CO2 : Les émissions mondiales en 2021 proches des niveaux pré-Covid, alerte le Global Carbon Project

CLIMAT Chaque année, le groupe international de chercheurs du Global Carbon Project publie le bilan des émissions mondiales de CO2 de l’année précédente. En essayant au passage de se projeter sur l’année en cours. Et pour 2021, les chiffres ne sont pas bons

Fabrice Pouliquen
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Une centrale électrique au charbon chinoise.
Une centrale électrique au charbon chinoise. — Frederic J. BROWN / AFP
  • Comme chaque fin d’année, le Global Carbon Project (GPC), consortium international de 86 chercheurs, publie son bilan annuel des émissions mondiales de CO2.
  • Si l’an dernier, sous l’effet du Covid-19, les émissions mondiales ont chuté de 5,4 %, « c’est moins que ce qui avait été prévu, indique Philippe Ciais, chercheur au LSCE et membre du GPC.
  • Surtout, pour 2021, le groupe de chercheurs s’attend à une augmentation de 4,9 %. Ce qui nous ramènerait à des niveaux très proches de ceux d’avant-pandémie.

C’est un bilan annuel très attendu. Encore plus cette année alors qu’il tombe au beau milieu de la COP26 de Glasgow, présentée comme la plus importante depuis celle de Paris en 2015, notamment parce que les Etats doivent y présenter leurs ambitions climatiques révisées à la hausse.

Ce bilan, c’est celui du Global Carbon Project (GPC), groupe international de 86 chercheurs sur le climat qui, chaque fin d’année, quantifie les émissions mondiales de CO2 sur l’année précédente et estime celles sur l’année en cours. Un indicateur de taille. Le CO2 est le principal gaz à effet de serre, qui a certes un pouvoir réchauffant moins fort que d’autres – le méthane notamment-, mais qui une fois émis persiste plus longtemps dans l’atmosphère. De l’ordre de plusieurs siècles.

Se pose alors le problème de la concentration du CO2 dans l’atmosphère. « Elle atteint désormais 415 parties par million *, soit une augmentation de presque de 50 % par rapport aux niveaux préindustriels », indique Philippe Ciais, chercheur au Laboratoire des Sciences du climat et de l’environnement (LSCE), qui fait partie du GPC.

Le Covid-19 a seulement eu l’effet d’une pause

Pour limiter le réchauffement climatique à 1,5 °C, il ne faut pas seulement stabiliser nos émissions annuelles mondiales de CO2 – la quantité nouvelle qu’on libère chaque année dans l’atmosphère –, mais les faire baisser drastiquement. « De l’ordre de 6 à 7 % par an, jusqu’à atteindre la neutralité carbone », indique Philippe Ciais, la neutralité carbone étant le point d’équilibre où l’on n’émet pas plus de CO2 dans l’atmosphère qu’on est capable d’en retirer, via notamment les puits de carbone naturels (océans, forêts, prairies…). « C’est tout l’enjeu des COP, reprend le chercheur du LSCE. Passer d’un monde où les émissions de CO2 continuent d’augmenter à un monde où elles commencent à baisser. »

On n’y est pas encore. Et la baisse de 5,4 % des émissions mondiales de CO2 d’origine fossile enregistrée en 2020, selon le GPC, ne doit pas faire croire le contraire. Elle est surtout conjoncturelle, liée à la mise à l’arrêt de nos économies causées par la pandémie. « Cette baisse a effectivement été forte aux Etats-Unis et en Europe – de l’ordre de 11 % – ainsi qu’en Inde (environ 7 %), mais c’est moins que ce à quoi nous nous attendions, précise Philippe Ciais. Surtout, en Chine, la forte baisse des émissions de CO2 constatée entre février et avril et liée aux épisodes de confinement a été suivie d’un fort rebond lié au redémarrage de son économie. Au point que les émissions chinoises ont augmenté de 1,4 %, quand nous prédisions une faible baisse dans notre précédent rapport. »

Une augmentation de 4,9 % attendue en 2021

Quoi qu’il en soit, 2021 devraient marquer un quasi-retour aux tendances antérieures au Covid-19. Le GPC anticipe en tout cas, à partir de données préliminaires, une augmentation de 4,9 % des émissions mondiales de CO2 d’origine fossile (de 4,1 % à 5,7 %), pour atteindre 36,4 milliards de tonnes au total. On serait très proche alors des émissions pré-Covid.

Comment expliquer un tel rebond alors que le transport routier et l’aviation ne sont toujours pas revenus aux niveaux d’avant la pandémie et que « des progrès continus dans la décarbonation de nos économies [essor des énergies renouvelables, début de l’électrification de notre parc automobile…] sont réalisés depuis l’adoption de l’accord de Paris de 2015 », selon Philippe Ciais ? Le chercheur du LSCE invoque de nouveau des facteurs conjoncturels. « En 2020, la baisse de la demande d’énergie a surtout porté un coup aux énergies fossiles alors que les renouvelables (solaires, éolien…) se sont bien tenues, commence-t-il. Cette année, c’est l’inverse qui semble se produire. La forte demande en énergie est supportée pour une bonne part par les énergies fossiles. » Pas tant le pétrole, dont l’utilisation devrait rester cette année inférieure à 2019, selon le GPC. En revanche, l’utilisation du charbon et du gaz devraient augmenter davantage en 2021 qu’elle n’a baissé l’an dernier.

C’est particulièrement marqué en Chine qui, pour faire face aux pénuries d’électricité qu’elle rencontre, fait tourner à plein régime ses centrales électriques au charbon et a rouvert des mines Le GPC prévoit ainsi que les émissions de CO2 chinoises croissent de 4 % en 2021 par rapport en 2020, où elles avaient déjà augmenté de 1,4 %. Elles pourraient atteindre 11,1 milliards de tonnes (contre 10,7 en 2020). La Chine représenterait alors 31 % des émissions mondiales de CO2.

Gare au retour à plein régime des transports routiers et de l’aviation ?

Mais ce n’est pas le seul rebond significatif attendu par le consortium de chercheurs. En Inde, pays qui, comme la Chine, repose beaucoup sur le charbon pour sa production d’électricité **, les émissions de CO2 devraient augmenter de 12,6 % pour s’établir à 2,7 millions de tonnes. Elles seraient très proches de celles attendues pour l’UE par le GPC. Soit 2,8 milliards de tonnes, en hausse de 7,6 % par rapport à 2020. 7,6 %, c’est aussi l’augmentation attendue pour les Etats-Unis, dans la liste eux aussi des principaux pays émetteurs de CO2. Ses émissions devraient alors s’élever à 5,1 milliards de tonnes.

Voilà pour le tour d’horizon des principaux émetteurs de CO2. Maigre consolation : les émissions de l’Inde, de l’UE et des Etats-Unis devraient rester inférieures aux niveaux de 2019. Un constat qui vaut, globalement, pour le reste du monde, observe le GPC. Mais qui pourrait être rapidement balayé en 2022 si la consommation de charbon ne baisse pas et si, en parallèle, les transports routier et aérien reviennent à leur niveau pré-Covid. Une preuve de plus de la nécessité de réussir cette COP26.

* C’est-à-dire 415 molécules de CO2 pour 1 million de molécules d’air

** Le charbon compte pour 73 % de la production électrique de l’Inde. C’est 65 % pour la Chine.

Le changement d’affectation des sols aussi à prendre en compte

On a jusqu’ici évoqué que les émissions de CO2 d’origine fossile. C’est-à-dire celles liées à la combustion d’énergies fossiles utilisées dans le monde pour le transport, le chauffage, les industries, la production d’électricité… Il y a une autre façon encore de générer des émissions de CO2 et que prend aussi en compte le Global Carbon Project dans son bilan mondial. C’est le changement d’affectation des sols, par exemple lorsqu’on déforeste pour aménager de nouvelles terres cultivées.

Ce changement d’affectation des sols est complexe à déterminer et les estimations sur ce volet comportent alors une plus grande part d’incertitudes. Il ne se résume notamment pas à des émissions brutes de CO2. « Lorsqu’on coupe une forêt primaire, il y a évidemment une perte immédiate de CO2 [que les arbres coupés avaient stockés] ainsi qu’une perte retardée, la litière et le sol continuant à se décomposer pendant plusieurs années, commence Philippe Ciais. Mais il y a aussi, en de nombreux endroits de ces parties déforestées de la repousse et donc, de nouveau, de la captation de CO2. » Enfin, ce changement d’affectation des sols ne se traduit pas seulement par de la déforestation. Il faut aussi ajouter dans l’équation les changements d’affectation des sols inverses, notamment lors des terres agricoles sont laissés à l’abandon et laissent place naturellement à de la forêt. « C’est le cas notamment en Russie et en Europe où la forêt continue d’augmenter en surface », indique Philippe Ciais.

Le Global Carbon project estime au total que les émissions mondiales nettes de CO2 liées au changement climatique des terres s’élèvent à 4,1 milliards de tonnes par an sur la dernière décennine. L’estimation part des émissions brutes liées à ces changements d’affectation (14,1 milliards de tonnes) auxquels on retire les tonnes de CO2 absorbées par la repousse des sols (9,9 milliards de tonnes). Ces 4,1 milliards de tonnes s’ajoutent alors aux 36,4 milliards de tonnes de CO2 d’origine fossile. Les émissions totales pourraient avoisiner donc les 40 milliards de tonnes en 2021. Ce chiffre est relativement stable sur la dernière décennie avec une moyenne de 39,7 milliards de tonnes, indique le Global Carbon Project.