Réchauffement climatique : C'est quoi cette affaire Total, qui minimisait l'impact de ses activités ?

CARBURANT Le groupe pétrolier est dans la tourmente ce mercredi à la suite d’une étude démontrant qu’il a menti sur les conséquences de ses activités sur le réchauffement climatique

Jean-Loup Delmas
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Illustration du siège social de TotalEnergies à la Défense.
Illustration du siège social de TotalEnergies à la Défense. — Rafael Yaghobzadeh/AP/SIPA
  • Une étude publiée ce mercredi montre que le groupe Total était au courant des conséquences de son activité sur le dérèglement de la planète.
  • Malgré ces connaissances, le groupe pétrolier n’a rien dit et a même essayé de semer le doute sur le rôle de l’humain dans le réchauffement de la planète.
  • Un évènement loin d’être inédit dans l’histoire des compagnies pétrolières.

Alerte, géant français dans la tourmente. La major pétrolière TotalEnergies, l’un des fleurons du pays et une des entreprises les plus riches de France, est dans l’œil du cyclone depuis la publication ce mercredi d’une étude dans la revue scientifique Global Environmental Change, montrant que la compagnie pétrolière était au courant dès 1971 de l’impact « potentiellement catastrophique » de ses activités sur le réchauffement climatique, époque où la majeure partie du monde ignorait tout ou presque sur le sujet.

En dépit de ces informations en sa possession, le groupe aurait volontairement continué à remettre en cause certains rapports et à semer le trouble sur son absence de responsabilités dans le réchauffement climatique. 20 Minutes fait le point.

Que pèse Total dans le réchauffement climatique ?

Selon la Climate Accountability Institute, de 1965 à 2018, Total a émis 12,7 milliards de tonnes de CO2, faisant partie des 20 entreprises pétrolières les plus polluantes. Ce club des 20 aurait émis dans cette période 493 milliards de tonnes de CO2, soit 35 % des émissions globales sur la période.

Qu’est-ce que Total savait ?

En 1971, le magazine interne de la compagnie publie un article évoquant « la pollution atmosphérique et le climat », et « la quantité chaque jour croissante des combustibles fossiles, charbons et hydrocarbures » utilisés par l’humanité, aboutissant « à la libération de quantités énormes de gaz carbonique. Cette augmentation de la teneur est assez préoccupante : en effet, le gaz carbonique joue un grand rôle dans l’équilibre thermique de l’atmosphère. » L’auteur de l’article, le géographe François Durand-Dastès, indiquait qu’une « augmentation de la température moyenne de l’atmosphère est à craindre » et qu’« une fonte au moins partielle des calottes glaciaires des pôles » est possible.

Des connaissances encore renforcées dans les années 1980, en raison d’une collaboration étroite avec plusieurs compagnies pétrolières américaines, comme l’évoque Pierre-Louis Choquet, doctorant en géographie et l’un des trois auteurs de l’étude de ce mercredi, interviewé par 20 Minutes : « Ces compagnies avaient encore plus de savoir que Total, et ont déjà été épinglées pour ça, sur la causalité entre leurs actions et le réchauffement climatique. Il est certain que Total en a profité. »

Quelles étaient les connaissances sur le réchauffement climatique en 1971 ?

En 1971, « le consensus scientifique est loin d’être fait » sur la responsabilité des activités humaines dans le réchauffement climatique, rappelle Pierre-Louis Choquet. Les connaissances du réchauffement climatique par la communauté scientifique sont assez anciennes, mais il n’y avait pas de preuve formelle du rôle de l’homme là-dedans, même si des doutes existaient déjà. « Le réchauffement climatique n’était pas le sujet incontournable comme aujourd’hui, Total était en avance sur les connaissances de son époque », résume le géographe.

Qu’est ce qui est reproché à Total ?

Malgré toutes ces connaissances, Total a continué « à mener une stratégie offensive pour semer le doute autour du consensus scientifique et relativiser la reconnaissance de l’implication humaine », ajoute Pierre-Louis Choquet.

Cette stratégie fut particulièrement offensive entre la fin des années 1980 et le début des années 1990, et notamment après la Conférence des Nations unies sur l’environnement et le développement de Rio en 1992, où le consensus commence à se faire. Total adopte une stratégie moins offensive lors de la seconde moitié de la décennie, la compagnie visant plus de prudence sur un sujet qui commence à s’imposer et juge qu’être trop brutale serait dangereux. « Mais jusqu’en 2003-2004, on repère encore des traces de climatoscepticisme dans les discours et les actions de Total », note Pierre-Louis Choquet.

Il y a eu « effort global déployé au cours des cinquante dernières années par l’industrie des combustibles fossiles pour produire de l’ignorance, semer des doutes sur la légitimité des sciences du climat, lutter contre les réglementations et maintenir une légitimité des majors pétrolières comme actrices de la transition énergétique mondiale », résume l’étude parue dans Global Environmental Change.

ExxonMobil, BP et Shell, d’autres compagnies pétrolières, avaient déjà été épinglés pour ce genre de pratiques. C’est la première fois qu’une telle affaire touche Total.

Qu’est-ce que risque Total ?

Il est difficile de le savoir pour le moment, le rapport datant de ce mercredi. Aux Etats-Unis, le groupe ExxonMobil a été visé pas plusieurs procédures pour avoir menti sur les conséquences de ses actions. Une d’entre elles, lancée par l’Etat de New York, a été déboutée faute de preuves. Une autre procédure est toujours en cours dans l’Etat du Massachusetts. Les dirigeants d’ExxonMobil, BP, Chevron et Shell sont convoqués devant le Congrès américain le 28 octobre au sujet de cette désinformation autour du changement climatique.