AB, Bleu-Blanc-Cœur, AOP, Label Rouge… Les labels alimentaires foisonnent mais ne se valent pas

CONSOMMATION Greenpeace, WWF et UFC-Que Choisir publient, ce mardi, deux études sur la face cachée des labels et autres certifications alimentaires qui prolifèrent ces dernières années. Avec du bon et du nettement moins, mais qui bénéficie pourtant, parfois, du soutien de l’Etat

Fabrice Pouliquen
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Un produit étiqueté Label Rouge
Un produit étiqueté Label Rouge — DURAND FLORENCE/SIPA
  • Signes officiels, mentions, démarches privées… Les labels alimentaires prolifèrent ces dernières années, avec l’ambition d’apporter des garanties aux consommateurs en termes d’origine des produits, de préservation de l’environnement, d’équité…
  • Mais respectent-ils leurs promesses ? WWF France, Greenpeace France et l’UFC-Que Choisir publient deux analyses à ce sujet ce mardi. Elles observent d’importants décalages d’un label à l’autre, mais parfois aussi en leur sein, suivant les filières.
  • Elles pointent aussi le rôle que jouent les pouvoirs publics dans le soutien apporté à certaines démarches, parfois décorrélées de l’impact réel de ces dernières. Dans le viseur, notamment, la mention « Haute valeur environnementale ».

Agriculture biologique, Demeter, Nature & Progrès, Label Rouge, AOP, Bleu-Blanc-Coeur, C’est qui le patron… Vous avez sans doute déjà croisé l’un ou l’autre de ces labels et signes de qualité en faisant vos courses. Ils ont proliféré ces dernières années, parallèlement à une prise de conscience croissante des consommateurs des impacts négatifs du système agroalimentaire actuel.

Alain Bazot, président d’UFC-Que choisir, en distingue trois sortes. « Les signes officiels de qualité et d’origine (SIQO), comme les Appellations d’origine protégée (AOP) ou Label Rouge, dont le cahier des charges est rédigé par des professionnels puis validé par les pouvoirs publics, commence-t-il. Les mentions réglementées comme « produits fermiers », « élevés en plein air », ou encore « Haute valeur environnementale ». Enfin, les démarches purement privées axées sur des cahiers des charges maison, plus ou moins transparents, et sur de l’auto-contrôle. C’est par exemple Bleu-Blanc-Coeur ou C’est qui le patron ? »



Des exigences qui varient d’une AOP et d’un Label Rouge à l’autre

Par leur présence sur l’emballage, ces différents sigles entendent donner aux consommateurs des garanties sur l’origine des produits, de préservation de l’environnement ou des terroirs. Mais respectent-ils bien leurs promesses ? C’est à cette question qu’UFC-Que Choisir et deux ONG Environnementales –  WWF France et Greenpeace France – ont tenté de répondre dans deux analyses publiées ce mardi.

La première étude, réalisée par l’UFC-Que Choisir avec l’appui de l’Institut national de la recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae), s’est penché sur les AOP et les Label Rouge. Derrière ces sigles officiels, l’étude pointe des réalités bien différentes, d’une filière à l’autre, suivant l’exigence portée dans les cahiers des charges établis par les producteurs. Sur les douze analysées – huit AOP fromagères et quatre viandes Label Rouge – , l’UFC Que Choisir en compte quatre qui n’offrent aucune garantie de typicité ou de qualité que sont pourtant censés assurés ces signes officiels.

Alain Bazot s’attarde d’abord sur les AOP, « sigle censé garantir que le produit a été fabriqué selon un savoir-faire reconnu et dans une zone géographique précise », rappelle-t-il. Pour trois des huit AOP analysées – Saint-Nectaire, Cantal et Munster –, « les productions d’entrées de gamme se révèlent très peu différentes des productions industrielles sans AOP », conclut l’étude. « Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas, au sein de ces trois filières, des producteurs qui cherchent à faire mieux, précise Alain Bazot. Mais, globalement, les cahiers des charges dans certaines filières s’affranchissent de critères pourtant déterminants pour assurer la typicité du produit. Il n’y a pas, par exemple, d’exigences formelles à n’utiliser que des races de vaches locales pour les trois AOP que nous ne jugeons pas au niveau. »

Des professionnels laissés trop libres ?

L’UFC-Que-Choisir dresse le même constat sur les viandes Label Rouge, qui entend garantir au consommateur la qualité supérieure d’un produit par rapport à celle standard du marché. « Autant le cahier des charges défini sur le poulet Label Rouge est exempt de critiques, autant celui sur le porc se contente d’exigences minimalistes », reprend Alain Bazot. Il n’y a pas de races spécifiques exigées, ni de parcours extérieur garanti pour les porcs, ni non plus d’âge d’abattage des animaux supérieur au standard, pointe l’étude.

Pourquoi de tels décalages ? « La création et la révision des cahiers des charges dépendent de la seule initiative des professionnels des filières concernées et l’Institut national de l’origine et de la qualité (Inao) ne peut les contraindre à le faire évoluer, commence Alain Bazot. La gouvernance de l’Inao pose aussi problème dans la mesure où il y a une surreprésentation des professionnels. Enfin, les contrôles pour vérifier la conformité des produits sont trop peu indépendants. » Des lacunes que les trois associations appellent à corriger. « Nous demandons que les pouvoirs publics révisent la gouvernance de ces signes officiels en élargissant la représentation civile dans l’élaboration et la gestion de ces labels », précise Alain Bizot.

Un label Haute valeur environnemental qui fait tache ?

De leur côté, Greenpeace et WWF ont évalué la durabilité de onze démarches alimentaires (labels, certifications…), privées ou publiques. Elles les ont passés au crible d'une grille d’analyse prenant en compte sept problématiques environnementales (biodiversité, climat, qualité de l’air…) et sept autres socio-économiques (revenu des agriculteurs, impact sur la santé humaine, bien-être animal…). « Sans grande surprise, les démarches qui se basent sur le règlement européen de l’agriculture biologique [AB, Demeter, Bio Equitable en France…] sont celles qui obtiennent les meilleurs résultats, indique Arnaud Gauffier, directeur des programmes du WWF France. Que ce soit sur les aspects environnementaux et sociaux. » Avec une mention spéciale pour Bio Equitable en France, qui tire son épingle du jeu sur les deux tableaux.

Ca se gâte en revanche pour les démarches reposant sur le socle commun de « la certification environnementale », à l’image du label Haute valeur environnemental (HVE), réglementation nationale lancée en 2012 et que souhaite mettre en avant le gouvernement. « Ces démarches ont celles qui ont les effets positifs les plus faibles, tant sur le volet environnemental que socio-économique, pointe Arnaud Gauffier. Les moins avérés aussi puisque certaines allient, dans leurs cahiers des charges, des interdictions faibles avec des objectifs de progression. C’est le cas d' Agri confiance, par exemple. Cela peut être intéressant pour inciter les filières très en retard à accélérer sur leur transition écologique. Mais en aucun cas ces labels ne peuvent être mis au même niveau avec la démarche Agriculture biologique par exemple, qui impose d’emblée de fortes interdictions aux producteurs qui veulent être labellisés. »

Graphique tiré de l'étude de Greenpeace France et WWF France qui a évalué la durabilité de zone démarches alimentaires (certifications, labels etc).
Graphique tiré de l'étude de Greenpeace France et WWF France qui a évalué la durabilité de zone démarches alimentaires (certifications, labels etc). - / Graphiques WWF France & Greenpeace France

« Que le soutien public aux labels dépende de leurs impacts réels »

C’est tout le problème pour les trois associations. « Le soutien public aux labels doit dépendre de leurs impacts réels et non de leurs intentions affichées », insiste Joseph d’Halluin, chargé de campagne agriculture pour Greenpeace.

Ce soutien public peut prendre diverses formes. Greenpeace, WWF et l’UFC-Que Choisir craignent notamment la façon dont le gouvernement entend permettre l’accès aux agriculteurs à l’éco-régime, nouveau dispositif de la future Politique agricole commune (PAC) qui conditionne le versement d’une partie des aides européennes à la mise en place de pratiques vertueuses sur le plan environnemental. « Le gouvernement entend traiter sur un pied d’égalité les agriculteurs en HVE et ceux labellisés AB, une aberration tant les exigences que portent ces deux démarches diffèrent », déplorent Arnaud Gauffier et Joseph d’Halluin.

L’inquiétude des trois associations vaut aussi pour l’obligation d’achat de 50 % de produits durables en restauration collective publique, dont 20 % de bio, que prévoit  la loi Egalim à partir du 1er janvier prochain. « Certains de ces labels et démarches commencent à frapper à la porte de l’État pour être certifiés parmi ces produits durables, indique le directeur des programmes du WWF. C’est déjà le cas pour la HVE. Ce qui, là encore, sans révision du cahier des charges de ce label, n’est pas acceptable. »

« A boire et à manger » sur la durabilité des labels organisés par filières

Parmi les onze labels passés au crible par Greenpeace France et WWF France, Arnaud Gauffier, directeur des programmes du WWF, distingue une troisième catégorie en plus de celles qui reposent sur la réglementation européenne de l’agriculture biologique et celles qui s’appuient sur la certification environnementale.

Cette troisième catégorie est « celle des démarches organisées par filières professionnelles », précise-t-il. Ce sont les AOP, les Label Rouge, mais aussi C’est qui le patron ? Ou Bleu-Blanc-Coeur. « On parle de centaines de démarches dont les cahiers des charges portent des exigences très différentes, reprend Arnaud Gauffier. Entre l’AOP Compté et l’AOP Cantal, c’est par exemple le jour et la nuit tant sur les bénéfices sociaux et environnementaux [la première étant bien mieux notée que la seconde dans l’étude des deux ONG]. » Le directeur des programmes du WWF France pointe alors, à l’instar d’Alain Bazot, le flou généré par ce foisonnement de démarches lancées par ces filières. « Au sein même d’un label, selon le produit concerné, les démarches ne vont pas du tout être les mêmes », déplore-t-il. Arnaud Gauffier cite tout de même quelques démarches qui tirent leur épingle du jeu. Pas seulement l’AOP Comté, « mais aussi Bleu-Blanc-Coeur sur la filière lait, ou C’est qui le patron qui commence à intégrer des critères environnementaux dans ses cahiers des charges axés à la base sur des enjeux sociétaux ».