Congrès mondial de la nature : « Nous faisons face au procès de ce que les hommes ont produit », lâche un leader indigène

INTERVIEW Pour Mindahi Bastida, membre des Otomis, un peuple autochtone du Mexique présent à l'UICN, nous vivons « un temps critique » mais l’espoir de changement est là.

Propos recueillis par Alexandre Vella
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Mindahi Bastida est membre du peuple Otomi, dans l'actuel Mexique
Mindahi Bastida est membre du peuple Otomi, dans l'actuel Mexique — Planète Amazone
  • Membre de l'« Alliance des gardiens de la nature », une union lancée en 2015 à l’appel du chef amazonien Raoni, Mindahi Bastida, leader indigène mexicain était présent au Congrès mondial pour la nature de Marseille.
  • S’il regrette que les peuples indigènes ne soient pas inclus dans le processus de décision, il a confié à 20 Minutes qu'il entendait continuer à travailler à des alliances avec « des associations, des parlementaires, des politiques ou même le secteur privé » qui les comprennent.
  • Pour autant, ce leader du peuple autochtone du Mexique pose un regard critique sur ces sommets et les décisions qui en découlent.

En 2015, au moment de la COP 21 de Paris, plusieurs leaders de peuples indigènes, rejoints par des militants, se sont unis à l’appel de Raoni pour former une « Alliance des gardiens de la nature ». Mindahi Bastida, membre des Otomis, un peuple autochtone du Mexique, représentait cette Allaince au Congrès mondial pour la nature de Marseille. Il a pris le temps de discuter avec 20 Minutes, accompagné de son ami Gert-Peter Bruch qui sort actuellement Terra Libre, documentaire retraçant trente ans de lutte indigènes.

Quel est votre sentiment sur ce congrès et plus largement celui des peuples indigènes ?

D’abord nous devons comprendre que ces congrès sont hautement nécessaires pour protéger la vie et la diversité culturelle, car nous ne pouvons pas séparer diversité biologique et diversité culturelle. Alors notre rôle, c’est d’amener notre conscience et la sagesse de nos ancêtres pour vivre en paix et en intégrité avec « mother earth ».

Vous estimez-vous davantage écouté et pris au sérieux ces dernières années ?

C’est un processus de croissance, qui n’est pas simple, comme n’importe quelle lutte sociale dans le monde. Nous sommes persévérants et voyons une très très lente progression de la considération qu’on nous accorde, mais ce n’est pas encore assez.

Dans le système des Nations unies ou dans d’autres organisations intergouvernementales, ils nous demandent d’être présents mais nous restons en dehors des processus des décisions car nous ne sommes pas une nation, comme ils disent. Nous gagnons cependant plus de respect de la part de la société, donc il faut continuer et continuer à s’allier avec des associations, des parlementaires, des politiques ou même le secteur privé qui comprennent de la crise qui nous tue. Nous devons travailler ensemble et faire émerger un idéal propre.

N’êtes-vous pas agacé d’être cantonné dans les institutions à un rôle représentatif, presque totémique ?

C’est vrai, nous ne sommes pas pris en compte dans le processus de décision. Et pourtant nous le mériterions, car ce que le monde appelle « conservation » est en réalité notre territoire. Nous ne prenons pas juste soin de la biodiversité dans nos territoires, mais de celle du monde car Mère nature est un tout, et nous faisons partie de la nature. Une seconde chose est que le système de marché cause beaucoup de dégâts. Alors aujourd’hui, on nous vend le système « Redd », qu’on a appelé ensuite « Redd + ». Ce système de compensation d’émission carbone, globalement appelé « solution fondée sur la nature », est un gros problème. Car à nos yeux, ce genre de stratégies ne sont qu’une autre manière d’exploiter la nature. Nous sommes vraiment inquiets, car si leurs intentions paraissent bonnes, elles altèrent tout de même la nature et sont une nouvelle justification pour continuer à polluer l’atmosphère, ce que nous appelons « father sky ». Ces bons d’émission carbone sont des permis de tuer.

Avez-vous de l’espoir quand même ?

Nous avons besoin de travailler avec les gouvernements et les entreprises pour prendre soin de la nature. Mais combien de sommets ont eu lieu dans le passé ? Allons-nous mieux ? Les politiques continuent, les industries polluantes ne sont pas fermées et des pays comme l’Inde ou la Chine justifient leurs actes en disant que d’autres l’ont fait par le passé et qu’ils ont droit à leur croissance aussi. Ce paradigme ne nous donnera pas le bien-être dont nous avons besoin. Alors nous devons entrer dans un processus d’unification du monde pour agir. Il y a la prophétie de l’aigle et du condor*, nous sommes dans un temps critique. Comment renverser cette domination des humains sur d’autres espèces et d’autres humains et changer non seulement le récit mais aussi les actions ?

On nous vend le système « Redd », qu’on a appelé ensuite « Redd + ». C'est un système de compensation d’émission carbone, globalement appelé « solution fondée sur la nature » et c’est un gros problème (...). Ces bons d’émission carbone sont des permis de tuer. »

Seriez-vous tenté de vous réjouir du désastre en cours et de dire, en somme « nous vous avions prévenus et nous avons été les premières victimes » ?

Ce serait très triste de dire que nous serions satisfaits. Mais bien sûr, cela confirme ce que nous voyons depuis maintenant de nombreuses années. Le changement affecte nos communautés qui sont en première ligne. Nous savons ce qui est en train de se passer, les extinctions, les réfugiés, les feux, etc. C’est un processus en cours et cela devient de pire en pire.

Ce dont nous sommes témoins, ce n’est pas juste un changement ou une « crise » climatique. Ce à quoi nous faisons face maintenant est un procès, un procès de ce que ce temps a produit et de ce que les hommes ont produit. Nous sommes dans une position très compliquée. Et elle ne concerne pas seulement les entreprises ou les Etats, elle touche également les citoyens, les peuples et beaucoup d’espèces.

Pensez-vous pouvoir renverser le cours de l’histoire ?

Comment faire revenir le rhinocéros blanc et les centaines d’espèces perdues ? Ce n’est pas possible. Donc la première chose à faire, c’est de ralentir. Nous pouvons en revanche inverser ce cercle vicieux, ces manières de faire et d’être qui ne sont bonnes ni pour nous, ni pour les autres espèces. Concernant les plastiques, par exemple : la loi ne devrait pas juste les interdire, mais l’utilisation du pétrole chimique devrait être limitée par la loi.

Vous êtes Mexicain. Que pensez-vous du mouvement zapatiste, qui y mène aussi une lutte indigène ?

Je ne suis pas pour l’usage des armes mais je respecte l’idéal du mouvement. Je respecte le fait qu’il vise une certaine autodétermination. Mais je pense que ce genre de mouvement devrait mieux travailler avec les institutions, y compris locales. Les différents peuples du Mexique et ailleurs dans le monde devraient pouvoir être représenté dans les institutions. Hélas, jusqu’à présent nous sommes vraiment du folklore.

*Croyance amérindienne d’une alternance du temps entre le celui du condor, oiseau du sud incarnant la sagesse et celui de l’aigle, oiseau du nord, incarnant la science et le progrès.