Marseille : La reconversion de la centrale à charbon de Gardanne se transforme en terrain miné

TRANSITION ECOLOGIQUE Contrainte à la fermeture après une décision d'Emmanuel Macron, la centrale à charbon de Gardanne se retrouve au coeur d'un bras de fer de plus en plus tendu entre syndicats et direction 

Mathilde Ceilles
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La centrale à charbon de Gardanne
La centrale à charbon de Gardanne — Gérard Julien / AFP
  • Fin juillet, le tribunal administratif de Cergy-Pontoise a validé le Plan de sauvegarde de l’emploi (PSE) prévoyant la suppression de 98 postes sur les 154 que comprend la centrale de Gardanne, dans les Bouches-du-Rhône.
  • Afin de remplacer la partie charbon de la centrale, une unité biomasse a été imaginée par GazelEnergie, dans ans laquelle ont été investis quelque 300 millions d’euros, selon le groupe, pour générer 80 emplois directs.
  • Mardi, les grévistes ont décidé d’investir le site jour et nuit.

Des salariés qui dorment jour et nuit sur le site. Une crise sociale qui dure et s’enlise au point de finir ce vendredi devant le tribunal d'Aix-en-Provence, saisi par la direction pour faire expulser les grévistes. A Gardanne, la fermeture de la centrale à charbon​, décidé par le gouvernement, et surtout les discussions autour de l’avenir du site, se font dans la douleur et le conflit ​entre syndicats et direction. 20 Minutes fait le point sur un dossier devenu explosif.

Une centaine d’emplois supprimés

La sentence est tombée au cœur de l’été. Fin juillet, le tribunal administratif de Cergy-Pontoise a validé le Plan de sauvegarde de l’emploi (PSE) prévoyant la suppression de 98 postes sur les 154 que comprend la centrale de Gardanne, dans les Bouches-du-Rhône. Ce plan social, conséquence directe de l’arrêt de la partie charbon de la centrale, conformément à une volonté du président de la République, était contesté par la CGT, qui avait décidé de saisir la justice dans l’espoir de bloquer ce processus.

Mais cette bataille judiciaire perdue pour les représentants syndicaux signait la suppression définitive de ces emplois prévue par la direction du site, filiale du groupe EPH du Tchèque Daniel Kretinsky. Une décision qui, selon une porte-parole de GazelEnergie, le groupe propriétaire de la centrale, était « la seule solution pour pouvoir bénéficier de l’aide de l’Etat ». « Quand le gouvernement prend la décision de fermer les centrales à charbon, la loi climat énergie qui l’entérine introduit un dispositif d’accompagnement social des salariés, précise-t-on du côté de GazelEnergie. Pour bénéficier de cet accompagnement social, il fallait mettre en œuvre un PSE. »

« On nous enlève une centaine de personnes sur 160, se désole Nadir Hadjali, responsable CGT sur le site. Je vous laisse compter combien de personnes il reste. On ne fait pas confiance à cette direction. Quand Daniel Kretinsky nous a racheté, il a juste dépecé petit à petit l’entreprise. Le responsable dans tout ça, c’est aussi l’Etat. Il ne faut pas que transition écologique soit synonyme de chômage de masse. »

Une centrale biomasse totalement à l’arrêt depuis près de trois ans

Afin de remplacer la partie charbon de la centrale, une unité biomasse a été imaginée par GazelEnergie, dans ans laquelle ont été investis quelque 300 millions d’euros, selon le groupe, pour générer 80 emplois directs. D’une puissance de 150 mégawatts, cette centrale biomasse doit fournir à terme 6 % de la production d’électricité de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur, en consommant 850.000 tonnes de biomasse, en grande partie du bois.

Mais pour la CGT, ce projet est insuffisant pour compenser la perte de « 700 emplois indirects » liés à la perte de l’activité charbon. Dès l’annonce par Emmanuel Macron de supprimer les centrales à charbon en France, au mois de décembre de 2018, les salariés se sont mis en grève, rendant impossible tout fonctionnement de cette centrale pendant près de deux ans et demi. A l’été dernier, la centrale avait pu brièvement tourner pendant un mois de test, avant que des salariés bloquent des postes stratégiques, pour une durée non déterminée.

Mardi, les grévistes ont décidé d’investir le site jour et nuit. « Ce n’est pas une occupation, se défend Nadir Hadjali. Nous avons décidé de mettre le site en protection, car la direction a supprimé trop de postes pour que le site fonctionne correctement. ». De quoi tendre un peu plus des relations déjà houleuses entre les salariés de la centrale et leur direction, qui a saisi la justice ce vendredi et dont on ignore la décision à l’heure où ces lignes sont écrites.

Projet contre projet

Au cœur de ce conflit devenu latent, deux visions de l’avenir du site qui semblent irréconciliables. D’un côté, la CGT prône son propre projet industriel, basé sur la production de méthane et d’hydrogène. « Ce projet industriel permettrait de réintégrer les salariés licenciés et d’asseoir le site dans la durée », affirme Nadir Hadjali. Et de demander : « La direction fait des effets d’annonce, de la communication. Mais quel est son projet, concrètement ? »

Une initiative soutenue localement par des élus locaux comme Jérémy Bacchi, secrétaire de la fédération du PCF des Bouches-du-Rhône. « Nous assistons une nouvelle fois à l’affrontement de deux logiques, accuse le PCF dans un communiqué. D’un côté des salariés qui veulent sauvegarder l’outil de travail, développer l’activité industrielle, l’emploi et leurs savoir-faire qui contribuent à l’intérêt général, et de l’autre une conception libérale qui n’a qu’un seul objectif : accroître toujours plus de profit… »

De son côté, GazelEnergie affirme avoir « discuté » à l’occasion d’un CSE extraordinaire du projet de la CGT, qu’elle ne juge toutefois pas viable. « Ils n’ont pas de clients, peste une porte-parole du groupe. Ils n’ont pas de business plan et pas de débouchés. » Le groupe mise, lui, sur un projet de production de méthanol et de kérosène renouvelable à partir de cette biomasse, baptisé Hynovera. « Nous pouvons avoir de gros clients, des bateaux du port du Toulon, des avions de l’aéroport, affirme cette source. Nous avons des lettres d’engagement de sociétés locales qui seraient prêtes à utiliser, grâce à notre technologie, une décarbonisation de leurs process et de leur mobilité. Nous avons lancé une étude à hauteur de 800.000 euros et nous avons bon espoir que cela aboutisse. »

Tous deux s’accordent toutefois sur un point : dans ce dossier, Emmanuel Macron, à l’origine de cette situation, est attendu au tournant. « L’Etat est absent aujourd’hui, déplore Nadir Hadjali. Ça va leur coûter plus cher de nous laisser comme ça que d’intervenir, en termes d’emploi et de retombées économiques… »

« Notre dossier est actuellement examiné par Bercy, confie une porte-parole de Gazel Energie. Nous échangeons avec le gouvernement depuis plusieurs mois, et nous en sommes à la phase de finalisation de nos discussions. » Ce mardi, le président de la République a présenté le plan d’investissement France 2030, qui prévoit notamment de faire du pays le leader de l’hydrogène vert.