Dans l’UE, une pétition géante pour interdire l’industrie des énergies fossiles de faire de la pub

CLIMAT Ce lundi, une vingtaine d’ONG lancent une initiative citoyenne européenne, qui permet de contraindre Bruxelles à légiférer sur un sujet donné… Le but, cette fois-ci, est d’interdire toute publicité et tout mécénat aux acteurs des énergies fossiles

Fabrice Pouliquen
— 
La tour Total, à La Défense, près de Paris.
La tour Total, à La Défense, près de Paris. — THOMAS SAMSON / AFP
  • Ce lundi marque le lancement en France de l’Initiative citoyenne européenne pour interdire de publicité, de mécénat et de sponsoring les entreprises actives sur le marché des énergies fossiles (pétrole, gaz, charbon…).
  • La vingtaine d’ONG derrière cette action ont une année pour recueillir un million de signatures de citoyens européens, d’au moins sept pays différents. Si elles les obtiennent, Bruxelles sera obligée de légiférer sur leur proposition de loi.
  • L’UE a déjà pris une interdiction par le passé, contre l’industrie du tabac. « Il est temps d’en faire de même avec les énergies fossiles, contributeur numéro 1 au réchauffement climatique », demande Edina Ifticène, de Greenpeace France.

Un million de signatures à trouver d’ici au 4 octobre 2022 à travers l’Union européenne (UE)… La course contre la montre commence ce lundi pour une vingtaine d’organisations non gouvernementales (ONG) climatiques européennes, qui lancent une nouvelleinitiative citoyenne européenne (ICE).

Cet outil démocratique est en place depuis 2012 au sein de l’UE et permet de contraindre la Commission européenne à légiférer sur un sujet donné. A condition donc de rassembler, derrière cette demande, en moins d’un an, un minimum d’un million de citoyens d’au moins sept Etats membres. C’est une ICE qui avait poussé Bruxelles, le 30 juin, à s’engager à présenter d’ici à 2023 une proposition législative visant à interdire l’élevage en cage dans l’UE.

Un décalage entre publicités et réalité ?

Cette fois-ci, c’est sur la publicité que la pétition géante lancée ce lundi veut faire légiférer la Commission. Celle, précisément, en faveur des combustibles fossiles (pétrole, gaz, charbon…). Le sujet a déjà fait couler beaucoup d’encre en France, notamment dans le cadre de la Loi Climat et résilience promulguée le 22 août et qui interdira, à partir du second semestre 2022, la publicité sur les énergies fossiles.

« Cette loi propose uniquement d’interdire la publicité sur les produits fossiles, précise Edina Ifticène, chargée de campagne “pétrole” à Greenpeace France, l’une des ONG qui portent cette ICE. Cela ne répond en rien aux enjeux actuels puisqu’il y a déjà peu, voire aucune publicité sur le sujet. En général, les entreprises qui sont actives sur ce marché des énergies fossiles – qu’elles les extraient, les raffinent, les fournissent, les distribuent ou les vendent – communiquent sur leur image et leur stratégie globale en s’efforçant de les enjoliver. »

Edina Ifticène prend l’exemple de la dernière publicité de Total pour annoncer son changement de nom en Total Energies. « On y voit des voitures et vélos électriques, des éoliennes, des centrales solaires. Mais rien sur ses activités dans les énergies fossiles dans lesquelles, pourtant, la compagnie continue d’investir, regrette-t-elle. C’est le cas en Arctique [avec notamment le projet d’exploitation gazière géant Arctic LNG2, que Total Energies développe avec le russe Novatek], mais aussi en Ouganda et en Tanzanie, où Total participe à la construction du plus long oléoduc chauffé du monde [qui fait peser d’énormes risques sur l’environnement, pointent des ONG], au Mozambique avec un important projet gazier ou encore en mer Méditerranée, où Total continue ses explorations. »

Deux tiers de greenwashing

C’est ce décalage qui passe de plus en plus mal pour cette vingtaine d’ONG. Il ne vaut d‘ailleurs pas seulement pour la compagnie française. Pour appuyer cette ICE, le blog journalistique DeSmog, en partenariat avec Greenpeace Pays-Bas, a analysé 3.034 publicités, postées en ligne entre décembre 2019 et avril 2021 par six compagnies européennes de combustibles fossiles. Shell, Total Energies, Eni (Italie) Preem (Suède), Repsol (Espagnol) et Fortum (Finlandais).

L’étude conclut que 63 % de ces publicités basculent dans le greenwashing au sens où le définit l’université de Cambridge. Soit « faire croire au public que votre entreprise fait plus pour protéger l’environnement que ce n’est le cas vraiment ». « Les deux tiers de ces 3.034 publicités sont soit axés sur les activités liées au développement des énergies vertes de ces compagnies, ce qui ne représente qu’une toute petite part de leurs investissements, soit font la promotion de fausses solutions, comme la compensation, la séquestration de CO2 ou l’idée que le gaz est une énergie de transition », détaille Edina Ifticène.

Aller plus loin que la loi Climat et résilience française

L’ICE lancée ce lundi propose à la Commission européenne d’aller plus loin que la loi Climat et Résiliences, « en interdisant à toute entreprise active sur le marché des combustibles fossiles de faire de la publicité au sein de l’UE ». « Mais aussi du sponsoring et du mécénat, complète Edina Ifticène, en prenant là encore Total Energies comme un cas d’école. La multinationale s’associe à de grands événements sportifs comme la Coupe du monde de rugby France 2023, tente de s’imposer  au coeur de l’Ecole polytechnique et passent de nombreux partenariats de mécénats avec de grands musées français (le Louvre, le Quai Branly…). Tout cela en vue d’améliorer son capital sympathie et de servir ses intérêts. Les institutions publiques qui acceptent ces partenariats ont pourtant leur rôle à jouer dans la lutte contre le changement climatique. »

Les ONG à l’origine de cette ICE rappellent que l’UE a déjà pris une telle mesure d’interdiction de publicité par le passé, concernant l'industrie du tabac. « Il est temps d’en faire de même avec les énergies fossiles, contributeur numéro 1 au réchauffement climatique », insiste Edina Ifticène.

Une bataille de plusieurs années qui commence ?

La bataille dans laquelle ces associations se lancent pourrait prendre plusieurs années. Recueillir un million de signatures n’en est en tout cas que la première étape, et elle ne contraint Bruxelles qu’à examiner le projet de loi proposé par ces ONG. « Il faut s’attendre à ce que la proposition fasse l’objet de longs débats et d’un intense lobbying des industriels pour en réduire la portée », anticipe la chargée de campagne « pétrole » à Greenpeace France.

Les ONG espèrent aussi avoir des cartes dans leurs manches. A commencer par une prise de conscience toujours plus accrue, dans la société, de la crise climatique et du rôle qu’y jouent les énergies fossiles, ce qui faciliterait la mise au ban des compagnies qui continuent d’y investir. Edina Ifticène pointe déjà de premières remises en cause notables. « Depuis janvier 2020, le quotidien britanniqueGuardian n’accepte plus dans ses pages de publicités pour des sociétés pétrolières et gazières, y compris lorsqu’elles cherchent à promouvoir leurs activités dans les énergies renouvelables », illustre-t-elle. Même chose pour le Royal Shakespeare Theatre et le Tate museum au Royaume-Uni, ou le musée Van Gogh aux Pays-Bas, qui ont cessé leurs partenariats avec des entreprises productrices d’énergies fossiles.