Congrès mondial de la nature : « La préservation de la biodiversité passe aussi par l’éducation »

INTERVIEW Marseille accueille, à partir de ce vendredi et jusqu’au 11 septembre, le Congrès mondial de la nature, la plus grande manifestation internationale pour la biodiversité. Maud Lelièvre, à la tête du comité français de l'ONG organisatrice, en explique les enjeux

Propos recueillis par Fabrice Pouliquen
— 
Un bébé tortue de mer se dirige vers la mer après sa libération au coucher du soleil sur une plage de la province d'Aceh (Indonésie), le 31 janvier 2020.
Un bébé tortue de mer se dirige vers la mer après sa libération au coucher du soleil sur une plage de la province d'Aceh (Indonésie), le 31 janvier 2020. — CHAIDEER MAHYUDDIN / AFP

Ils étaient 10.000 délégués à Hawaï en 2016 au dernier Congrès mondial de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) en 2016. Des chefs d’Etat, responsables politiques, acteurs économiques, scientifiques, ONG… Cinq ans plus tard, ce qui constitue le plus grand forum mondial de prise de décisions en matière d’environnement pose ses valises à Marseille pour une nouvelle édition, du 3 au 11 septembre.
Et si la pandémie de Covid-19 fera nécessairement baisser le nombre de participants, ce nouveau Congrès mondial de la nature – le premier accueilli par la France depuis la création de l’IUCN à Fontainebleau en 1948 – s’annonce crucial, notamment parce qu’il précède de quelques semaines la  COP15 15 biodiversité de Kunming, en Chine, à partir du 11 octobre, et même  la COP26 sur les changements climatiques de Glasgow (Ecosse), à partir du 1er novembre. Pour 20 Minutes, Maud Lelièvre, à la tête du comité français de l’IUCN, en décrypte les enjeux.

Maud Lelièvre, présidente du Comité français de l'IUCN.
Maud Lelièvre, présidente du Comité français de l'IUCN. - © Comité français de l?UICN

Peut-on déjà rappeler ce qu’est l’IUCN, et comment elle fonctionne ?

C’est une organisation non gouvernementale internationale dont le rôle est de promouvoir et de coordonner les actions de protection de la nature au niveau mondiale. Sans aucun doute la plus grande organisation en la matière. L’IUCN compte 1.400 membres issus de 165 pays. Ils sont répartis en deux chambres. La première est composée d’Etats. Ils sont 120 aujourd’hui à jour de cotisations. La deuxième regroupe le reste des membres, soit des ONG, des organisations de peuples autochtones, des agences de développement économique, des instituts scientifiques et universitaires, des associations d’entreprises… Dans le comité français de l’IUCN, on trouve ainsi l'Office national de la biodiversité (OFB), l'Office national des forêts (ONF), le Museum national d’histoire naturelle

Mais l’IUCN ne se résume pas seulement à ces deux chambres. Il comprend aussi un comité d’experts, riche de 18.000 membres et répartis dans six commissions. Ces experts produisent des travaux, organisent des colloques dans le but de consolider les connaissances scientifiques sur les enjeux de biodiversité et de conservation et d’aider l’IUCN à prendre les bonnes décisions.

On connaît l’IUCN pour la liste rouge des espèces menacées qu’elle élabore… Son travail va bien au-delà ?

Cette liste rouge est en effet l’un des travaux piliers de l’IUCN. C’est l’inventaire mondial le plus complet de l’état de la conservation globale des espèces végétales et animales. Autrement dit, une sorte de baromètre de l’état de la biodiversité dans le monde et sur lequel peuvent ensuite s’appuyer les politiques de conservation. Mais non, cette liste rouge n’est pas le seul apport de l’IUCN. En 2014, elle a aussi lancé  les listes vertes. Elles recensent les aires protégées dont la gestion est efficace pour la sauvegarde des espèces et dont la gouvernance et la gestion respectent des standards que l’IUCN a établis. Ces listes deviennent un outil précieux au moment où l’on parle de cette nécessité de  protéger 30 % de la superficie de notre planète d’ici à 2030. Il ne faut pas que « ces 30 % » soient seulement un objectif quantitatif, mais aussi qualitatif.

Enfin, par les positions qu’elle prend, l’IUCN influence ensuite l’élaboration de grands traités internationaux. Elle a ainsi joué un rôle central dans la création de la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction (Cites) qui réglemente fortement, depuis 1975, le passage en frontière de quelque 35.000 espèces animales et végétales. Et ce n'est qu'un exemple.

Dans tout ça, à quoi sert le Congrès mondial de la nature ?

C’est un peu nos Jeux Olympiques. C’est-à-dire un grand moment de rassemblement qui revient tous les quatre ans et où l’on va pouvoir avancer concrètement sur plein de sujets. S’y déroule déjà l’assemblée générale de l’IUCN au cours de laquelle ses 1.400 membres vont pouvoir soumettre au vote des motions qui, si elles sont validées, donneront les grandes orientations de l’organisation pour les quatre années à venir. Un lieu central de ces congrès est aussi le forum, un espace de débat public où les chercheurs échangent sur l’avancée de leurs travaux, présentent des études communes, etc. Ce forum est aussi le lieu parfait pour faire avancer des coalitions d’acteurs. Au sein du comité français, nous aimerions par exemple, à Marseille, lancer un réseau francophone des listes vertes.

Enfin, ces congrès ont une troisième fonction qui est de s’adresser au grand public. C’est essentiel car la préservation de la biodiversité passe aussi par l’éducation. Il y a aura ainsi à Marseille les Espaces Générations Nature, dans lesquels le public pourra vivre des expériences innovantes qui sensibilisent à la biodiversité tout en donne accès aux bons gestes pour la préserver.

Mais quelle est la différence entre le Congrès mondial de la nature à Marseille et la COP15 de Kunming ?

La COP 15 de Kunming est la quinzième réunion de la Conférence des parties à la Convention sur la diversité biologique. C’est l’équivalent des COP sur le changement climatique. La COP15 de Kunming est donc une conférence sous mandat de l’ONU. Les membres sont uniquement des Etats et elle doit déboucher théoriquement sur des accords contraignants pour ces derniers. Ce n’est pas le cas d’un Congrès mondial de la nature. Sinon, en effet, les deux événements sont très liés sur les thématiques qu’ils abordent. La France a poussé pour que le congrès de l’IUCN précède la COP15, de manière à ce que ce qui va se passer à Marseille lance sur de bons rails la réunion de Kunming [annoncée comme capitale car devant fixer la trajectoire mondiale en termes de biodiversité pour les dix prochaines années].

Que faut-il attendre alors de ce congrès à Marseille ?

Des sujets cruciaux seront à l’agenda. A commencer par cet objectif de 30 % de la planète en aires protégées en 2030. Des pays ont déjà bien avancé, notamment la France, qui a récemment annoncé la création de nouvelles réserves naturelles [l’archipel des Glorieuses, les forêts de Mayotte…] et entend atteindre cet objectif de 30 % sur son territoire dès 2022. On espère que le congrès sera l’occasion de nouvelles annonces en la matière parmi nos membres.

Il serait bon aussi que ce congrès permette d’avancer sur la protection des populations de mammifères marins menacées. La France est concernée, notamment par les échouages importants de dauphins sur le littoral atlantique. Plusieurs dispositions devraient être abordées au cours du congrès : la création des zones de protection renforcée (ZPR), la fermeture saisonnière de la pêche et/ou la réduction de la vitesse des navires dans certaines zones, de nouvelles organisations régionales de gestion de pêche, etc.

Nous poussons aussi, dans le comité français, pour la création d’une troisième chambre au sein de l’IUCN regroupant, cette fois-ci, les collectivités locales comme membres à part entière et votant. Une préservation efficace de la nature se joue aussi et même surtout à cette échelle et pas seulement à celle des Etats. Nous espérons aussi des prises de parole fortes pour demander que le trafic d’espèces sauvages, qui ne faiblit pas, soit intégré dans la Convention des Nations unies contre le crime transnational, comme le sont déjà le trafic d’être humain et le trafic d’armes. Des prises de paroles fortes aussi pour demander que les Etats placent la protection de la biodiversité au cœur de la relance post-Covid.

Cet enjeu-là de la protection de la biodiversité est-il encore aujourd’hui dans l’ombre de l’autre grand défi du XXIe siècle qu’est le changement climatique ?

La bonne nouvelle est que ces deux défis -changement climatique et protection de la biodiversité- sont de plus en plus pensés ensemble. L’exemple le plus frappant est ce rapport commun qu’ont publié  le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) et l’Ipbes [son équivalent sur la biodiversité] le 10 juin dernier, à la suite d’un atelier de quatre jours qui avaient réuni des experts des deux institutions en décembre dernier. Une première, et ce rapport insiste bien sur le fait que les crises climatiques et de pertes de la biodiversité sont étroitement liées et même se renforcent mutuellement. On s’en rend bien compte à travers la vague d'incendies de forêts cet été. La sécheresse favorise ces feux qui impactent la biodiversité mais libèrent aussi du CO2 dans l’atmosphère qui concourt à amplifier le changement climatique et donc à créer des conditions propices à une augmentation des feux de forêts futurs. D’où, une nouvelle fois, cette importance de mettre en avant, pour résoudre la crise climatique, des solutions fondées sur la nature. C’est-à-dire à la fois bonne pour le climat et la préservation de la biodiversité.