Empreinte environnementale : L’effet positif du Covid-19 n’a pas duré, le « Jour du dépassement » tombe ce jeudi 29 juillet

RETOUR A LA CASE DEPART A compter de ce jeudi, l’humanité vivra à crédit sur la Terre, ayant consommé toutes les ressources que la planète peut renouveler sur une année. En 2020, sous l’effet du Covid-19, la date avait reculé de trois semaines pour tomber le 22 août. Un gain déjà perdu

Fabrice Pouliquen
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Jour du dépassement: Retour au niveau pré-Covid-19 — 20 Minutes
  • Chaque année, Global Footprint Network calcule le jour du dépassement mondial, date à laquelle l’humanité a consommé les ressources naturelles que la Terre peut renouveler en un an, que ce soit pour assouvir nos besoins ou absorber nos émissions de CO2.
  • L’an dernier, en lien avec le Covid-19, ce jour du dépassement avait reculé de trois semaines pour tomber le 22 août. La relance, marquée par un redémarrage à la hausse des émissions de CO2, nous ramène dès cette année au niveau de 2019.
  • Mais le WWF attire l’attention sur un deuxième facteur expliquant cette nouvelle dégringolade : la dégradation des forêts tropicales, qui impacte leur capacité à absorber nos émissions de gaz à effet de serre. Et l’UE a sa part de responsabilité.

*Retour à la case départ. Le « Jour du dépassement » mondial tombe cette année ce jeudi 29 juillet. Soit le même jour qu’en 2018 ou en 2019, les deux dernières années pré-Covid-19. Ce jour du dépassement, calculé chaque année par Global Footprint Network, institut de recherche internationale établi en Californie, correspond à la date à laquelle l’humanité a consommé l’ensemble des ressources naturelles que la planète peut renouveler en un an.

Autrement dit, l’humanité vivra les cinq derniers mois de 2021 à crédit, et il nous faudrait l’équivalent d’1,7 planète Terre pour subvenir à nos besoins actuels.

« Une méthodologie constante qui en fait un indicateur pertinent »

Pour déterminer cette date, le Global Footprint Network s’appuie sur trois millions de données statistiques issues de 200 pays, précise le WWF France. D’un côté, le think-tank se penche sur l’empreinte écologique de l’humanité. « C’est-à-dire la quantité de ressources naturelles [terres agricoles, réserves halieutiques, forêts…] qui sont nécessaires, à l’échelle mondiale, pour satisfaire nos besoins alimentaires, nos besoins en bois, assurer le développement des villes… Et, surtout, absorber l’ensemble des émissions de gaz à effet de serre que l’humanité produit chaque année », commence Arnaud Gauffier, directeur des programmes du WWF. De l’autre côté, Global Footprint Network s’intéresse à la biocapacité réelle de la Terre, soit la quantité de ressources renouvelables qu’elle est capable de régénérer en un an.

Tous ces indicateurs sont ramenés à une unité commune, exprimée en hectares globaux. En divisant la biocapacité de la Terre par l’empreinte écologique de l’humanité, puis en multipliant le résultat par le nombre de jours d’une année, on tombe sur ce « jour du dépassement ». « La méthode n’est pas parfaite, ce qui est normal pour un indicateur qui agrège autant de données, reprend Arnaud Gauffier. En revanche, sa force est d’appliquer la même méthodologie d’une année sur l’autre, ce qui en fait un indicateur très intéressant pour se rendre compte des tendances. »

Un recul éphémère en 2020

En clair : est-on sur le bon chemin ? Non, si l’on en juge par cette longue dégringolade du jour du dépassement, « signe que nous consommons toujours plus vite l’ensemble des ressources que la planète peut produire en une année », rappelle Véronique Andrieux, directrice du WWF. En 1971, cette ligne rouge était franchie le 22 décembre, à quelques jours de la fin de l’année. C’était le 4 novembre en 1980, le 4 octobre en 1995, le 7 août en 2010… avant de se stabiliser autour de fin juillet-début août depuis 2017.

Seule l’année 2020 est sortie de cette courbe. Le jour du dépassement avait reculé de trois semaines, pour tomber le 22 août. Un renversement historique. Et pour cause : « C’est la seule fois que le jour du dépassement a reculé dans le calendrier », indique Véronique Andrieux. Mais difficile de s’en féliciter. « Nous pressentions que ce recul soit seulement éphémère, liée fortement à la baisse des émissions de gaz à effet de serre pendant la pandémie, reprend la directrice de WWF. Il était alors essentiel que les plans de relance, au niveau mondial, soient alignés sur nos objectifs climatiques et fassent la part belle aux énergies renouvelables. C’était l’occasion de faire un "reset" de notre économie pour ne pas revenir à des niveaux pré-Covid. »

Des émissions de CO2 qui repartent à la hausse et les forêts qui inquiètent

Loupé ? Le 20 juillet dernier, L’Agence internationale de l’énergie (AIE) avait lancé l’alerte après avoir calculé que seulement 2 % des plans de relance post-Covid ont été consacrés à ce jour à des projets énergétiques durables. L’agence anticipe un nouveau record d’émissions de CO2 en 2023. Et celles-ci sont déjà reparties à la hausse avec la relance, ce qui explique en grande partie ce retour à la case départ du « jour du dépassement ». L’empreinte carbone [la quantité de gaz à effet de serre générée par les activités humaines] représente, à elle seule, 60 % de l’empreinte écologique totale de l’humanité, rappelle-t-on au WWF. Le Global footprint network indique, lui, qu’à la fin 2020, les émissions totales de gaz à effet de serre reportées étaient de 5,8 % inférieures à celle de 2019. En prenant en compte les données les plus récentes du Global Carbon project, le think-tank anticipe une augmentation de 6,6 % de l’empreinte carbone pour 2021 par rapport à l’an dernier.

Au-delà de cette empreinte écologique mondiale qui dévisse, le WWF attire l’attention sur d’autres indicateurs qui ne sont pas au beau fixe. Du côté, cette fois-ci, des biocapacités terrestres. Plus précisément des forêts, puits de carbone naturels essentiels puisqu’elles absorbent une partie des émissions de CO2 émises par les activités humaines. Mais elles le font de moins en moins à mesure que le rythme de la déforestation s’accélère. Fin mars dernier, le rapport annuel du Global Forest Watch, basé sur des données satellites, enregistrait, pour 2020, la destruction de 4,2 millions d’hectares de forêts primaires tropicales, soit 12 % de plus que l’année précédente. « Ces pertes ont surtout été enregistrées en Amazonie, notamment dans sa partie sud-est, explique Véronique Andrieux. Si on prend seulement le Brésil, 1,1 million d’hectares ont été détruits en 2020, un record depuis 2008. » Arnaud Gauffier liste d’autres fronts avec de forts taux de déforestation l’an dernier. « La République démocratique du Congo, l’Indonésie, la Bolivie. »

L’Union européenne a sa part de responsabilité

Les forêts européennes ne sont pas au mieux non plus, « même si la surface forestière a augmenté ces siècles derniers, reprend le directeur des programmes du WWF. Mais il faut aussi parler qualité. Or, nous avons planté beaucoup de forêts qui n’ont de naturelles que le nom. Il s’agit de monocultures d’arbres, axées sur l’exploitation économique, qui n’ont pas beaucoup d’intérêt en termes de captation de carbone, puisque ces forêts sont coupées très rapidement et ne sont pas bien armées face au changement climatique. » Fin juin, dans son dernier rapport, le Haut conseil pour le climat (HCC) s’était ainsi inquiété du mauvais état des forêts françaises, qui « n’ont capté que les trois quarts de la quantité de CO2 qu’avait escomptée la Stratégie nationale bas carbone (SNBC) entre 2015 et 2019. »

Enfin, l’Union européenne participe aussi à accélérer la déforestation dans les Tropiques via ses importations. Celles-ci représentent 16 % de la déforestation liée au commerce mondial, ce qui fait de l’UE le deuxième destructeur mondial de forêts tropicales derrière la Chine et devant les Etats-Unis, avait calculé le WWF dans un rapport mi-avril. « Les cultures les plus à risque de déforestation que nous importons en France sont le soja [importé principalement du Brésil pour l’alimentation du bétail], l’huile de palme [importée de plus en plus pour être transformée en carburant *], le cacao, l’hévéa, le café… », détaille Arnaud Gauffier.

*75% du volume d'huile de palme consommée en France l'est pour faire des agrocarburants (kérozène ou diesel), précise Arnaud Gauffier. C'est 50% en Europe.

L’UE en quête de mieux sur les forêts ?

La Commission européenne tente d’agir tant pour préserver ses forêts que pour lutter contre la déforestation importée. Sur le premier volet, « elle a sorti, il y a quelques jours, sa stratégie pour la préservation et l’exploitation de ses forêts, rappelle le directeur de programme du WWF. Elle est plutôt ambitieuse et vise notamment à empêcher le développement des monocultures. Mais ce texte a suscité une levée de boucliers de onze ministres de différents Etats de l’UE en charge des forêts, dont Julien Denormandie [ministre de l’agriculture] en France. »

Bruxelles présentera aussi, en septembre, un projet de législation visant à empêcher la mise sur le marché de produits issus de la déforestation. Cette fois-ci, le WWF attend de la France qu’elle joue un rôle-clé pour porter ce sujet sur le devant de la scène. « Nous accueillons le Congrès mondial de la nature de l’UICN (Union internationale pour la conservation de la nature) du 3 au 11 septembre à Marseille, rappelle Véronique Andrieux. Surtout, la France assurera la présidence de l’UE au premier semestre 2022. »