La difficile protection des baleines franches dans les « eaux les plus industrialisées au monde »

BIODIVERSITE Décimées par des siècles de pêche, les baleines franches d’Atlantique Nord ont peu à peu retrouvé des forces à partir de 1935, jusqu’à atteindre 481 individus en 2011. Mais depuis, la population chute, et 2020 n’a pas inversé la tendance. Que se passe-t-il donc ?

Fabrice Pouliquen
— 
Il ne reste désormais que 336 baleines franches de l?Atlantique nord, d?après une publication récente du North Atlantic Right Whale Consortium (NARWC).
Il ne reste désormais que 336 baleines franches de l?Atlantique nord, d?après une publication récente du North Atlantic Right Whale Consortium (NARWC). — / Photo Christin Khan / Ifaw
  • Le North Atlantic Right Whale Consortium, groupe d’acteurs nord-américains engagés dans la protection des baleines franches, a publié fin octobre son estimation de la population de baleines franches d’Atlantique Nord en 2020. Elle n’est que de 336 individus.
  • Les collisions avec les navires et l’enchevêtrement dans les dispositifs de pêches sont les deux principales causes de décès identifiées. Des menaces auxquelles les baleines franches sont très exposées dans les eaux nord-américaines où elles évoluent.
  • Des mesures de protection ont pourtant été instaurées et des solutions sont en cours de déploiement pour faciliter la cohabitation entre les activités économiques et ces grands cétacés. L’ONG Ifaw, engagée dans la conservation marine, invite à accélérer.

Elles font entre 13 et 17 mètres de long et pèsent entre 45 et 65 tonnes… Les baleines franches de l’Atlantique Nord ont beau être des forces de la nature, elles n’en sont pas moins en danger critique d’extinction. Et la dernière estimation de leur population, réalisée par le North Atlantic Right Whale Consortium (NARWC), n’invite pas à l’optimisme.

Fin octobre, ce consortium nord-américain engagé pour la conservation de l’espèce, qui réunit des chercheurs, des associations de conservation, des représentants de la filière pêche…, a publié son estimation de la population de baleines franches d’Atlantique Nord en 2020. Elle n’était plus que de 336 individus, en baisse de 8 % par rapport à 2019 et de près de 30 % sur la dernière décennie.



La proie favorite des chasseurs

Ce n’est pas la première situation critique à laquelle sont confrontées ces baleines. Pendant des siècles, elles ont été l’objet d’une intense chasse à but commercial,qui a démarré au large des côtes basques au XIe siècle. « Ces baleines franches d’Atlantique du Nord étaient présentes dans le  Golfe de Gascogne jusqu’au XIXe et XVe siècles avant de disparaître sous la pression de la chasse baleinière, rappelle l’océanologue Christophe Guinet, chercheur du CNRS au Centre d’études biologiques de Chizé (CEBC). Cette chasse s'est poursuivie sur d’autres mers, de l’autre côté de l’Atlantique, et s’est même accentuée avec la révolution industrielle et la mise au point de techniques de pêche toujours plus efficaces. Jusqu’à pousser un grand nombre d’espèces de cétacés quasi à l’extinction ».

Les baleines franches d’Atlantique du Nord sont restées des proies favorites des baleiniers. « Elles sont relativement lentes et échappaient donc difficilement aux bateaux. Et, en raison de leurs importantes réserves de graisse, elles flottaient à la surface une fois harponnée, quand les rorquals coulaient », explique Christophe Guinet. D’où leur nom d’ailleurs, les « right whales »… les « bonnes baleines ».

Une centaine d’individus en 1935

Les baleines franches d’Atlantique Nord sortent décimées de ces siècles de pêche intensive qui prennent fin, pour cette espèce, en 1935. « D’une population estimée à 20.000 individus avant cette période de chasse, les baleines franches sont passées à une centaine », indique Sharon Livermore, directrice de la Conservation marine au Fonds international pour la protection des animaux, ONG internationale. Profitant de leur statut d’espèce protégée, les effectifs se reconstituent peu à peu. Un processus forcément long « alors que ces baleines se reproduisent à une fréquence très faible, rappelle Christophe Guinet. Les femelles donnent naissance à un baleineau tous les cinq à dix ans, et tous ne survivent pas. »

Tout de même, en 2011, la population de baleines franches d’Atlantique Nord atteint 481 individus, estimation la plus haute depuis la fin de la chasse. « On n’en voit plus de notre côté de l’Atlantique, ou alors très exceptionnellement, raconte Christophe Guinet. Elles vivent donc le long des côtes nord-américaines. L’été, elles remontent en direction de l’Arctique pour s’alimenter, parfois jusqu'à s'aventurer en mer du Labrador. L’hiver, elles redescendent dans la baie de cap Cod, au large de Boston , où elles se reproduisent. »

Collision avec les navires et enchevêtrement dans les dispositifs de pêche

A 481 individus, la population de ces géants des mers « restait à un niveau très bas, mais montrait au moins des signes encourageant de reconstitution * », pointe Sharon Livermore. Le problème est que depuis, leur nombre chute à nouveau. Deux principales raisons sont identifiées : les collisions avec les navires et l’enchevêtrement dans des dispositifs de pêche commerciale. Difficile d’échapper à ces deux menaces quand on évolue au large des côtes nord-est américaines. « Ces eaux sont parmi les plus industrialisées au monde, rappelle Sharon Livermore. Les activités de pêche et le trafic maritime y sont intenses. »

Les collisions avec les navires leur sont souvent fatales. « Les baleines franches y sont particulièrement exposées, explique Christophe Guinet. Toujours et encore parce qu’elles sont lentes et peinent à esquiver les bateaux. Mais aussi parce qu’elles passent beaucoup de temps, notamment pour se nourrir, dans des zones proches de la surface, quand d’autres cétacés vivent plus en profondeur. »

L’autre menace, l’enchevêtrement dans les filets de pêche, est plus insidieuse. Elle est notamment liée à la pêche aux homards, « qui utilise des casiers déposés sur le fonds marins et reliés à des bouées à la surface par des lignes, reprend Christophe Guinet. Les baleines franches peuvent se prendre dans ces lignes. Cela ne les tue pas immédiatement, mais lorsqu’elles se retrouvent à traîner ces dispositifs de pêche, leur durée de vie est forcément limitée. » 86 % des baleines franches de l’Atlantique Nord vivantes ont été prises dans ces lignes de pêche au moins une fois au cours de leur vie, rappelle Ifaw.

Des solutions existent-elles ?

Ces deux causes de mortalité ont été identifiées bien avant 2011 et ont déjà donné lieu à l’instauration de mesures de protection. Ce sont par exemple les obligations à réduire la vitesse pour les navires en période de présence des baleines. « Les études montrent qu’en la baissant en dessous de dix nœuds, le risque de collision mortelle diminue beaucoup », précise Sharon Livermore.

Des solutions existent aussi pour la pêche aux homards. « Notamment des dispositifs de casiers qui permettent de se passer de ces lignes verticales, reprend la directrice de la Conservation marine d’Ifaw. A la place, le casier est récupéré depuis le fond marin à l’aide d’un système de déclenchement acoustique. »

Malgré tout, depuis 2011, la population chute, « signe que les décès restent supérieurs aux naissances », souligne l’océanologue français. L’année 2021 laisse un petit brin d’espoir que la balance s’inverse, avec 18 baleineaux enregistrés au dernier comptage. « Un chiffre prometteur, le plus haut depuis 2015, commence Ifaw. Mais cinq décès ont été constatés à ce jour pour 2021, et les études récentes montrent que seulement 36 % des décès sont effectivement détectés », rappelle l’ONG. Pour Sharon Livermore, l’urgence est donc de renforcer bien plus encore les mesures de protection. L’enjeu est notamment d’étendre leurs périmètres d’application. « Le changement climatique et l’élévation de la température de l’eau de mer qu’il provoque impactent les schémas de migration des baleines franches qui, pour chercher leur nourriture, s’aventurent dans de nouvelles zones », explique-t-elle.

Pas que des baleines franches ?

Le temps presse, d’autant plus que les baleines franches d’Atlantique Nord ne sont pas les seules à enregistrer des surmortalités importantes du fait de collisions avec les navires et d’enchevêtrements dans les dispositifs de pêche. Nous avons ce même problème dans nos eaux européennes, signalent Christophe Guinet et Sharon Livermore. C’est notamment le cas pour les cachalots en Méditerranée, mais aussi pour les dauphins communs, dont de très nombreuses carcasses ont été retrouvées  ces dernières années le long des côtes atlantiques françaises.