Pollution : Faut-il l’équivalent de l’Accord de Paris sur le climat, mais pour le plastique ?

ENVIRONNEMENT De plus en plus de pays s’attaquent, ces dernières années, à la pollution plastique. Mais ces mesures sont encore trop timides et le fléau mondial. D’où la nécessité d’arriver à un traité international. Des discussions ont commencé en 2016, mais le projet est encore loin d’aboutir

Fabrice Pouliquen
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Un homme ramasse des ordures, y compris des déchets plastiques, sur la plage de la Costa del Este, à Panama City, le 19 avril 2021.
Un homme ramasse des ordures, y compris des déchets plastiques, sur la plage de la Costa del Este, à Panama City, le 19 avril 2021. — Luis ACOSTA / AFP
  • Entre 8 et 18 millions de tonnes de déchets plastiques terminent chaque année dans la mer, une pollution qui pourrait tripler d’ici à 2040. De quoi en faire une pression majeure pour la biodiversité, mais aussi un accélérateur de la crise climatique.
  • Si des pays ont commencé à s’attaquer à ce fléau, en adoptant notamment des interdictions de plastiques à usage unique, le périmètre de ces mesures est souvent trop restreint et les déchets plastiques n’ont, en outre, pas de frontières, rappelle WWF.
  • D’où la nécessité d’harmoniser la lutte à l’échelle mondiale. Des négociations sont en cours depuis 2016 pour aboutir à un traité international contraignant. Où en est-on ? 20 Minutes fait le point.

En matière d’environnement, il y a des conventions internationales sur le changement climatique, la diversité biologique, la lutte contre la désertification, ou encore la Convention de Bâle, sur le contrôle des mouvements transfrontaliers des déchets dangereux et de leur élimination. Toutes sont adossées à des Conférences des parties qui réunissent, généralement une fois par an, les Etats signataires pour vérifier la bonne application des objectifs fixés.

Faut-il ajouter une autre convention internationale, cette fois sur la pollution plastique ? Elle ne serait pas de trop pour lutter contre ce fléau environnemental. Entre 8 et 18 millions de tonnes de déchets plastiques, issus des continents, terminent chaque année dans la mer, rappelle l’Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer (Ifremer)*.

Le pire est à venir ?

Et le pire est encore à craindre, alerte WWF dans un rapport publié sur le coût réel du plastique** le 6 septembre. La demande mondiale en plastique ne fléchissant pas, la production pourrait plus que doubler d’ici à 2040, et la pollution plastique des océans tripler, projette l’ONG. Cette dépendance au plastique n’est pas seulement une pression croissante pour la biodiversité. C’est aussi un accélérateur de la crise climatique, insiste WWF, qui estime que le plastique, sur l’ensemble de son cycle de vie [de sa production à la gestion de sa fin de vie], pourrait compter pour 20 % de l’empreinte carbone mondiale.

François Galgani, océanographe à l’Ifremer et spécialiste des plastiques, ne dresse pas un tableau aussi noir. Il garde espoir que les mesures qui ont commencé à être prises ces dernières années portent leur fruit, des premières interdictions de plastiques à usage unique aux plans pour améliorer la recyclabilité des matériaux, en passant par les engagements d’industriels à utiliser toujours plus de plastique recyclé ou la convention internationale pour la prévention de la pollution des mers par les navires. « La pollution plastique est restée longtemps sous les radars des Etats, seulement considérée comme une nuisance avant tout esthétique, indique-t-il. Ce n’est plus le cas ces dernières années. »

Des périmètres d’action trop restreints ?

Mais ces premières mesures sont-elles à la hauteur ? C’est tout le problème pour le WWF. Elles se focalisent pour la plupart sur une seule étape du cycle de vie des plastiques – une fois ceux-ci devenus déchets – et sur des périmètres très restreints, pointe l’ONG dans son rapport du 6 septembre. « S’attaquer aux plastiques à usage unique est une chose, le problème est que cette pollution prend sa source dans de nombreux autres secteurs, illustre Pierre Cannet, directeur du plaidoyer et des campagnes du WWF France. C’est l’agriculture [notamment lorsqu’elle utilise des bâches], la pêche, le traitement des déchets… » Autre difficulté : les déchets plastiques voyagent. « Ne serait-ce parce que les produits plastiques sont fabriqués dans un coin du monde, consommés dans un autre, puis envoyés dans un troisième, comme déchets, pour être traités », poursuit Pierre Cannet.

D’où cette nécessité d’aboutir à un accord international, juridiquement contraignant, établissant des objectifs et des outils harmonisés pour l’ensemble des pays. « Des discussions ont déjà commencé entre les pays depuis 2016, dans le cadre de l’Assemblée nationale des Nations Unies sur l’environnement (Unea) », raconte François Galgani, qui fait partie du groupe scientifique lancé en parallèle pour accompagner les pourparlers. Pour Pierre Cannet, l’idée serait plus d’intégrer un traité international sur la pollution plastique à une convention internationale déjà existante. Celle de Bâle, par exemple, sur le transport des matières dangereuses.

C’est l’une des options sur la table, confirment François Galgani comme Diane Beaumenay-Joannet, responsable plaidoyer plastique à Surfrider Europe. Mais la porte n’est pas fermée à l’idée de créer une convention internationale à part entière, disent-ils tous deux. Avec donc des COP dédiées, organisées pour suivre l’application de l’accord. Et même un groupe scientifique, à l’instar du Giec (pour le changement climatique) ou de  l’Ipbes (pour la biodiversité), chargé de faire l’état des connaissances sur la pollution plastique et émettre des recommandations. « Ce serait plus fort qu’un simple traité », glisse François Gagliani.

« Un processus qui sera forcément long »

Mais la forme n’est pas le seul enjeu. Le contenu aussi. « Il serait dommage, par exemple, que cet accord international ne porte que sur la pollution plastique marine sans prendre en compte celle terrestre », estime Diane Beaumenay-Joannet. « Il faudrait aussi que ce traité acte l’ambition de stopper les « fuites » de plastique à l’horizon 2030, demande Pierre Cannet pour le WWF. Et contraigne, d’ici là, les pays signataires à se fixer des objectifs nationaux et des plans d’actions. »

Enfin, pour que ce traité soit réellement efficace, il faudra aussi qu’un maximum de pays le signent, le ratifient et l’appliquent concrètement. Pas gagné ? « S’il y a un consensus sur la nécessité de s’attaquer à la pollution plastique, les pays ne sont pas tous d’accord pour s’appliquer les mêmes contraintes », rappelle François Gagliani.

Quoi qu’il en soit, le processus sera long. « Il faut compter une dizaine d’années pour une convention », évalue l’océanographe de l’Ifremer. Et depuis 2016, on a assez peu avancé, à écouter Diane Beaumenay-Joannet. « Les discussions menées dans le cadre des Unea ont jusqu’à présent visé à demander l’ouverture de négociations autour d’un traité international, raconte-t-elle. Le Rwanda et le Pérou ont déposé une résolution en ce sens, qui sera abordée à la prochaine réunion, en février 2022. » Il faut donc encore que cette résolution soit adoptée par une majorité de membres pour qu’on entre dans le vif du sujet.

Soutien timide de la France ?

Le Congrès de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), qui s’est achevé samedi à Marseille, était l’occasion de sonner la mobilisation générale derrière cette résolution. « Il y a eu une motion favorable à ce projet d’accord international votée à Marseille », commence Diane Beaumenay-Joannet. De son côté, Pierre Cannet reste sur sa faim et regrette notamment que dans son discours inaugural, Emmanuel Macron n’ait pas fait mention de ce traité. « Si la France est active sur l’enjeu plastique, elle reste relativement discrète sur ce projet d’accord », note François Gagliani. Le sommet One Ocean, que le président français a annoncé vouloir organiser fin 2021 ou début 2022, pourrait être l’occasion de rectifier le tir.

* Vendredi encore, l’Ifremer signalait la sortie d’une étude réestimant à 24.400 milliards de fragments la quantité de microplastiques [en quoi se dégradent petit à petit les déchets] à la surface des océans. Soit cinq fois plus que la précédente estimation de 2014, largement sous-évaluée.

** Ce rapport de WWF estime que le coût réel du plastique – sociétal, environnemental et économique – est dix fois plus élevé que son coût de production.