « Le "Sommet des peuples" a commencé dimanche matin par un tribunal populaire contre la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques [Cnucc] – dont les COP sont les réunions annuelles des 197 pays qui l’ont adoptée – et les fausses solutions qu’elles prônent », illustre Matthieu Essahli, de l’association altermondialiste Attac France, qui a participé à préparer ce procès fictif « dont le verdict devrait bientôt être publié ».

« Ici, on ose parler des énergies fossiles »

« On ose parler d’énergies fossiles et de la nécessité d’en sortir », lance aussi Avril Danczack, alors que le sujet brûle les doigts des délégations officielles à vingt minutes de là. « Et de tous les autres sujets mis sous le tapis au Scottish Event Campus », ajoute l’Anglaise. Ce que fera sans détour Sabrina Fernandez mercredi matin, en marge d’une table ronde sur l’enjeu d’aboutir à un nouvel accord vert mondial [« Global green new deal »]. « C’est intéressant de voir à quel point les grandes politiques climatiques aujourd’hui élaborées – à l’image du Green Deal européen – se résument principalement à parier sur les énergies renouvelables, lance l’économiste brésilienne. Mais sans jamais parler du cobalt, du lithium et des autres minéraux dont sont très gourmandes ces énergies. Or, ils sont principalement extraits en Asie, en Afrique, en Amérique du Sud, au prix de lourds impacts environnementaux pour les populations locales. »

L’ONU, les pays du Nord, les grandes entreprises… Tout le monde en prend pour son grade à Adelaïde Place. « Globalement, le système capitaliste dans lequel nous sommes et dont on a bien conscience qu’on y contribue à notre échelle », résume Avril Danczack en agitant son smartphone. Mais Adelaïde Place n’est pas seulement un tribunal. Un simple coup d’œil à l’imposant programme du « Sommet des peuples » et des assemblées citoyennes – « préparé depuis six mois », précise Matthieu Essahli – suffit pour se rendre compte que la « COP26 Coalition » est très tournée sur la recherche de solutions. De comment parler de la crise climatique aux enfants, sujet d’une table ronde dimanche, à comment assurer une meilleure représentativité dans les COP aux personnes en situation de handicap, thématique de l’assemblée citoyenne de mercredi soir. « Pas un petit sujet, insiste Manon Bourhis, en service civique dans une association étudiante française ** venue y assister. On l’a encore vu à Glasgow avec les difficultés rencontrées par la ministre israélienne, se déplaçant en fauteuil roulant, pour accéder au Scottish Event Campus. Globalement, on y rencontre très peu de personnes porteuses de handicap. » « Nous sommes un milliard dans le monde et nous ne sommes même pas parmi les neuf groupes d’acteurs non étatiques accrédités aux COP », s’insurge l’une des intervenantes mercredi soir.

« Créer le mouvement des mouvements »

Tous ces événements qu’organise ou coorganise la « COP26 Coalition », dont les grandes manifestations un peu partout dans le monde du « Global day of action », samedi dernier, ne cherchent pas seulement à offrir une tribune à ces pans de la société. « Le but est aussi de les faire se rencontrer, les fédérer », complète Matthieu Essahli. Des associations environnementales aux syndicats, en passant par les mouvements de la jeunesse, le tout sous la bannière de la justice climatique. « Créer le mouvement des mouvements », résume une nouvelle fois Avril Danczack.

Ce travail n’a pas commencé à Glasgow. « Il y a désormais une coalition d’ONG semblable à la "COP26 Coalition" et une assemblée des peuples quasiment à chaque COP », rappelle Nicolas Haeringer, chargé de campagne à 350.org. A la COP21 de Paris, en 2015, la première réunissait une cinquantaine d’organisations et la seconde se tenait au centre culturel Centquatre. « Mais c’est la première fois depuis Paris que la coalition d’ONG a autant d’importance, propose un programme d’événements aussi bien construit et aussi divers, en ajoutant ces assemblées thématiques chaque soir », observe Nicolas Haeringer.

Il y voit le reflet de la « maturité du mouvement climat en Grande-Bretagne, avec des associations qui connaissent très bien les différents mouvements dans le monde et qui ont su construire un cadre de travail collectif. » Il y a une deuxième raison, ajoute Matthieu Essahli : « Cette COP26 est sans doute la moins inclusive de l’Histoire ». « Une honte pour la Grande-Bretagne », tonnaient bon nombre de Britanniques croisés à Adelaïde Place mercredi soir.

Une réponse au manque d’inclusivité de la COP ?

Cette faible représentativité ne se résume pas seulement aux difficultés rencontrées par les délégations et organisations civiles des pays du Sud pour venir à Glasgow, dans un contexte marqué par le Covid-19. « Les COP climat sont les rares sommets organisés par l’ONU où la zone bleue est ouverte aux ONG et où elles peuvent tenir des conférences de presse, présenter des rapports, lancer des actions, explique Nicolas Haeringer. C’est encore le cas à Glasgow, mais il n’y a pas réellement d’espaces dédiés aux ONG cette année. »

A la COP « officielle », il y a aussi le « pavillon vert », à voir comme un grand salon d’expositions. Ouvert à tous cette fois-ci. Tessa Overvoorde, arrivée dimanche, y est allée faire tour. « Franchement, très décevant, assure-t-elle. Dès l’entrée, on nous explique à quel point la Grande-Bretagne est à la pointe dans la lutte contre le changement climatique. » Du coup, à Glasgow, l’étudiante londonienne a surtout traîné dans les conférences de la « COP26 Coalition ».

* Celle de ce jeudi portera sur la jeunesse, et la dernière programmée, vendredi, sera sur le bilan global du mouvement sur la justice climatique

** Le Reses (Réseau Étudiant pour une Société Écologique et Solidaire).