Ile-de-France : Quatre grandes marches vers Paris ce week-end contre l’artificialisation des terres agricoles

ARTIFICIALISATION DES SOLS Du Triangle de Gonesse au nord, du plateau de Saclay au sud, de Thoiry à l’ouest et du Val-Bréon à l’est. Samedi, quatre grandes marches contre des projets d’artificialisations des terres s’élanceront aux quatre coins de la région pour converger vers Paris

Fabrice Pouliquen
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L'une des marches des terres qu'organise ce week-end France Nature Environnement (FNE) Ile-de-France partira de Gonesse dans le Val d'Oise.
L'une des marches des terres qu'organise ce week-end France Nature Environnement (FNE) Ile-de-France partira de Gonesse dans le Val d'Oise. — Bertrand GUAY / AFP
  • Le Triangle de Gonesse, le plateau de Saclay, les Jardins ouvriers d’Aubervilliers, le Domaine de Grignon… Les fronts de lutte contre l’artificialisation d’espaces naturels ne manquent pas en Ile-de-France.
  • Pourtant, avec un peu moins de 600 ha d’espaces naturels artificialisées par an – essentiellement des terres agricoles –, l’Ile-de-France est la région métropolitaine qui consomme le moins d’espaces naturels par an.
  • Mais la région capitale est encore loin du zéro artificialisation nette, objectif que s’est fixé la France pour 2050, rappelle France Nature environnement. Ce week-end, quatre grandes marches convergeront vers Paris pour dénoncer ces grignotages de terres.

Ils ne devraient pas passer inaperçus ce week-end le long des routes franciliennes, avec leurs cortèges de vélos tirant de grands escargots en papier mâché. Samedi matin, des collectifs de défense de l’environnement franciliens s’élanceront des quatre coins de la région pour la « Marche des terres », coordonnée par France Nature Environnement (FNE) Ile-de-France.

La mobilisation s’inspire de « la marche citoyenne » vers Matignon organisée en octobre 2019 par le Collectif pour le Triangle de Gonesse (CPTG). Dans la ligne de mire des marcheurs, il y avait alors Europacity, ce méga projet de centre commercial et de loisirs de 80 ha avalisé par le gouvernement et qui devait marquer le début de l’artificialisation du Triangle de Gonesse, dans le Val-d’Oise, l’une des dernières poches de terres agricoles (670 ha) aussi proche de Paris.

Des fronts loin de se limiter au Triangle de Gonesse

Matignon sera aussi le point d’arrivée de cette nouvelle Marche des Terres, dimanche. Mais le théâtre des luttes s’est très largement élargi puisque l’idée, cette fois-ci, est « de fédérer l’ensemble des collectifs qui s’opposent à des projets d’artificialisation des sols en Ile-de-France », explique Margot Holvoet, coordinatrice régionale de FNE Ile-de-France.

Samedi matin, Gonesse ne sera ainsi que l’un des quatre points de départs [le détail ici]. Celui du nord. Un mois après la marche d’octobre 2019, Emmanuel Macron enterrait le projet Europacity, mais le CPTG reste mobilisé alors que la construction d’une gare du métro de la future ligne 17 reste d’actualité au beau milieu des champs du Triangle de Gonesse. Ce qui, aux yeux du collectif, laisse peu de doutes sur la volonté de l’État d’urbaniser les alentours.

A l’est, la marche partira de Les Chapelles-Bourbon (Seine-et-Marne), où des habitants s’opposent à un projet d’extension de la zones d’activités commerciales du Val-Bréon. Au total, 150 ha de terres agricoles sont menacés. Au sud, les marcheurs ont rendez-vous au camp de Zaclay, cette zone à défendre (ZAD) créée au printemps dernier en opposition à la création de la ligne 18 du métro du Grand Paris Express et au grignotage de nouvelles terres agricoles qu’elle implique sur le plateau de Saclay.

Enfin, une dernière marche partira de Thoiry (Yvelines), axée sur l’enjeu des 43 millions de tonnes de remblais que va générer d’ici à 2027 le chantier du Grand Paris Express avec ses 200 km de lignes de métro. « Plusieurs projets rencontrent des oppositions locales*, dont certains se font, là encore, au prix d’artificialisation de terres agricoles », reprend Margot Holvoet.

600 ha d’espaces naturels artificialisés par an en Ile-de-France

Voilà pour les quatre cortèges, qui agrégeront d’autres fronts de lutte contre l’artificialisation des terres sur leurs parcours. La Marche de Gonesse passera ainsi par les Jardins ouvriers d’Aubervilliers, menacés par la construction de la future piscine des Jeux Olympiques de Paris. Les pelleteuses étaient entrées en action début septembre, quelques jours après l’expulsion des opposants, mais le permis de construire a depuis été suspendu par la justice. De la même façon, la marche de Thoiry a prévu une halte samedi aux portes du domaine de Grignon, que l’État projette de vendre à un promoteur immobilier quand une association d’anciens élèves d’AgroParisTech, qui y avait son campus depuis des décennies, proposaient d’en faire un pôle économique dédié à l’agriculture, l’alimentation et l’environnement.

Concernant ces différents projets d’artificialisation, FNE Ile-de-France totalise à peu près 600 ha d’espaces naturels menacés, essentiellement des terres agricoles. Six cent hectares, cela correspond également à la surface d’espaces naturels (agricoles et forestiers) consommée chaque année, en moyenne, dans la région capitale, entre 2012 et 2017. « On parle d’artificialisation nette, soit l’artificialisation brute moins les renaturations. Lorsque, par exemple, on remet à l’état naturel des carrières qui ne sont plus exploitées [ce que la loi oblige] », précise-t-on à l’Institut Paris Région, l’institut d’aménagement et d’urbanisme d’Ile-de-France. L’artificialisation brute se chiffre plus à 840 ha par an, en moyenne, sur la même période.

Une artificialisation moins poussée que par le passé…

C’est moins que par le passé. L’Institut Paris Région, qui fait le décompte depuis 1982, parle d’un pic atteint à la fin des années 1980 – début des années 1990, avec plus de 2.500 ha artificialisés par an ces années-là. La courbe est ensuite globalement descendue à partir de 1999, pour arriver à 590 ha d’artificialisation nette aujourd’hui.

En France, les estimations s’accordent pour évaluer à 27.000 ha par an en moyenne le rythme d’artificialisation. Soit l’équivalent de trois à cinq stades de football par heure. Et « l’Ile-de-France est la région métropolitaine qui urbanise le moins », indique-t-on à l’Institut Paris Région, bien qu’elle concentre 20 % de la population et 20 % des emplois.

Mais les comparaisons entre régions restent périlleuses sur l’artificialisation, en particulier avec l’Ile-de-France, historiquement urbanisée. Et qui, à ce titre, peut opter plus facilement sur des réhabilitations d’espaces déjà artificialisés plutôt que de grignoter de nouvelles terres pour ses projets de développement. Une piste pas assez prise en compte à ce jour ? « Seulement 11 % des logements produits dans la région, chaque année, sont construits en extension urbaine », tempère tout de même l’Institut Paris Région.

… Mais peut encore mieux faire ?

Pour Luc Blanchard, il est pourtant urgent de faire bien mieux encore. Le coprésident de FNE Ile-de-France renvoie à  la loi Climat et résilience, promulguée le 22 août dernier, qui fixe l’objectif du zéro artificialisation nette en France en 2050, et celui de diviser le rythme par deux d’ici à 2030. « Décliné à l’Ile-de-France, il faudrait arriver à 300 ha d’artificialisation par an dans neuf ans », indique-t-il. Avant de rappeler que dans un mois, la région doit justement réviser son schéma directeur régional (SDRIF), un document de planification territoriale dont l’un des piliers sera le zéro artificialisation nette. « On ne peut pas se contenter de se mettre mollement en route vers cet objectif, reprend Luc Blanchard. D’autant plus que tout nous pousse à maintenir des trames vertes et des terres agricoles dans et aux abords des grandes villes, tant pour lutter contre les îlots de chaleurs que pour préserver la biodiversité et aller vers un peu plus d’autonomie dans nos approvisionnements alimentaires. »

Les cortèges de ce week-end demandent un moratoire immédiat sur l’artificialisation de terres agricoles. Compliqué dans une région en proie à une crise profonde du logement ? « On pourrait bien plus mettre l’accent sur la rénovation d’habitations insalubres ou la conversion de bureaux vides, nombreux en Ile-de-France, en logements. » Margot Holvoet invite aussi à se pencher sur « les raisons discutables » pour lesquelles on justifie des artificialisations de sols aujourd’hui. Les opposants à Europacity pointaient la démesure du projet du centre commercial, avec sa piste de ski indoor. Aux Jardins ouvriers d’Aubervilliers, une partie des parcelles détruites – 19 pour un total de 4.000 m² – « le seront pour construire le solarium de la piscine olympique », déplore-t-elle.

* Notamment donc à Thoiry, où le zoo avait un projet de création de buttes paysagères à partir de 400.000 m3 de déchets inertes auquel il vient de renoncer, indiquait l’AFP ce jeudi.