Rapport du Giec : S'attaquer au méthane, la stratégie la plus efficace pour lutter contre le changement climatique ?

GAZ A EFFET DE SERRE Si le dioxyde de carbone est la première source de réchauffement climatique et restera dominant dans le futur, le méthane arrive juste derrière et vaut le coup de s’y pencher. Au point même d’en faire une priorité ? Presque !

Fabrice Pouliquen
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Un site de forage de gaz de schiste à St. Mary's, en Pennsylvanie (Etats-Unis). Le boom du pétrole de schiste obtenu par fracturation hydraulique, une technique que les Etats-Unis développent depuis dix ans maintenant, explique en partie l'augmentation des concentrations de méthane dans l'atmosphère.
Un site de forage de gaz de schiste à St. Mary's, en Pennsylvanie (Etats-Unis). Le boom du pétrole de schiste obtenu par fracturation hydraulique, une technique que les Etats-Unis développent depuis dix ans maintenant, explique en partie l'augmentation des concentrations de méthane dans l'atmosphère. — Keith Srakocic/AP/SIPA
  • Où en est la science dans la connaissance des systèmes climatiques et du changement climatique ? C’est sur cette question que s’est penchée le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec), dans un rapport publié ce lundi.
  • Sans surprise, cette nouvelle publication acte une accélération du réchauffement climatique avec son corollaire : l’augmentation des événements climatiques extrêmes. Le Giec pousse ainsi plus que jamais à réduire nos émissions de gaz à effet de serre.
  • Et réduire nos émissions de CO2, premier gaz contribuant au réchauffement climatique, ne suffira pas. Le Giec met aussi en exergue l’enjeu de réduire nos émissions de méthane. La façon la plus efficace même pour contenir le changement climatique ?

« Les changements climatiques récents observés sont répandus, rapides, s’intensifient et sans précédent depuis des milliers d’années »… Le Groupe intergouvernemental d’expert sur l’évolution du climat (Giec) a publié ce lundi la première des trois parties de son rapport d’évaluation, travail au long cours qu’il n’avait pas sorti depuis 2014.

Ce premier volet – à voir comme une grande mise jour de l’état des connaissances scientifiques sur le changement climatique passé, présent et futur - ne laisse guère la place au doute : « à moins de réductions de nos gaz à effet de serre immédiates, rapides et à large échelle, l’objectif de contenir le réchauffement climatique à +1,5°C par rapport à l’ère préindustrielle sera hors d’atteinte », martèle le Giec.

« Le CO2, le gaz à effet de serre dominant… », mais…

L’enjeu alors, rappelle le climatologue chinois Panmao Zhai, coprésident du groupe 1 du Giec, est d’atteindre la neutralité carbone avant 2050, ce point d’équilibre à partir duquel nous n’émettrons pas plus de CO2 dans l’atmosphère que nous sommes capables d’en absorber, principalement via les puits de carbone naturels (océans, forêts, prairies, mangroves). Ces derniers ayant une capacité d’absorption limitée et tendant même à diminuer, il faudra donc forcément accélérer sur la baisse de nos émissions de CO2.

« C’est le gaz à effet de serre dominant, rappelle Pascale Braconnot, climatologue au Laboratoire des sciences du climat et de l’environnement (LSCE-IPSL), parmi les 234 auteurs à avoir contribué au rapport du Giec. Nous sommes d’ores et déjà sur un réchauffement global de +1,1°C par rapport à l’ère préindustruelle. Les émissions de CO2 contribuent à hauteur de 0,75°C à ce réchauffement et dans les cinq scénarios prospectifs que prend en compte le Giec [du plus optimistes (avec la plus forte réduction des GES) au plus pessimiste], le CO2 reste à chaque fois la première source de réchauffement climatique. »

Mais juste derrière, il y a le méthane (CH4), souvent présenté comme le grand oublié du climat. Pourtant, Il compte pour 0,5°C sur ces +1,1°C déjà acté. Comme pour le CO2, sa concentration augmente dans l’atmosphère. De + 156 % depuis 1750 [contre + 47 % pour le CO2] et plus 6 % sur les dix dernières années. « En 2019, les concentrations de CH4 n’ont jamais été aussi élevées depuis au moins 800.000 ans », pointe ainsi le Giec. Fort heureusement pour nous, ce gaz se dégrade plus rapidement dans l’atmosphère que le CO2, car il a sinon un pouvoir réchauffant bien plus puissant que ce dernier*.

Des émissions de méthane évitable ?

Une partie du méthane émis dans l’atmosphère l’est naturellement, notamment via la décomposition des végétaux. Mais les activités humaines, aussi, en génèrent. Notamment l’agriculture, en particulier l’élevage des bovins qui relâchant du méthane dans l’atmosphère en digérant (leurs pets et leurs rots pour être clair). Pas rien, l’agriculture représenterait près d’un quart des émissions totales de méthane estimées.

L’autre grand secteur émetteur est celui des hydrocarbures (gaz et pétrôle) où les rejets de méthane interviennent à différents stades. De l’exploration à la distribution, en passant par la production et peuvent être soient accidentelles (fuites), soit délibérées (gaz relâché ou « torché » pour des raisons de sécurité. Selon l’Agence Internationale de l’Energie (AIE), les compagnies pétrolières et gazières émettent plus de 75 millions de tonnes de méthane dans l’atmosphère chaque année, des émissions de plus en plus traquées par satellites, notamment l’Européen Sentinel-5P.

La traque au méthane, l’opportunité en or ?

Rageant… Publié en juin dernier, un rapport de l’ONU – le Global methane assesment — indiquait qu’il était possible de réduire de 40 % les émissions de méthane en 2030, principalement à l’aide de méthodes facilement déployables, peu coûteuses ou rémunératrices dans 85 % des cas. Faut-il alors en faire la priorité, comme le laisse entendre Durdwood Zaelke, président de l’Institut pour la gouvernance et le développement durable et l’un des examinateurs du rapport publié ce lundi. « Réduire nos émissions de méthane est la plus grande opportunité de ralentir le réchauffement climatique d’ici 2040 », dit-il dans des propos repris par le Guardian vendredi.

Sophie Szopa, directrice de recherche CEA au LSCE et coordinatrice du chapitre 6 du rapport du Giec, tempère. « La seule voie efficace pour arriver à la neutralité carbone et pour contrôler sur le long terme le réchauffement climatique est de baisser nos émissions de CO2, insiste-t-elle. Mais baisser nos émissions de méthane, doit venir en complément. » Ne serait-ce parce que cette bataille pourrait contribuer à baisser de quelques dixièmes de degrés le réchauffement climatique. Ce qui est loin d’être superflu.

Un effet gagnant-gagnant

Mais les enjeux vont au-delà. La traque aux particules fines dans l’atmosphère, lancée un peu partout dans le monde pour des enjeux de pollution de l’air et, par extension, de santé, a paradoxalement des effets néfastes sur la hausse des températures. « Une fois émis dans l’atmosphère, certains de ces aérosols vont se transformer et avoir effectivement un effet refroidissant, explique Sophie Szopa. C’est le cas du dioxyde de souffre qui va se transformer en sulfates. Ces aérosols vont agir comme des parasols en empêchant le rayonnement incident (rayon de lumière n’ayant subi aucune réfraction) de descendre dans l’atmosphère. Mais ces aérosols vont aussi servir de noyaux de condensation et changer ainsi la couverture nuageuse ce qui participe, de façon indirecte, à ce refroidissement. »

Ainsi, au global, « ces particules fines « masquent » aujourd’hui un tiers du réchauffement climatique lié aux gaz à effet de serre, si bien qu’en les réduisant, le réchauffement climatique pourrait s’aggraver à court terme », reprend Sophie Szopa.

Impossible de choisir entre ces deux combats. Le méthane pourrait pourtant résoudre ce dilemme. « Parce qu’il est à vie courte, abaisser drastiquement ses émissions laisserait espérer une baisse rapide de ses concentrations atmosphériques et donc des résultats plus immédiats sur le réchauffement climatique qu’avec le CO2 », reprend Sophie Szopa. De quoi donc permettre de contrebalancer, au moins en partie, l’effet néfaste qu’aura la lutte contre la pollution de l’air sur le réchauffement climatique.

Sophie Szopa ajoute une raison supplémentaire encore à cette nécessité de ne pas négliger la traque de nos émissions de méthane. « Une fois émis dans l’atmosphère, contrairement au CO2, le méthane va réagir chimiquement et produire de l’ozone, reprend la climatologue. Or, l’ozone est un polluant nocif pour la santé et qui altère aussi les écosystèmes et nuit au rendement des cultures de manière importante. » Traquer le méthane permettrait donc de faire d’une pierre deux coups, à la fois sur le réchauffement climatique et la santé. Un effet « gagnant-gagnant » sur lequel insiste particulièrement le Giec dans son nouveau rapport.

* Quand le dioxyde de carbone (CO2) reste dans l’atmosphère une centaine d’années le méthane, lui, n’y séjourne qu’une douzaine d’années. À l’échelle du siècle, le méthane est tout de même 25 fois plus puissant que le gaz carbonique en potentiel de réchauffement global (PRG), rappelle Futura Sciences. À quantité égale, le méthane est donc plus puissant en effet de serre que le CO2. Mais il n’y a pas autant d’émissions de méthane que d’émissions de dioxyde de carbone.