Rapport du Giec : « Les événements climatiques extrêmes sont un avant-goût de notre futur » analyse Christophe Cassou, l’un des coauteurs

CHAUD DEVANT Le premier volet du 6e rapport du Giec consacré aux bases physiques du climat et aux changements climatiques passés ou à venir vient d’être publié. Le climatologue Christophe Cassou, l’un de ses coauteurs, en décrypte les enjeux pour « 20 Minutes »

Propos recueillis par Emilie Petit
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C'est quoi le Giec ? — 20 Minutes
  • Les travaux du groupe 1 du 6e rapport du sur les sciences physiques du climat et les variations climatiques passées, présentes et futures a été publié lundi 9 août.
  • Ce premier volet conclu qu’une nouvelle hausse du thermomètre mènerait irrémédiablement à un réchauffement global de 1,5 °C au cours du XXIe siècle.
  • Selon le climatologue, directeur de recherche au CNRS et spécialisé dans la et de son changement global, qui a participé aux travaux du groupe 1, « ce qu’on vit aujourd’hui correspond aux trajectoires décrites dans les précédents rapports du GIEC ».

Ils étaient très attendus depuis plusieurs semaines. Les travaux du groupe 1 du 6e rapport du Giec sur les sciences physiques du climat et les variations climatiques passées, présentes et futures a été publié lundi 9 août. Sans grande surprise, ce premier volet, qui comprend l’évaluation de plus de 14.000 articles scientifiques, conclut qu’une nouvelle hausse du thermomètre mènerait irrémédiablement à un réchauffement global de 1,5 °C au cours du XXIe siècle. Et souligne l’augmentation en intensité et en nombre, dans les années à venir, des phénomènes climatiques extrêmes tels que les inondations et les sécheresses. De quoi nourrir les futures négociations de la COP26, qui se tiendra à Glasgow, en novembre prochain. En attendant la publication des parties des groupes 2 et 3 qui seront dévoilées en 2022.

Le climatologue Christophe Cassou, directeur de recherche au CNRS et spécialisé dans la modélisation du climat et de son changement global, a participé aux travaux du groupe 1 de ce nouveau rapport. Pour lui, « ce qu’on vit aujourd’hui correspond  aux trajectoires décrites dans les précédents rapports du GIEC ». Et ce n’est pas une bonne chose…

S’il y avait encore, ne serait-ce qu’un tout petit doute sur l’origine anthropique du changement climatique, ce nouveau rapport du groupe 1 du Giec les balaye d’un revers… Était-ce aussi catégorique dans les précédents rapports ?

Sur le niveau d’attribution du changement climatique aux activités humaines, il y a eu une évolution dans les différents rapports du Giec. Aujourd’hui, dans ce nouveau rapport, l’attribution du changement climatique observé, aux activités humaines est dite « sans équivoque ». Dans le langage calibré Giec, « sans équivoque » veut dire que c’est un fait établi. Et la contribution des facteurs naturels comme l’activité solaire et le volcanisme sont évalués comme négligeables. Cette fois, c’est bien affirmé ! Cette affirmation est aujourd’hui possible grâce à une amélioration des méthodes qui traitent de l’attribution du changement climatique aux différents facteurs qui peuvent induire des changements de la température globale. Un ensemble d’indications et de preuves qui se basent sur les modèles, les observations et une meilleure connaissance des processus physiques. Par ailleurs, le niveau de réchauffement de la dernière décennie est de 1,1 °C, et l’attribution du réchauffement au facteur humain est de 1,09.

Qu’il s’agisse de l’élévation du niveau de la mer, de l’acidification des océans, ou du recul des glaciers, les constatations et projections semblent réévaluer à la hausse l’augmentation de la température globale. Le 1,5 °C de l’accord de Paris pourra-t-il, malgré tout, être respecté ?

Dans ce nouveau rapport, on montre que ce seuil de 1,5°C, estimé sur une moyenne de 20 ans, sera clairement franchi dans les vingt prochaines années. Donc c’est plus tôt que dans le rapport spécial du Giec publié en 2018. On estime ce 1,5 °C sur la moyenne entre 2021 et 2040. On s’attend même à ce qu’il soit franchi au cours de la décennie 2030 ! Cette révision de date s’explique par une approche plus sophistiquée pour estimer le rythme du réchauffement climatique. On ne se base plus uniquement sur les modèles climatiques, mais sur un ensemble d’indicateurs dont les observations les plus récentes, une meilleure compréhension des processus physiques du climat et un ensemble de méthodologies statistiques et mathématiques. Cela nous impose donc encore plus cette contrainte physique qui est la neutralité carbone, encore plus vite.

Dans ce 6e rapport du groupe 1 du Giec, une partie porte pour la première fois sur les événements climatiques extrêmes. Pouvons-nous dire avec certitude, aujourd’hui, que ces phénomènes sont effectivement liés au réchauffement climatique, et risquent-ils de s’intensifier ?

Par définition, l'événement extrême est rare. Donc pour déterminer ce qu’est un événement extrême, il faut avoir le plus de recul temporel possible en matière d’observation. Il y a donc le recul observationnel qui est essentiel. Pour chaque gros événement extrême, des méthodes d’attribution, combinant observations et modèles, permettent de voir comment l’influence humaine a modifié la probabilité ou le risque que cet événement extrême survienne. Les événements climatiques extrêmes d’aujourd’hui sont un avant-goût de notre futur. On a déjà observé, au cours des 50 dernières années, une augmentation en fréquence. Et il faut savoir que les extrêmes changent selon quatre statistiques : la fréquence, l’intensité, la durée et la saisonnalité. Dans les extrêmes chauds, notamment les canicules, tout est à la hausse. Et concernant les précipitations, les pluies diluviennes augmentent aussi à l’échelle globale. On s’attend, par exemple, à ce que les moussons soient amplifiées avec, aussi, des spécificités régionales. Si on prend l’épisode de canicule de 2019 en France, cette année-là, elle avait une chance sur 50 de se produire. Pour un réchauffement futur de 1,5 °C, sa probabilité passe à une chance sur dix, et pour 2 °C, à une sur quatre. 

L’une des nouveautés, dans ce rapport, est l’amélioration des connaissances scientifiques de l'évaluation des changements climatiques au niveau régional. En quoi est-ce une avancée ?

Grâce à un nombre plus important de simulations climatiques permettant une meilleure compréhension du climat régional, il est possible, désormais, d'évaluer l’effet des activités humaines sur le climat local, et d’estimer comment la variabilité interne du système climatique vient moduler cet effet. Par exemple, cet été, en France, est plus froid et plus pluvieux que l’été dernier, alors que la tendance globale au réchauffement se poursuit. Une différence due, d’une année sur l’autre, à cette variabilité naturelle. Cette dernière peut, d’ailleurs, être plus forte dans certaines régions du monde, et elle peut, sur quelques années ou une décennie, amplifier le réchauffement climatique ou bien le masquer. Mais elle n’a que très peu d’impact sur le réchauffement global que nous atteindrons à la fin du siècle.

Cinq scénarios de futurs climatiques possibles ont été évalués avec, comme à chaque fois, un pire et un moins pire. Le scénario le moins catastrophique est-il réellement envisageable ?

Avant, les scénarios étaient basés sur des équilibres d’énergie du système climatique. On traduisait des émissions de CO2 en déséquilibres d’énergie qui nous conduisaient ensuite à des niveaux d’augmentation de température différents suivant nos émissions. Dans ce 6e rapport, il existe maintenant des scénarios de trajectoires socio-économiques qui correspondent à différentes histoires d’évolution des sociétés futures en fonction de ce qui est fait ou pas, en fonction des technologies, des choix politiques ou géostratégiques, de justice sociale et d'énergie, entre autres. Le scénario cinq, par exemple, qui utilise les énergies fossiles, utilise également des technologies permettant de compenser ses émissions. A l’inverse, le premier scénario est celui dans lequel on utilise le moins les énergies fossiles. Mais il tient compte d’une réduction à partir d’aujourd’hui, à l’instant T. Et ne pourra pas être envisagé sans réduction des émissions de gaz à effet de serre qui soient immédiates, fortes, soutenues et à très grande échelle.

Nos « émissions futures » ne sont pas celles dans dix ans, mais celles de maintenant. Et elles déterminent le réchauffement additionnel des prochaines années.