Energie : « Le déclin à venir du pétrole est une autre excellente raison de faire la transition énergétique »

INTERVIEW Directeur du think-tank The Shift Project et spécialiste du pétrole, Matthieu Auzanneau publie, avec la journaliste Hortense Chauvin, « Pétrole, le déclin est proche », qui sonne comme un appel urgent à se désaccoutumer de cette énergie fossile.

Propos recueillis par Fabrice Pouliquen
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Un champ pétrolifère au crépuscule, près de Loco Hills le 23 avril 2020, dans le comté d'Eddy, au Nouveau-Mexique.
Un champ pétrolifère au crépuscule, près de Loco Hills le 23 avril 2020, dans le comté d'Eddy, au Nouveau-Mexique. — Paul Ratje / AFP
  • « Un déclin de la production mondiale de pétrole apparaît donc inévitable dans la décennie 2030, et parfaitement possible dès les années 2020 », estime Matthieu Auzanneau dans Pétrole, le déclin est proche.
  • Pas tant une prédiction, mais bien plus la qualification d’un risque, « alors que la moitié de la production de pétrole est aujourd’hui mature et a déjà commencé à décliner », dit le directeur du Shift Project. En parallèle, la demande mondiale en or noir ne faiblit pas.
  • Ces deux courbes qui croisent menacent le monde de futurs chocs pétroliers. Si l’économie n’anticipe pas le sevrage, les conséquences promettent d’être sévères, pour Matthieu Auzanneau. Une raison de plus d’engager la transition énergétique.

C’est le sang de l’économie. Rares sont les objets qui nous entourent qui n’ont pas été fabriqués ou acheminés grâce à lui. Lui, c’est le pétrole, exploité depuis le milieu du XIXe siècle, et qui reste aujourd’hui la principale source d’énergie fossile consommée sur Terre.

Pour combien de temps encore avant que les réserves ne se tarissent ? L’essor du pétrole de schiste et des autres pétroles non-conventionnels, à la fin des années 2000, a semblé offrir un sursis à un monde toujours plus accro à l’or noir. Alors que cette planche de salut donne des signes de fragilité, la question du déclin de la production mondiale de pétrole revient avec fracas. Elle est au cœur de Pétrole, le déclin est proche (Ed. Seuil Reporterre), que publie ce mois-ci Matthieu Auzanneau, directeur du think-tank de la transition énergétique The Shift Project, avec Hortense Chauvin, journaliste à Reporterre.

C’est le deuxième livre que Matthieu Auzanneau, ancien journaliste d’investigation, consacre aux hydrocarbures. En 2015, il avait publié Or noir, la grande histoire du pétrole, prix spécial de l’Association des économistes de l’énergie. Son nouvel ouvrage se focalise sur les bouleversements géopolitiques majeurs auxquels notre monde s’expose alors que le déclin de la production mondiale paraît inévitable dans la décennie 2030. Matthieu Auzanneau répond à 20 Minutes.

Depuis quand sommes-nous sortis de l’ère du « pétrole facile » ?

D’une certaine façon, cette problématique du déclin pétrolier est aussi vieille que l’industrie du pétrole. La première ruée vers l’or noir a commencé en 1859 avec des forages en Pennsylvanie. Ces premiers puits sont épuisés depuis près d’un siècle. Et il n’y a rien d’étonnant : l’exploitation d’un puits de pétrole – source d’énergie non renouvelable à l’échelle de l’histoire humaine – suit forcément une courbe en cloche. Elle passe nécessairement par un maximum avant de revenir à zéro. On peut seulement ralentir le déclin, en investissant dans des techniques de pompage et d’injection.

En 2008, la production mondiale de pétrole conventionnel – le pétrole liquide classique qui assure les trois quarts de la production actuelle (lire encadré) – a atteint un pic de production absolu. Ce record ne pourra plus jamais être battu, a depuis confirmé, à plusieurs reprises, l’Agence internationale de l’énergie (AIE). Mais la fin du « pétrole facile » – quand on trouvait relativement facilement du pétrole et exploitable sans de lourds investissements – date d’avant encore. Les pétroliers ont commencé à l’évoquer dès la fin des années 1990, lorsqu’il a fallu commencer à aller chercher toujours plus profond en mer ou exploiter des pétroles lourds.

La fin proche du pétrole a été annoncée à plusieurs reprises par le passé…

Dans les années 2000, l’idée que la production de pétrole plafonnerait bientôt avant de décliner agitait effectivement le monde de l’énergie. Cela s’est produit pour le pétrole conventionnel avec ce pic de production en 2008, que le Britannique Colin Campbell et le Français Jean Laherrère, deux grands spécialistes du pétrole, avaient anticipé dix ans auparavant. En revanche, presque aucun expert n’avait vu l’essor spectaculaire des pétroles non-conventionnels à la fin des années 2000. Celui du pétrole de schiste en particulier, d’autant plus étonnant qu’il ne se déroule quasiment qu’aux Etats-Unis. Non seulement le pétrole de schiste a permis à ce pays  de mettre fin à quarante ans de déclin de sa production d’hydrocarbures, mais aussi de continuer à répondre, au cours des années 2010, à une demande mondiale en pétrole toujours en croissance.

Mais cette planche de salut reste extrêmement friable, tant cette nouvelle industrie a des difficultés à être rentable. On peut alors voir ce boom des pétroles non-conventionnels comme l’un des symptômes de la fin du pétrole facile. Ces hydrocarbures étaient connus depuis longtemps, mais les pétroliers n’allaient pas les chercher car ils sont plus difficiles à exploiter et donc moins rentables. C’est un peu comme si, pendant des décennies, on avait ramassé les meilleurs fruits à portée de mains, et qu’il faut désormais se tourner vers ceux gâtés au bout des branches les plus inaccessibles.

Le déclin de la production mondiale de pétrole – conventionnel et non-conventionnel – est-il proche ?

Ce livre ne fait pas de prédiction, mais qualifie un risque. La moitié de la production mondiale de pétrole est aujourd’hui « mature » et commence à décliner. On a évoqué les fragilités des pétroles non-conventionnels. De son côté, le volume annuel des découvertes de pétrole conventionnel ne cesse de diminuer depuis le milieu des années 1960, bien que les montants investis dans l’exploration augmentent. Certaines parties de l’océan Arctique et les plus grandes profondeurs sont à peu près les seules zones à pouvoir encore réserver des surprises. Quoi qu’il en soit, ce pétrole-là ne sera pas simple à aller chercher. Un déclin de la production mondiale de pétrole apparaît donc inévitable dans la décennie 2030, et parfaitement possible dès les années 2020. En parallèle, il est probable que la demande en pétrole continue de croître, portée notamment par les croissances démographique et économique de l’Asie et, dans une moindre mesure, de l’Afrique.

La menace n’est pas ignorée des pétroliers. Un exemple parmi ceux que nous donnons dans le livre : En février dernier, Helle Kristoffersen, directrice générale de la stratégie de Total, évoquait le risque d’un déficit de 10 millions de barils par jour d’ici à 2025 pour répondre à la demande. Dix millions de barils par jour, c’est un dixième de la production mondiale. Les grands chocs pétroliers des années 1970 ont été déclenchés par des déficits bien moindres.

A-t-on suffisamment conscience de ce que veut dire un monde sevré de pétrole ?

Pas du tout, et c’est l’une des raisons d’être de ce livre. En tant qu’individus, nous ne sommes en contact avec le pétrole qu’en faisant le plein de nos voitures. Mais sa domination est quasi absolue dans l’ensemble des transports - terrestres, maritimes ou aériens. C’est ce qui fait de l’or noir le sang de l’économie. Mais un quart du pétrole consommé dans le monde l’est aussi par l’industrie, soit comme combustible, soit comme matière première. Le pétrole reste par exemple incontournable dans la production de plastique.

En clair, quand on regarde autour de soi, rares sont les objets qui n’ont pas été fabriqués ou acheminés grâce au pétrole. Nous en sommes accros. Et dans un tel état de dépendance, les problèmes surgissent non pas quand il n’y a plus une seule goutte, mais quand on commence à en manquer.

L’Union européenne est-elle en première ligne face au déclin du pétrole ?

Avec la Chine, nous sommes le plus gros importateur mondial de pétrole. Cette dépendance ne se résume d’ailleurs pas à la consommation qu’on en fait. Prenez la France : sa quatrième ressource budgétaire est la TIPCE [un impôt indirect sur les produits pétroliers] , qui lui rapporte quelque 30 milliards d’euros par an. On ne s’en passera pas facilement. Et l’UE peut s’inquiéter sur la sécurité de ses approvisionnements. La production pétrolière totale des seize principaux fournisseurs risque de se contracter significativement d’ici à 2030, estimait une étude que le Shift project a publiée en mai dernier, réalisée à la demande du ministère des Armées. Y ont participé Marc Blaizot et Alain Lehner, deux anciens de Total. Sans doute les meilleurs experts français du pétrole aujourd’hui. Le Kremlin annonce lui-même que le déclin de la production de la Russie [plus grand fournisseur d’hydrocarbures de l'UE], devrait s’amorcer au cours de la décennie 2020.

Ce déclin proche que vous décrivez est-il alors une raison de plus de faire cette transition écologique ?

C’est l’un des messages principaux de ce livre. Depuis le protocole de Kyoto en 1997 [premier accord international visant à la réduction des émissions de gaz à effet de serre], on fait du quasi-surplace sur la question de la sortie des énergies fossiles. Or, si nous ne le faisons pas de gré – pour éviter un monde à plus de 2 °C -, il faudra le faire de force, confrontés tout simplement à l’épuisement de la ressource.

Ce deuxième enjeu permet même d’envisager une nouvelle façon d’aborder le problème. En commençant par le poser dans sa dimension physico-technique. C’est-à-dire en commençant par prendre le temps de regarder le problème dans ces dimensions objectivables. On comprendrait alors qu’on est sorti du « pétrole facile ». On se rendrait compte aussi que, si le pétrole et les autres énergies fossiles ont été aussi dominants pendant des décennies, c’est bien parce qu’elles étaient ce qu’il y avait de plus simple à exploiter. Par définition, toutes leurs alternatives sont plus compliquées à mettre en œuvre. Il est par conséquent indispensable de trouver le moyen de consommer moins d’énergie. De faire plus avec moins. Le remède, ce sont les gains d’efficacité énergétique.

Conventionnel, non-conventionnel… Quelle différence ?

« Le pétrole que l’on exploite aujourd’hui s’est formé depuis un milliard d’années, c’est-à-dire depuis qu’il existe sur cette planète des matières organiques issues d’êtres vivants, expliquent Matthieu Auzanneau et Hortense Chauvin, dans Pétrole, le déclin est proche. » Le pétrole conventionnel, la forme reine des hydrocarbures, est puisé dans des roches poreuses et perméables dites « réservoirs », scellées dans les profondeurs de la terre sous une couche de roche perméable », poursuivent-ils

Tous les hydrocarbures qui ne sont pas puisés dans des roches-réservoirs sont dits non-conventionnels. Dans le lot, entre notamment les sables bitumineux, exploités au Canada, mais aussi donc le pétrole de schiste extrait à la périphérie des roches-mères par fracturation hydraulique. »