Un job qui fait sens plutôt qu’un gros salaire… Le grand bouleversement dans les grandes écoles ?

FUTUR Dans le documentaire « Ruptures », Arthur Gosset raconte l’histoire de six étudiants de grandes écoles qui renoncent à la carrière qu’on avait imaginée pour eux au profit d’une autre, plus en phase avec leurs préoccupations environnementales. Un mouvement de fond ?

Fabrice Pouliquen
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Maxime, l'un des six étudiants de grandes écoles à avoir été suivi par Arthur Gosset dans son film Ruptures.
Maxime, l'un des six étudiants de grandes écoles à avoir été suivi par Arthur Gosset dans son film Ruptures. — / @Arthur Gosset
  • En septembre 2018, 32.000 étudiants, essentiellement de grandes écoles, signaient le manifeste « Pour un réveil écologique », disant leur détermination à opter pour des métiers en phase avec leurs préoccupations sociales et environnementales
  • Pendant un an, Arthur Gosset, élève d’une grande école d’ingénieurs, a suivi six de ses étudiants qui, comme lui, ont joint le geste à la parole en renonçant à la carrière qu’on avait imaginée pour eux.
  • Le documentaire, tout juste sorti, s’appelle Ruptures, et raconte une quête de sens qui serait de plus en plus partagée parmi les élèves de grandes écoles. Vrai ?

« C’est super épanouissant de juste réaliser son rêve, inventer son propre métier, sortir du chemin qu’on a tracé pour vous », raconte Aurélie, 26 ans. Ce jour-là, la jeune femme est venue parler de son parcours à des étudiants de Polytechnique, la prestigieuse école d’ingénieurs qu’elle a fréquentée quelques années avant eux.

« On vous dit que vous irez travailler dans l’industrie, que vous serez des directeurs d’entreprises… » , poursuit-elle. Avant de conseiller bien plus de s’orienter « sur ce qui vous fait vraiment vibrer ». C’est d’autant plus justifié à ses yeux que « l’urgence climatique montre les limites du modèle économique bâti par nos prédécesseurs ».

Un village de tiny houses après l’X

Aurélie n’a pas fait les choses à moitié. Après l’X et une année d’un premier poste en CDI, elle lance à Saint-Brieuc le premier village de tiny houses de France, ces micromaisons où l’on expérimente un mode vie plus durable et plus résilient.

Combien sont-ils, ces étudiants de grandes écoles, à renoncer au destin qu’on leur avait tracé pour une carrière qu’ils jugent bien plus compatible avec les enjeux environnementaux et sociétaux de notre époque ? « Il y a très peu de données à ce sujet, répond Arthur Gosset. Mais beaucoup assurément. » Lui en a choisi six qu’il a suivis pendant un an, caméra à l’épaule, pour son documentaire Ruptures, sorti il y a quelques semaines. Au côté d’Aurélie, on découvre Maxime, diplômé de Science Po, Hélène, passée par une école de commerce, Romain et Emma, diplômés d’écoles d’ingénieurs, et Melvin, 20 ans, qui a refusé d’intégrer une grande école malgré ses capacités.

Un mouvement de fond dans les grandes écoles ?

On pourrait ajouter un septième profil avec celui d’Arthur Gosset. Le Lyonnais, 24 ans, a réalisé Ruptures lors de son année de césure à l’école d’ingénieurs Centrale Nantes. Comme un besoin irrépressible de témoigner de ce qu’il pressent être un mouvement de fond dans les grandes écoles. Qui le frappe en tout cas de plein fouet. « Plus j’avais une vision globale de la crise environnementale, plus je me sentais en décalage avec certains enseignements et avec cette pression ambiante que l’on peut y ressentir, raconte-t-il. On attend de nous, à commencer par nos parents, d’avoir un «bon job» dans une grosse boîte sans trop se poser la question de ce qu’on y fera concrètement. »

En discutant autour de lui, Arthur Gosset prend conscience qu’il est loin d’être le seul, dans sa promo, à avoir ce sentiment. Surtout, en septembre 2018, 32.000 étudiants, essentiellement de grandes écoles, signent et publient « Pour un réveil écologique ». Ce manifeste sonne comme une mise en garde adressée à leurs employeurs. Ils s’y disent déterminés à « inclure dans [leur] quotidien et [leurs] métiers une ambition sociale et environnementale » et se disent « prêts à questionner [leur] zone de confort pour que la société change profondément ».

Cette quête de sens est toujours aussi vive, si on en croit le troisième baromètre « Les talents, ce qu’ils attendent de leur emploi », publié fin mai, qui a interrogé 2.000 étudiants et jeunes diplômés de grandes écoles sur leurs aspirations professionnelles. « Avoir un travail en phase avec ses valeurs est dans les trois principaux critères pris en compte pour choisir leur premier emploi, détaille Jean-Michel Caye, directeur associé du cabinet de conseil Boston Consulting Group (BCG), à l’origine de cette étude avec la Conférence des grandes écoles (CGE). Cette préoccupation ne fait que se conforter depuis cinq ans. La rémunération, elle, n’arrive qu’en onzième position. » L’environnement reste aussi largement en tête des secteurs privilégiés : 71 % des étudiants et 81 % des diplômés se disent intéressés d’y travailler.

Des grandes entreprises qui ont moins la cote ?

Voilà pour les intentions. La réalité est plus contrastée, reprend Jean-Michel Caye, selon qui les profils d’étudiants en rupture – au sens où l’entend Arthur Gosset dans son documentaire – sont « très minoritaires ». Les grands groupes restent en tout cas la destination numéro 1 des étudiants et diplômés sondés dans le baromètre. Ce qui n’est pas forcément incompatible avec cette quête de sens dans le travail, pointe l’étude. Même s’ils jugent les engagements environnementaux de ces grands groupes pas au niveau de leur capacité d’action, 86 % des sondés estiment qu’ils restent les plus à même de pouvoir changer les choses. « C’est bien le message que les étudiants ont envoyé aux grands groupes en septembre 2018, estime Jean-Michel Caye. D’accord pour travailler avec vous, mais l’environnement devient un facteur non négociable. Et de fait, il n’y a pas une grande entreprise qui ne s’est pas positionnée sur ce sujet. »

Jean-Baptiste Avrillier, directeur de Central Nantes, estime tout de même le bouleversement plus profond. « Il y a une dizaine d’années, la grande majorité de nos diplômés partaient travailler dans de grands groupes industriels, quand ils sont 75 % à opter pour de bien plus petites structures (PME ou TPI) aujourd’hui, illustre-t-il. Notamment parce qu’ils y trouvent plus facilement un alignement avec leurs valeurs. »

Même constat pour Alice Pégorier, en master d’économie et de finance** à Dauphine et membre du collectif  « Pour un réveil écologique », né dans la foulée du manifeste. Elle cite  « le grand baromètre », une enquête nationale publiée en février sur la façon dont les écoles et universités intègrent les enjeux de transition écologique dans leur programme et fonctionnement. « L’étude pointait le désir d’une part croissante des étudiants à être mieux formés à intégrer d’autres types de structures [les entreprises de l’économie sociale et solidaire (ESS), les institutions publiques, les ONG…] que les grandes entreprises auxquelles on les prédestine, explique-t-elle. Beaucoup demandent d’ailleurs à élargir à ces acteurs « les forums d’entreprises » qu’organisent ces grandes écoles en invitant des entreprises – très souvent des grands groupes – à venir recruter sur leur campus. Ce fut le cas par exemple à Dauphine ou à l’ ESCP. »

Dans le documentaire
Dans le documentaire - / Photo @Arthur Gosset

Des ruptures qui n’ont rien de facile

Il y a aussi un point qu’Alice Pégorier aurait aimé voir creusé dans l’enquête du BCG et de la Conférence des grandes écoles : « quelle est la part de ces diplômés qui ont rejoint un grand groupe avec l’espoir de contribuer à le changer de l’intérieur, mais qui le quittent très vite après avoir perdu leurs illusions ? », questionne celle qui, au sein du pôle «entreprise» du collectif «Pour un réveil écologique», traque le greenwashing de ces grands groupes.

 Là encore, l’étudiante perçoit un mouvement de fond qu’évoque aussi Arthur Gosset. Dans Ruptures, on suit ainsi Hélène qui, à la sortie de son école de commerce, a intégré une multinationale de la grande distribution. Avant de rapidement déchanter. « J’ai toujours été engagée contre la surconsommation et je me rendais compte que l’entreprise me faisait agir dans le sens inverse pour remplir ses objectifs de croissance toujours plus élevés d’une année sur l’autre », décrit-elle.

Elle finira par démissionner au moment où on lui proposait une promotion. La suite est un long et difficile parcours pour se réorienter. Arthur Gosset n’élude pas cette étape. Au contraire, c’est le cœur de son documentaire : « montrer qu’entrer en ruptures n’a rien de facile, insiste-t-il. Il faut souvent renoncer à un train de vie, accepter l’échec et l’idée que la reconversion prendra du temps, quitte à passer par du chômage, affronter la déception et les inquiétudes des proches. » Cela en vaut-il le coup ? « Lorsqu’on prend conscience de l’urgence climatique dans laquelle nous sommes, la question ne se pose plus, estime Arthur Gosset. Encore moins quand on sort de grandes écoles et qu’on est, souvent, dans la situation de pouvoir choisir son employeur. »

*Ruptures est à voir sur ou lors de projections organisées à travers le pays, ces prochaines semaines, à la demande d’association, d’écoles etc. Le programme est ici.

** son master est orienté sur l’énergie.