Relocalisation : Le cornichon, en mode reconquête dans les champs français

AGRICULTURE Le cornichon est l’une des production que la France a perdu avec l’industrialisation de l’agriculture. Résultat : ils nous viennent désormais d’Inde et des pays de l’Est. Dans le Loir-et-Cher et la Sarthe, Reitzel et 24 agriculteurs tentent de changer la donne

Fabrice Pouliquen
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Depuis quelques années, en partenariat avec Reitzel, Sylvain Teissier, agriculteur dans le Loir-et-Cher, relance la culture du cornichons sur ses terres.
Depuis quelques années, en partenariat avec Reitzel, Sylvain Teissier, agriculteur dans le Loir-et-Cher, relance la culture du cornichons sur ses terres. — Fabrice Pouliquen / 20 Minutes
  • Par le passé, le cornichon a poussé dans les champs de métropole, avant que la production soit massivement délocalisée dans des pays où la main-d’œuvre est moins chère. L’Inde, pays d’origine du cornichon, en tête.
  • Reitzel a sa filière indienne de cornichons qu’elle commercialise en France. Mais depuis 2016, la PME tente aussi en parallèle de relancer la culture du cucurbitacée autour de ses deux usines de Montrichard (Loir-et-Cher) et de Connerré (Sarthe) .
  • La première année, Reitzel avait ainsi produits 112.000 bocaux de cornichons français avec l’aide de deux agriculteurs partenaires. Cinq en plus tard, elle en espère 1,1 million en 2021 et qui proviennent de 24 exploitations désormais. Dont celle de Sylvain Tessier.

Pas de pluie et, idéalement, une température de 25°C. D’une certaine façon, le cornichon a les mêmes exigences qu’un grand nombre de vacanciers l’été. Et forcément, il n’a guère été servi ces dernières semaines. A Cangeay, entre Blois et Tours (Indre-et-Loire), Sylvain Tessier, agriculteur en association avec son épouse et son beau-frère, affichait du coup une mine fataliste le 3 août dernier, devant les trois hectares de l’exploitation familiale dédiée à la culture de la cucurbitacée…

Même si la récolte court encore jusqu’à mi-septembre. « Normalement, l’essentiel se fait entre le 5 juillet et le 15 août, explique-t-il. On ramassait jusqu’à 20 tonnes de cornichons par hectares. Ce devrait être moitié moins cette fois-ci. »

A 80 % d’Inde, à 15 % des pays de l’Est

Chez Reitzel, PME agroalimentaire qui achète toute la récolte de Sylvain Tessier, on préfère relativiser. « Les conditions météorologiques de 2019 et 2020 ont été exceptionnelles en France pour les cornichons, rappelle Morgane Gaweda, cheffe de marque « Jardin d’Orante » l’une des trois marques de cornichons de l’entreprise. On devrait revenir cette année à des rendements plus classiques. »

Reitzel prévoit tout de même de voir passer, dans ses deux usines de Montrichard (Loir-et-Cher) et de Connerré (Sarthe), quelque 150 tonnes de cornichons français bio et autour de 350 tonnes en conventionnel. Ceux de Sylvain Tessier, mais aussi de 23 autres agriculteurs partenaires situés à proximité. « De quoi sortir 1,1 million de bocaux contre 800.000 l’an dernier », liste Morgane Gaweda. Avec une é tiquette spéciale bleu-blanc-rouge, ces cornichons français seront commercialisés sous la marque Jardin d’Orante, mais aussi Bravo Hugo (sa marque bio) et Hugo Reitzel (pour la restauration).

L’ensemble couvre à peine 1 % de la consommation française de cornichons. Soit entre cinq et sept bocaux par foyers suivant que l’hiver est propice ou non aux raclettes. Mais qui sait d’où vient le reste ? « A 80 % d’Inde, 15 % des pays d’Est, et le reste d’autres pays d’Asie, comme le Sri Lanka », liste Morgane Gaweda. Il n’en fut pas toujours ainsi. « Ici, beaucoup d’agriculteurs consacraient une partie de leurs champs au cornichon jusque dans les années 1990 », indique Sylvain Tessier. Le constat ne vaut pas que pour la région tourangelle mais s’applique à bien d’autres coins de France, de la Bourgogne à la Normandie. « Semé en mai récolté jusqu’à mi-septembre, le cornichon s’adapte bien à tous les sols et s’accommode de températures comprises entre 15 et 35°C », rappelle Morgane Gaweda. Parfait donc pour la métropole.

« L’une de ces productions perdues avec l’industrialisation de l’agriculture »

Que s’est-il donc passé ? « Le cornichon fait partie de ces productions agricoles que l’on a perdues en France avec l’industrialisation de l’agriculture, raconte Yuna Chiffoleau, directeur de recherche en sociologie à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae), spécialiste des circuits courts alimentaires. Au même titre que la graine de moutarde, de certaines variétés de céréales, comme le sarrasin. Ce sont des filières qu’on peut difficilement intensifier ou valoriser sur du haut de gamme. Du coup, ces cultures ont été délocalisées dans des pays où la main-d’œuvre est beaucoup moins chère. »

Pour le cornichon, ce n’est pas la seule raison, glisse Morgane Gaweda. « L’Inde est tout simplement son pays d’origine et les conditions climatiques font que trois récoltes y sont possibles par an contre une seule en France », glisse-t-elle.

« On a commencé avec deux agriculteurs et de quoi faire 112.000 bocaux »

En clair, on a besoin de l’Inde pour assouvir l’appétit en cornichons des Français. Reitzel, lui-même a sa filière indienne d’où proviennent d’ailleurs la majorité des cornichons qu’il commercialise en France [sans l’étiquetage bleu-blanc-rouge du coup]. Tout le pari de la PME est d’estimer que le contexte est de nouveau favorable à la relance, en parallèle, d’une filière française du cornichon, en circuit court autour de ses usines. « On a commencé en 2016 avec deux agriculteurs partenaires et de quoi faire 112.000 bocaux après la première récolte », indique Morgane Gawed, pour souligner que le projet a déjà bien grandi en cinq ans.

« Dans un rayon d’une vingtaine de kilomètres, nous sommes désormais huit producteurs à avoir remis du cornichon dans les champs », calcule, de son côté, Sylvain Tessier. Pourtant, la culture n’est pas des plus simples. « Le fruit peut doubler de volume en une seule journée, illustre l’agriculture. Or, en France, on a pris l’habitude de manger du cornichon extrafin. Il faut donc passer régulièrement dans les champs pour cueillir le cornichon à cette taille. » Pour cette raison, la culture du cornichon est difficilement mécanisable et nécessite au contraire beaucoup de main-d’œuvre. Jusqu’à 15 personnes par hectare chez Sylvain.

Depuis quelques années, en partenariat avec Reitzel, Sylvain Teissier, agriculteur dans le Loir-et-Cher, relance la culture du cornichons sur ses terres.
Depuis quelques années, en partenariat avec Reitzel, Sylvain Teissier, agriculteur dans le Loir-et-Cher, relance la culture du cornichons sur ses terres. - Fabrice Pouliquen / 20 Minutes

Participer à la relocalisation de filières perdues

Mais la culture de la cucurbitacée a aussi ses avantages. Celui déjà d’apporter un complément de revenus des agriculteurs. « Les précédentes saisons, nous sommes parvenus à dégager 10.000 euros par ha, un bon ratio d’autant plus que la saison est courte, précise Sylvain Tessier. Le cornichon facilite aussi la rotation des cultures* et est économe en eau, un bon point dans ce contexte du changement climatique. »

L’agriculteur de Cangeay évoque enfin la fierté de participer, à son échelle, à la relocalisation de filières agricoles perdues en France. « Ce à quoi les consommateurs sont de plus en plus sensibles qui plus est », note-t-il. Yuna Chiffoleau ne lui fait pas dire. « Ce mouvement a déjà commencé avant l’épidémie de Covid-19, explique-t-elle. Poussé tant par les agriculteurs en quête de typicité pour diversifier leurs revenus alors que la France est de moins en moins compétitive sur l’agriculture industrielle, que par une part grandissante de consommateurs, soucieux notamment de réduire l’empreinte carbone de leur alimentation. » La crise sanitaire a accéléré la tendance encore en ajoutant une raison supplémentaire : celle d’assurer une meilleure autonomie alimentaire à la France.

Résultat : les tentatives de relance de productions agricoles perdues se multiplient en France. « Elles explosent même sur les céréales, reprend la sociologue de l’Inrae. Notamment les variétés très anciennes et locales de blésn vue de produire des pâtes ou du pain en réhabilitant, en parallèle, des petits moulins » Yuna Chiffoleau cite aussi des initiatives marquantes sur les légumes oubliés. « Le haricot de Bresse, par exemple, relancé dans la région lyonnaise en partenariat avec des chefs restaurateurs », illustre-t-elle.

Un plafond de verre pour le cornichon français ?

Le cornichon n’est donc qu’un exemple de ces tentatives de relocalisation. Pas seulement porté par Reitzel d’ailleurs, mais encore la Maison Marc dont les cornichons haut de gamme se trouvent plus en épicerie fine. Si la filière balbutie encore, elle ne demande qu’à grandir, à écouter Morgane Gawed qui dit recevoir des appels réguliers d’agriculteurs désireux de rejoindre le mouvement. « Le hic est qu’on se heurte à un plafond de verre, estime-t-elle. Peu de Français ont conscience que les cornichons qu’ils achètent viennent de l’étranger et ne cherchent donc pas du made in France sur ce produit. » Et sur les pots des concurrents – notamment d’Amora et de Maille, les deux leaders qui appartiennent tous deux au groupe Unilever –, « l’origine des cornichons n’est pas mentionnée sur les pots. Il faut appeler le service consommateur des deux marques pour avoir l’information, regrette Camille Dorioz, responsable de campagnes chez l'ONG foodwatch qui a plusieurs fois épinglé le manque de transparence de ces deux marques**. Ce n’est peut-être pas illégal, mais cela empêche les consommateurs de faire un choix éclairé, d’autant plus que ces deux marques sont associées comme françaises et ne manquent pas de jouer sur cette identité. »

*Sylvain Tessier explique ne pas semer les mêmes cultures dans un même champ d’une année sur l’autre mais effectue un roulement avec l’ensemble des productions de l’exploitation. « Les cornichons laisseront place à du maïs doux l’an prochain sur les trois ha qui leur étaient dévolus et ne reviendront pas ici avant quatre ou cinq ans, raconte l’agriculteur. Cette rotation permet d’éviter le développement de maladies et facilite aussi la lutte contre les mauvaises herbes. »

** En 2017 et 2019, l’ONG Foodwatch a épinglé Amora pour le manque de transparence sur l’origine de ses produits. « Notamment lorsque la marque était partenaire du tour de France et mettait en avant son » identité française « à travers le » barbecue français « qu’elle organisait, raconte Camille Dorioz. Dans les trois produits que la marque mettait en avant (ketchup, moutarde et cornichon), la matière première utilisée (cornichons, graines de moutardes et tomates) était majoritairement importée et parfois de très loin. » Sur un autre sujet, Foodwatch France a lancé, le 14 juillet dernier, une pétition en ligne pour une réglementation stricte et efficace sur l’usage des noms et symboles français sur la face des produits alimentaires. L’ONG relève régulièrement des arnaques sur les aliments « made in France ».