Biodiversité : « Le sujet n’est plus de financer des parcs naturels, mais de réorienter le système économique », estime le directeur de l’AFD

INTERVIEW Du 3 au 11 septembre se déroule à Marseille le Congrès mondial pour la nature. Le directeur général de l’Agence française de développement, présent à cet événement, répond à nos questions

Propos recueillis par Alexandre Vella
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Rémy Rioux, le directeur général de l'Agence française de développement
Rémy Rioux, le directeur général de l'Agence française de développement — Emmanuel Lafay / AFD
  • Créée en 1941, l’Agence française de développement intervient dans 115 pays dans le monde avec un budget de 12 milliards d’euros.
  • Alors que s’ouvre à Marseille cette semaine le Congrès mondial pour la nature, Rémy Rioux, son directeur général, répond à nos questions.
  • Il estime, entre autres, qu’il faudrait 1.000 milliards d’investissement par an à effet positif sur la nature pour parvenir à un changement d’orientation de nos économies.

Rémy Rioux est le directeur général de l’Agence française de développement (AFD). Cette institution financière, banque publique de développement créée en 1941, est dotée d’un budget annuel de 12 milliards d’euros, des ressources tirées essentiellement de subventions de l’Etat, de l'Union Européenne et par l’émission d’obligations sur les marchés. L’AFD intervient dans 115 pays, finançant par des dons ou des prêts des projets de développement dont la moitié à impact positif sur l’environnement, telle la grande muraille verte du Sahel. Alors que s’ouvre cette semaine à Marseille le Congrès mondial pour la nature, 20 Minutes s’est entretenu avec lui, lui demandant, notamment, ce que peut bien faire la finance pour sauver la nature…

Qu’attendez-vous de ce Congrès mondial de la nature ?

Nous sommes tous, sans exceptions, plongés dans une triple crise : crise sanitaire, crise climatiquele rapport du Giec vient de sortir – et crise de la biodiversité. Ce congrès va être un moment très intéressant pour réévaluer le sujet de la biodiversité et explorer ses liens avec la crise environnementale et sociale d’ensemble. On sait bien que le Covid-19 a un lien probablement direct avec des questions de biodiversité, qui a elle-même un impact très direct sur la dégradation de la situation climatique.

Ce congrès va ouvrir une grande séquence qui va se poursuivre en Chine à Kunming, début octobre, avec l’ouverture de la COP 15 – la grande conférence des Nations unies sur la biodiversité, qui se prolongera en 2022. Puis, il y a la COP 26 sur le climat de Glasgow en novembre de cette année, qui nous préoccupe. Puis la COP désertification. Une séquence internationale importante pour prendre soin de notre planète, dans toutes ses dimensions, et elle démarre à Marseille. Et l’IUCN, qui organise ce Congrès, c’est 1.200 membres et 10.000 experts. Une force et une richesse intellectuelle et opérationnelle unique pour définir, je l’espère, un message très fort, porté par la société civile et les scientifiques. Pas uniquement une discussion d’Etat à Etat, mais quelque chose qui montre que de plus en plus d’acteurs appellent à des solutions concrètes, puissantes, sur les questions de biodiversité.

Pourquoi cette synergie avec la « société civile » est-elle importante ?

J’ai été l’un des négociateurs de l'Accord de Paris lors de la COP 21. Une des conditions du succès, c’est précisément que nous avions réussi, à côté de la négociation entre les gouvernements, à rassembler tous les autres acteurs et à créer une émulation collective. Il faut qu’on arrive à construire la même dynamique sur les questions de biodiversité.

Quels sont les freins à une transformation rapide ? On sait, d’après les rapports du Giec, que le temps presse…

Je crois que tout le monde a pris conscience qu’il fallait changer. Que notre modèle de développement, comme celui d’autres pays du monde, est inadapté. La très grande accélération que nous connaissons depuis les années 1970 est en train de dévorer la planète. Il faut à présent réduire le temps, l’épaisseur, l’inertie, entre cette prise de conscience et les changements de nos comportements individuels et collectifs et leur traduction à un niveau politique.

La bonne nouvelle, c’est qu’on se pose cette question. Je crois qu’il y a une claire bascule à partir de 2015 et de l’Accord de Paris. Nous savons qu’il faut agir, y compris sans doute ceux qui rejettent encore, parfois avec violence, les évolutions indispensables. Pour ce qui me concerne, je peux témoigner que toutes les banques publiques de développement sont maintenant très conscientes des enjeux du développement durable. Et, à l’international, l’AFD est très active, au nom de la France et sous l’impulsion d’Emmanuel Macron.

Sur le climat, le message est passé, mais il reste beaucoup à faire. Ce que nous allons pousser plus fort encore, à Marseille, c’est l’enjeu de la biodiversité. Sur le plan financier, il faudrait 1.000 milliards par an d’investissements ayant un effet positif sur la nature. Nous en sommes à 150, à 80 % de l’argent public. Il faut réorienter les subventions néfastes, davantage de financements privés, et les banques publiques doivent anticiper et accélérer ces transformations. Et il ne faut pas oublier les pays du Sud. On a les ordres de grandeurs, on en discutera à Marseille et on verra si on peut aller plus loin. C’est ce débat qu’on cherche actuellement à susciter dans le monde financier.

Comment la finance peut-elle sauver la nature, la biodiversité ? La nature a-t-elle besoin de la finance ?

On a longtemps considéré que la biodiversité n’était qu’une question de conservation, qu’il fallait essentiellement créer des espaces naturels protégés. Cela reste évidemment très important, et il y a l’ambition de parvenir à 30 % des espaces protégés d’ici 2030, alors que nous en sommes à 17 % seulement.

Mais il faut aussi passer d’une logique de conservation à une logique de transformations de toutes les chaînes de valeurs, des sociétés, des modes de vies. Le sujet n’est plus seulement de financer des réserves et des parcs naturels, mais de réorienter l’ensemble du système économique. Notamment en diffusant ce qu’on appelle des « solutions fondées sur la nature ». Des technologies qui ont un double bénéfice, à la fois cohérentes avec le développement social et bonnes pour la nature. Il nous faut définir clairement ce catalogue des solutions disponibles.

Comment conjuguer croissance économique et protection de l’environnement ?

Les niveaux de croissance et les retours sur investissements qui étaient attendus depuis une trentaine d’années n’ont plus de sens. Il va falloir entrer dans un monde plus patient, moins « rentable ». Je ne le qualifierai pas de décroissant mais de conscient et responsable des enjeux de long terme. Et j’ai l’impression – nous n’y sommes pas encore – que cette conscience se diffuse dans le monde financier. On travaille avec beaucoup d’entreprises qui ont compris ça, même si souvent leurs actionnaires ne l’ont pas encore réalisé. Et puis, je travaille et voyage essentiellement dans des pays en développement, et n’y parler que de décroissance, c’est être européocentré. Il faut parler d’impact, de ce qu’on va réussir à changer dans nos vies.

N’y a-t-il pas ici la trame d’un grand récit ? Et une forme d’espoir parce que notre grand projet politique mondial est en train de se structurer autour de ces questions ? Dans un monde où on a dit si longtemps « Il n’y a plus d’idéologie, il n’y a plus de récit, il n’y a plus de collectif », je crois le contraire. Il y a, bien sûr, beaucoup de forces contraires, mais je pense qu’on est en train de toucher et de diffuser quelque chose d’extrêmement puisant qui va embarquer la majorité des pays du monde. Le plus rapidement, le mieux.

Vous intervenez notamment en Amazonie. La déforestation au Brésil n’a jamais été aussi rapide. Que peut l’Agence française de développement contre Jair Bolsenaro ?

Déjà, montrer qu’il est possible d’avoir un développement économique en protégeant et gérant de façon durable la forêt, en lien avec les peuples indigènes et les acteurs économiques et politiques. On a actuellement plusieurs projets au Brésil, en Equateur, en Colombie, qui démontrent que cela marche. Ce sont des preuves. L’étape d’après, c’est de passer du projet aux politiques publiques et à la réorientation du système financier. Au Brésil, avec les banques publiques locales, qui sont nos partenaires et des acteurs importants dans leur propre pays, mais aussi en Chine, en Indonésie et dans les 115 pays où l’AFD coopère. L’Amazonie, mais aussi les écosystèmes d’Afrique et d’Asie sont des zones où l’avenir du monde se joue actuellement. Il faut y être très présent.

Êtes-vous optimiste dans la capacité de l’humanité à enrayer cette dynamique de destruction ?

Je suis déterminé et à la recherche des ressorts d’une action concrète beaucoup plus ambitieuse. Nous sommes dans une meilleure situation qu’il y a une dizaine d’années, au moment de la crise financière. A la différence d’il y a douze ans, et même s’il y a la nécessité de relancer nos économies, je trouve que les questions de transformations de long terme de nos modèles de développement n’ont pas disparu de la discussion. Il faut accélérer très fort maintenant mais il me semble que nous sommes de plus en plus nombreux à essayer de penser le long terme dans le court terme. En Europe, notamment.

Comment l’Agence française de développement coopère-t-elle avec les autres banques publiques de développement de l’UE, ou de Chine, par exemple ?

Nous avons organisé en novembre 2020 un sommet « Finance en commun » (FiCS), très original, pour commencer à organiser à un niveau global toutes ces institutions. Il y a dans le monde 500 banques publiques de développement qui viennent accélérer des transformations ou compenser ce que le marché ne fait pas. Elles investissent tous les ans plus de 2.500 milliards de dollars. C’est 10 % de l’investissement mondial chaque année qui est public, auquel on pourrait demander, à partir de maintenant, « Vous ne faites plus rien qui soit mauvais pour le changement climatique – terminé les centrales à charbon – et pour la nature, et vous réduisez aussi les inégalités sociales. »

On n’en est pas encore là encore, bien sûr. Mais nous le demandons. Et ce serait une grande avancée et un point de bascule dans la façon d’investir. Nous poursuivrons ce travail de mobilisation au congrès à Marseille, où il y aura plusieurs événements avec les banques publiques de développement du monde entier, pour faire avancer des solutions innovantes et créer le mouvement.