Face à la demande qui explose, l’industrie française du vélo veut se mettre en selle

TRANSPORTS 2,7 millions de vélos se sont vendus en France l’an dernier. Le hic, c’est que l’industrie française ne profite pas pleinement de ce marché en plein boom. Matignon vient de lancer une mission parlementaire pour tenter d’y remédier

Fabrice Pouliquen
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Un employé assemble un VTT électrique à l'usine Moustache Bikes le 28 août 2020, à Thaon-les-Vosges, dans l'est de la France.
Un employé assemble un VTT électrique à l'usine Moustache Bikes le 28 août 2020, à Thaon-les-Vosges, dans l'est de la France. — JEAN-CHRISTOPHE VERHAEGEN / AFP
  • Près de 2,7 millions d’unités vendues, un chiffre d’affaires qui dépasse les 3 milliards d’euros… Le marché du vélo ne s’est pas essoufflé l’an dernier en France, et ne devrait pas le faire dans les dix années à venir selon Jérôme Valentin, de l’Union Sport & Cycle.
  • Mais l’industrie française n’en profite pas pleinement, avec une production annuelle de 660.000 vélos quand le Portugal en sort 3 millions, rappelle le cabinet du Premier ministre, Jean Castex, dans la lettre de mission confiée à Guillaume Gouffier-Cha.
  • Le député LREM du Val-de-Marne a jusqu’à janvier pour identifier les perspectives et les freins à la montée en puissance de l’industrie du vélo française. Qui ne part pas d’une feuille blanche, mais doit encore se structurer en véritable filière. 

S’il y a bien un secteur qui ne connaît pas la crise, c’est celui du vélo. Depuis plusieurs années, les ventes annuelles dépassent 2,6 millions d’unités. Et le chiffre d’affaires, lui, continue de grimper, tiré par la vente des vélos à assistance électrique (VAE), plus chers.

Résultat : plus de 3 milliards d’euros de chiffres d’affaires, en France l’an dernier, pour les ventes conjuguées de vélos, périphériques et accessoires. Juste un début ? « Nous avons devant nous un marché qui va durer au minimum dix ans », estime Jérôme Valentin, vice-président d’Union Sport & cycle, qui rassemble les entreprises du secteur. Pas qu’en France mais dans toute l’Europe, où les ventes pourraient approcher les 30 millions d'unités vendues, selon les projections. Soit une progression de 47 % par rapport au niveau actuel.

660.000 vélos produits en France

Toute la question est de savoir si cet essor profite pleinement à l’industrie française. Le compte n’y est pas pour Matignon, qui vient de confier au député Guillaume Gouffier-Cha, député LREM du Val-de-Marne,  une mission parlementaire afin « de développer une réelle industrie du vélo en France ». Car quand près de 2,7 millions de vélos se vendent chaque année en France, la production française, elle, s’établit à 660.000 unités. « Contre presque 3 millions au Portugal, alors que ce pays produisait en 2010 le même volume de vélos que la France aujourd’hui », compare le cabinet de Jean Castex dans la lettre de mission adressée à Guillaume Gouffier-Cha, qui devra remettre son rapport courant janvier.

« Les Portugais se sont montrés très malins », raconte Denis Briscadieu, fondateur de la « Velo vallée », cluster lancé en juin 2018 à l’Isle Jourdain (Gers) dans le but de faire de l’Occitanie une place forte du vélo. «  En réunissant leurs forces dans la région d'Aguada [au sud de Porto], en s’aidant au départ de "joint-ventures" chinoises et d’aides européennes, en profitant aussi de charges sociales qui ne sont pas les nôtres, ils sont parvenus à produire des composants et à assembler des vélos de façon beaucoup plus compétitive que nous vis-à-vis de l’Asie », détaille-t-il.

Une carte à jouer sur le haut de gamme ?

La France peut-elle rattraper son retard ? Pour Guillaume Gouffier-Cha, l’enjeu est plus de savoir comment faire en sorte que la montée en puissance de la filière vélo française s’intègre dans ce cadre européen. « L’idée n’est pas de faire doublon avec nos voisins, mais de travailler avec eux en bonne intelligence, insiste-t-il. L’intérêt commun étant de moins dépendre de l’Asie. » L’enjeu est plus que jamais d’actualité alors que certaines pièces essentielles, produites quasi exclusivement dans les usines asiatiques, ne le sont plus en quantité suffisante pour répondre à la demande mondiale. Au point de provoquer dans nos magasins une pénurie de vélos bien partie pour durer.

L’industrie française aurait alors une carte à jouer en se spécialisant dans la production plus haut de gamme. C’est en tout cas la piste qu’évoque tant Jérôme Valentin que Denis Briscardieu ou Guillaume Gouffier-Cha. « C’est déjà ainsi qu’on se démarque », estime le député, en prenant l’exemple de Moustache Bike, la marque de VAE haut de gamme que l’entreprise Cycle Me assemble depuis 2011 dans les Vosges, où elle est née. La production est passée à 1.500 exemplaires en 2011 à 65.000 espérées pour 2021. « La preuve qu’on peut lancer une entreprise de vélo en France et devenir une référence forte à l’international en dix ans », glisse Guillaume Gouffier-Cha.

Cycleurope Industries à Romilly-sur-Seine (Aube), Arcade à La Roche-sur-Yon (Vendée), la Manufacture française du cycle à Machecoul (Loire-Atlantique)… Jérôme Valentin dénombre entre dix et quinze acteurs significatifs dans l’assemblage du vélo en France. « Il faut ajouter les entreprises spécialisées dans la fabrication de composants, comme Mach1, l’un des leaders mondiaux de jantes et de rayons, qui a gardé une partie de sa production dans la Loire », complète-t-il Ou encore Mavic, la marque de roues de vélo, qui vient d’être rachetée à l'été 2020 par Bourrelier Group, holding fondé par l’ex-patron propriétaire de la chaîne Bricorama.

« Trouver des synergies à l’échelle nationale »

Pour achever le tableau, il faudrait mentionner la multitude d’entreprises à la production plus artisanale. A Union sport & cycles, on en compte une quarantaine rien que sur la confection de cadres. La « Vélo vallée » de Denis Briscadieu en fédère aussi quelques-uns, comme les fabricants VUF (vélos utilitaires), Pichinov, Thirty Ones, mais aussi Ideale, qui fait des selles de vélo en cuir. « L’un des objectifs du cluster est d’aider au développement de ses entreprises membres, les faire réfléchir ensemble, partager si besoin des mètres carrés, du personnel… », détaille Denis Briscadieu. Un cluster similaire, intitulé MAD (pour Mobilités actives durables), a aussi vu le jour à Villeurbanne (Rhône), dans le but, là encore, de fédérer les acteurs régionaux.

Jérôme Valentin se félicite de ces initiatives. « Il faut veiller à ce qu’elles aillent dans le même sens et que se créent de vraies synergies à l’échelle nationale », insiste-t-il, en rappelant que c’est le moment de le faire. Parce qu’il y a cette forte demande de vélos et cette pénurie de composants… « Mais aussi parce qu’il y a aujourd’hui en France des industries en perte de vitesse ou en recherche de transition technologique et qui pourraient trouver des relais de croissance dans le vélo », complète-t-il. C’est le cas des secteurs automobile et aérien. Certains acteurs ont déjà franchi le pas, à l’image de Valeo, équipementier automobile français, qui fait aussi désormais des kits de motorisation complets pour vélos électriques, comme le fait l’Allemand Bosch depuis 2011.

Une occasion manquée avec France 2030 ?

Selon Jérôme Valentin, l’État à un rôle à jouer pour accompagner la montée en puissance de la filière. Fin septembre, dans Le Monde, il plaidait pour un plan d’un milliard d’euros afin d’accompagner les industriels du vélo. « Mais l’enjeu n’est pas que financier, précise-t-il. On pourrait aussi imaginer un contrat de filière sur le vélo, comme il en existe déjà 19 au Conseil national de l’Industrie. Ce serait très important d’avoir cette caution de l’État. »

Dans cette optique, le plan d’investissement « France 2030 », présenté le 12 octobre par Emmanuel Macron, fait figure de loupé. Le vélo ne figure pas dans les dix secteurs et technologies listés par le président et sur lesquels il entend investir 30 milliards d’euros dans les cinq ans pour « préparer la France de demain ». « Il y aurait eu toute sa place », estime Guillaume Gouffier-Cha. Qui voit par cette absence l’un des lacunes du secteur du vélo français : « celle d’être certes constituée d’un nombre important d’acteurs, mais trop épars, au point d’avoir l’impression que la filière est anecdotique ou même qu’il n’y en a pas, observe-t-il. Or, c’est une fois organisée en filière forte qu’on peut maintenir un échange permanent avec l’État, tant sur ses besoins que sur les perspectives qu’on offre au pays. »

Pour le vélo, celles-ci ne sont pas négligeables. Une étude de l’Ademe, d’avril 2020, évalue à 78.000 emplois le nombre d’emplois directs que représente d’ores et déjà la filière [au sens large, de la fabrication au tourisme en passant par la réparation]. Et en 2030, le gisement potentiel est estimé entre 150.000 et 300.000 emplois.

Le retour des cycles Mercier, l’occasion manquée ?

Sur le papier, le projet cochait toutes les cases. A Revin, dans les Ardennes, sur une friche industrielle à l’abandon depuis les années 2000, l’homme d’affaires Jean-Marc Seghezzi souhaitait relocaliser la production des cycles Mercier, marque stéphanoise centenaire connue pour avoir équipé notamment Raymond Poulidor ou Louison Bobet sur les routes du Tour de France. Début 2021, le projet est accueilli avec enthousiasme par les élus locaux, d’autant plus que ce projet laissait espérer plus de 250 emplois et une production à terme de 500.000 vélos par an. Une aubaine pour ce territoire économiquement en difficulté.

Le gouvernement apporte aussi dans un premier temps son soutien au projet, notamment financier, à hauteur de 5,8 millions d’euros. Mais le 29 juillet, coup de théâtre : l’Etat annonce se retirer du projet, soupçonnant Jean-Marc Seghezzi d’irrégularités fiscales et douanières. « Les services de l’Etat ont relevé des faits suffisamment graves pour considérer en responsabilité qu’il n’est pas possible d’engager de l’argent public », détaillait le préfet des Ardennes, Jean-Sébastien Lamontagne, à l’AFP.

« Un choc pour la région d’autant que les raisons du gouvernement sont longtemps restées floues », déplore Maxime Grulet, membre de la section locale du Parti communiste et de la délégation reçue au cabinet de Jacqueline Gourault, ministre de la Cohésion des territoires, le 1er octobre dernier. Car tout n’est pas perdu pour Revin. « Les fonds promis pour dépolluer la friche restent maintenus, ce qui laisse ensuite la porte ouverte à un nouveau projet industriel, précise-t-il. Et pourquoi pas de nouveau dans le vélo, un secteur effectivement porteur. » De son côté, Jean-Marc Seghezzi cherche un nouveau point de chute pour les cycles Mercier. En France ou au moins en Europe, indiquait Les Echos le 3 septembre.