Eruption aux Canaries : Pourquoi la rencontre de la lave avec l'océan inquiète-t-elle autant ?

CATASTROPHE La rencontre du liquide chaud avec les molécules d’eau salées provoque une réaction chimique toxique

Marie De Fournas
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Canaries: Alerte aux gaz toxiques après l'entrée de la lave dans l'océan — 20 Minutes
  • Mardi soir, les coulées de lave du volcan Cumbre Vieja aux Canaries sont entrées en contact avec l’océan.
  • Cette rencontre a provoqué l’évaporation de gaz composés d’acide chlorhydrique.
  • Les effets de ce nuage peuvent être dangereux pour l’homme et l’environnement.

Mardi soir, la lave du volcan Cumbre Vieja aux Canaries a atteint l’océan. « C’est arrivé à 23 heures (22 heures GMT) », précise à 20 Minutes Raphaël Paris, chercheur au CNRS au Laboratoire Magmas et Volcans (LMV), présent sur place. Un phénomène redouté depuis l’entrée en éruption du volcan le 19 septembre dernier sur l’île espagnole de Palma et entraînant l’évacuation de nombreux habitants.

Les coulées de lave ont déjà provoqué des dégâts matériels en détruisant sur leurs passages près de 600 bâtiments et en recouvrant quelque 258 hectares de terrain, selon le système européen de mesures géospatiales Copernicus. Mais leur arrivée dans les eaux de l’océan Atlantique a de tout autres conséquences, notamment la libération de gaz toxique redoutée par les spécialistes. 20 Minutes fait le point sur la situation.

Quel est le phénomène chimique provoqué par le contact de la lave avec l’océan ?

« Lorsqu’elles sortent des fissures éruptives sur Cumbre Vieja, les coulées de lave ont une température proche de 1050°c », explique Pierre-Jean Gauthier, chercheur CNRS au Laboratoire Magmas et Volcans. Si la lave refroidit légèrement durant son trajet, elle demeure toujours extrêmement chaude lorsqu’elle arrive à l’océan. C’est cette température extrêmement élevée qui va provoquer le fameux phénomène. « Cela casse les liaisons chimiques des molécules d’eau que sont l’hydrogène et l’oxygène. L’atome d’hydrogène se lie alors au chlore présent dans l’eau salée et forme de l’acide chlorhydrique », détaille Guillaume Boudoire, volcanologue au LMV et spécialiste de la géochimie des gaz.

Cet acide chlorhydrique se retrouve alors dans l’air, car lorsque la lave (à plus de 1.000°c) rencontre l’eau de mer (à environ 23°c) dans la région, « cette dernière est instantanément vaporisée », décrit Audrey Michaud-Dubuy, volcanologue à l’Institut de Physique du Globe de Paris. « Ce contact brutal provoque la formation d’un brouillard nocif, ou panache, appelé "laze". C'est une contraction des mots anglais "lava" et "haze" qui signifient respectivement "lave" et "brouillard" », poursuit l'experte.

De quoi est composée cette fumée nocive qui s’échappe de la zone de contact entre la lave et l’océan ?

Celle-ci est essentiellement faite de vapeur d’eau de mer, d’acide chlorhydrique, mais aussi de cendres. « Ces particules fines se forment lorsque la lave et l’eau entrent en contact et provoquent ce qu’on appelle une explosion phréatique », précise Guillaume Boudoire. « L’eau de mer contient aussi des sulfates, du fluor, de l’iode et des carbonates qui peuvent former d’autres gaz toxiques au contact de la lave et s’élever dans l’atmosphère », ajoute Audrey Michaud-Dubuy, qui avertit sur la potentielle dangerosité de ce nuage.

Ces gaz sont-ils toxiques pour l’homme ?

Respirer directement ce nuage est évidemment dangereux pour la santé et peut provoquer divers problèmes respiratoires comme des asphyxies, des suffocations, des irritations ou encore des œdèmes bronchopulmonaires. Toutefois, à moins de se trouver à moins de 300 mètres de la zone de contact, pas de risque. Le danger varie cependant selon les conditions météorologiques, rappelle Raphaël Paris. « Le vent Alizée est arrivé au bon moment, puisqu’il souffle vers l’océan. Cela pourrait poser problème si d’autres vents se lèvent et poussent le panache de gaz vers les zones habitées. » Les habitants pourraient alors ressentir une certaine gêne respiratoire, des irritations et avoir de la toux.

Si la chimie de l’atmosphère de l’île va être impactée par les gaz et que la qualité de l’air risque d’y être moins bonne, Pierre-Jean Gauthier insiste sur le fait que « le panache se dilue très vite dans l’atmosphère et que les quantités d’éléments toxiques restent faibles ». Les effets à long terme resteront donc négligeables sauf si le volcan reste en éruption non-stop durant des années.

Ces gaz sont-ils nocifs pour l’environnement ?

Pour Pierre-Jean Gauthier, il est évident que la végétation appréciera assez peu l’arrivée soudaine de ce gaz d’acide. « Cela va provoquer des pathologies végétales avec toute une graduation de symptômes selon la concentration au niveau du point d’impact, allant du simple jaunissement de feuilles par exemple, jusqu’à la nécrose végétale, voire, de manière ultime, la mort du végétal. »

Encore une fois, l’impact sur l’environnement et les animaux dépendra aussi de la météo. « S’il y a des précipitations, cela peut interagir avec le panache de gaz et retomber en pluie acide », indique Guillaume Boudoire qui évoque des potentiels problèmes pour les productions agricoles liés à la présence de ces particules acides dans les sols. Ces pluies peuvent également provoquer des brûlures de la peau, des muqueuses ou des yeux des humains, comme des animaux, poursuit le spécialiste de la géochimie des gaz.

La situation va-t-elle nécessairement empirer ?

Concrètement, des gaz toxiques s’échapperont dans l’air tant que la lave entrera en contact avec l’eau de mer. Or comme le constate Raphaël Paris présent sur place, depuis que l’éruption a repris dimanche dernier, « le débit de lave est bien alimenté et stable ». Il n’y a donc pas de raison que cela s’arrête. Cependant, comme le souligne Audrey Michaud-Dubuy, « on peut imaginer que si la coulée de lave suit toujours le même chemin, elle finira par agrandir l’île en créant de nouvelles terres. Ainsi, elle pourrait finir par ne plus toucher la mer mais simplement par s’épaissir ».

La formation de gaz toxique est-elle le seul phénomène dangereux provoqué par la rencontre de la lave et de la mer ?

En fonction de la viscosité des roches et de la topographie de la côte, il arrive que l’eau de mer vaporisée reste piégée sous la lave. « Dans ce cas, il se crée une surpression qui va conduire à des explosions côtières qui peuvent parfois être très violentes et donc dangereuses, s’il y a des observateurs à proximité », détaille Pierre-Jean Gauthier. Le chercheur au CNRS rappelle qu’à Hawaï , où il est déjà arrivé que des coulées de lave touchent l’océan, il y a déjà eu des accidents. « Des curieux imprudents qui venaient assister au spectacle en bateau, et s’approchant trop près, ont reçu des projections de blocs et cendres. »