Nucléaire : Pourquoi la France ne veut pas se laisser distancer sur les SMR, les réacteurs de poche ?

INVESTISSEMENT Emmanuel Macron présentera ce mardi « France 2030 », un plan d’investissement sur dix technologies d’avenir sur lesquelles la France ne veut pas se laisser distancer. Parmi elles, les Small modular reactors (SMR). En français, les petits réacteurs modulaires

Fabrice Pouliquen
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Le plan d?investissement «France 2030» que doit présenter mardi Emmanuel Macron devrait faire la part belle aux SMR, les petits réacteurs nucléaires.
Le plan d?investissement «France 2030» que doit présenter mardi Emmanuel Macron devrait faire la part belle aux SMR, les petits réacteurs nucléaires. — SEBASTIEN BOZON / AFP
  • Dans son plan de relance annoncé en septembre, la France allouait déjà 50 millions d’euros aux Small modular reactors (SMR), ces petits réacteurs nucléaires modulaires. Le plan « France 2030 », présenté ce mardi, devrait y consacrer plusieurs millions d’euros encore.
  • Plus petits, moins puissants, ces SMR font de ces deux caractéristiques leurs atouts. Avec la possibilité d’être produits en série, de pouvoir s’insérer plus facilement dans un réseau électrique, voire de répondre à de nouveaux usages.
  • Et qu’en est-il de leur sûreté ? Là encore, leur faible puissance peut être un atout. A Greenpeace, on signale tout de même que le modèle économique des SMR implique d’en installer beaucoup. Pas forcément rassurant ?

Sur quels secteurs d’avenir miser ? Pour quelles technologies la France doit-elle être à la pointe ? C’est l’enjeu du plan France 2030, que présente Emmanuel Macron ce mardi matin. Le chef d’État annoncera « un chiffrage clair, précis et daté dans le temps ». Selon les estimations, il devrait porter sur une trentaine de milliards d’euros sur cinq ans, répartis sur dix technologies au service de la transition écologique. Dans le lot, l’hydrogène, les semi-conducteurs, l’intelligence artificielle, l’avion bas carbone…

Mais aussi, très certainement, les Small modular reactors (SMR), ces réacteurs nucléaires de poche. La rumeur se fait insistante ces derniers jours « et n’a pas été démentie par le gouvernement », note Valérie Faudon, déléguée générale de la Société française d’énergie nucléaire, association pro-nucléaire. La France pourrait investir de l’ordre d’une centaine de millions d’euros sur ces SMR, selon Nicolas Nace, chargé de campagne « transition énergétique » à Greenpeace. Ils s’ajouteraient aux 50 millions d’euros du plan de relance annoncé en septembre 2020 et déjà alloués à la recherche et développement (R & D) autour de ces petits réacteurs modulaires.

Que sont ces SMR ? Quels sont leurs avantages ? Leurs inconvénients ? 20 Minutes fait le point.

Juste des réacteurs plus petits ?

C’est la principale différence des SMR avec les réacteurs classiques. La puissance de ces derniers est comprise entre 900 MWe et 1.700 MWe pour les réacteurs de troisième génération, comme l’EPR toujours en construction à Flamanville (Manche). « Celle des SMR oscille 50 et 250 MW », indique Jean-Michel Ruggieri, chef du programme SMR au Commissariat à l’énergie atomique (CEA). Des puissances plus faibles qui permettent d’envisager des emprises au sol moindres. « C’est l’un des intérêts à développer des SMR, indique en tout cas Jean-Michel Ruggieri. L’idée est qu’ils ne prennent pas plus de place qu’une centrale à charbon, qu’ils pourraient être amenés à remplacer. »

S’ils ont un format de poche, les SMR ne demandent pas pour autant la mise au point de nouvelles technologiques nucléaires. Ils ont recours à celles déjà utilisées pour les réacteurs de taille « classique », notamment ceux dits de troisième génération, à eau bouillante ou à eau pressurisée (utilisée en France).

Pour autant, Jean-Michel Ruggieri ne présente pas ces réacteurs de poche comme de simples reproductions de leurs « grands frères ». « Ce changement d’échelle nécessite beaucoup de réflexion, de travail de conception, de la même façon qu’on ne construit pas une tiny house comme une grande villa », illustre-t-il.

Où en est-on aujourd’hui sur les SMR ?

Il y en a déjà un en activité. En mai 2020, la Russie a mis en service une centrale nucléaire flottante, composée de deux réacteurs à eau pressurisée de 35 MW intégrés à un navire, l’Akademik Lomonosov. Elle est installée près de la ville portuaire de Pevek  en mer de Sibérie orientale, et alimentera en électricité cette ville de 5.000 âmes ainsi que l’industrie minière et pétrolifère alentour.

Les autres ne sont encore qu’au stade du projet. L’Agence internationale de l’énergie atomique en dénombre 70. Les Américains de Nuscale, mais aussi la Chine, avec l’APC100, ont déjà bien avancé sur leur SMR. En France, un consortium piloté par EDF et auquel participe le CEA planche sur  le projet Nuward, un réacteur à eau pressurisé de 170 MW, qui sera associé par paire. « Nous sommes dans la phase du premier design du réacteur et de ses composants, et du choix des options de sûreté qu’il faudra ensuite présenter à l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) vers fin 2022 », indique Jean-Michel Ruggieri. Le démarrage de la construction est espéré début 2030.

En retard, du coup, la France ? « Dans les temps, rétorque Jean-Michel Ruggieri. L’important est d’être prêt pour 2030, date à laquelle nous pensons qu’il y aura un réel marché pour les SMR. »

Quel est l’avantage des SMR ?

« Le premier est de pouvoir être produit en série, c’est-à-dire fabriqué et assemblé dans une usine dédiée avant d’être envoyé sur le site d’installation », commence Valérie Faudon. De quoi en réduire sensiblement le coût. « Leur plus faible puissance permet aussi de les installer sur des réseaux électriques existants sans devoir les redimensionner, un avantage par rapport aux réacteurs nucléaires classique, ajoute Jean-Michel Ruggieri. On élargit ainsi la palette des solutions aux mains des Etats pour décarboner leurs énergies. Dans certains cas, la construction de SMR sera plus judicieuse dans un pays pour remplacer des centrales à charbon que la construction d’un EPR. » Ces petits réacteurs peuvent aussi être envisagés pour l’alimentation électrique de sites isolés. C’est l’idée de l’Akademik Lomonosov en Sibérie.

« Mais de plus en plus, on songe à de nouveaux usages de l’énergie nucléaire que la production d’électricité, poursuit Valérie Faudon. C’est le dessalement de l’eau de mer, un enjeu important dans beaucoup de pays, la production d’hydrogène, la fourniture de chaleur pour le réseau de chauffage urbain ou pour des procédés industriels. » Là encore, les SMR pourraient être le format le plus approprié pour ces nouvelles applications. Y compris sur le territoire français.

Les SMR sont-ils plus sûrs que les réacteurs classiques ?

La question ne se pose pas ainsi, pour Jean-Michel Ruggieri. « Les autorités de sûreté nucléaire, en France comme ailleurs, demandent d’atteindre les mêmes niveaux de sûreté aux réacteurs quelle que soit leur taille, pour pouvoir être mis en service », explique-t-il. En revanche, en raison de leur plus faible puissance, les SMR vont pouvoir atteindre ce niveau de sûreté avec des systèmes de sécurité simplifiés. « Ils pourront utiliser par exemple des " systèmes de sécurité passifs ", qui reposent sur des phénomènes physiques, fonctionnant naturellement tout seul, tels que la convection, la gravité ou la résistance aux températures élevées, illustre Jean-Michel Ruggieri. Pour ceux de plus fortes puissances, on a besoin de pompes pour évacuer la chaleur d’un réacteur accidenté, qui doivent elles-mêmes être alimentées en électricité par des générateurs de secours... »

Il y a tout de même des bémols avec les SMR, pointe Nicolas Nace à Greenpeace. « Ils ne règlent pas du tout la question des déchets nucléaires », glisse-t-il déjà. Il pose aussi la question de l’éparpillement des sites nucléaires. « Le modèle économique de ces petits réacteurs produits en série veut justement qu’on en installe beaucoup, y compris dans des pays qui n’utilisaient pas jusque-là l’énergie nucléaire, rappelle-t-il. La question est alors de savoir si on réussira à tous les contrôler. Peut-être qu’un accident sur un SMR sera moins grave, la quantité de combustibles utilisés étant moins importante, mais la probabilité qu’il survienne plus élevée. »

Plutôt que de parier sur les SMR, Nicolas Nace invite à accélérer sur le déploiement des énergies renouvelables, « technologie mature, moins longue à développer et qui peuvent, elles aussi, remplacer des centrales à charbon ou au gaz ». « C’est aussi ce que prévoit France 2030, qui est loin de se limiter au nucléaire, ni d’ailleurs à l’énergie », promet-on au ministère de la Transition écologique.