« On prend conscience de la souffrance animale en élevage, mais on n’imagine pas à quel point ça peut aller mal », estime Romain Espinosa

« 20 MINUTES » AVEC Romain Espinosa, économiste de la condition animale, a récemment publié « Comment sauver les animaux ». Il y décrypte l’écart entre le souci que nous affichons pour les animaux et la manière dont nous continuons à les exploiter à travers l’élevage

Fabrice Pouliquen
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Des poulets en batterie dans une ferme du Finistère, le 7 août 2012.
Des poulets en batterie dans une ferme du Finistère, le 7 août 2012. — Fred TANNEAU / AFP
  • Chaque semaine, 20 Minutes propose à une personnalité de commenter un phénomène de société dans son rendez-vous « 20 Minutes avec… ».
  • Ce vendredi, rendez-vous avec l’économiste Romain Espinosa, auteur de Comment sauver les animaux ? Une économie de la condition animale (ed. PUF).
  • Au cœur de ces travaux, « le paradoxe de la viande », ce décalage qu’il y a entre le souci que nous avons, en France, pour les animaux d’élevage, et la manière dont nous continuons à les exploiter.

D’un côté, 88 % des Français veulent voir les animaux d’élevage mieux traités. De l’autre, plus d’un milliard d’animaux terrestres sont exploités dans des conditions d’existence très difficiles et tués chaque année en France pour satisfaire à la demande en viande, œufs et laits. C’est « le paradoxe de la viande », décrit par de nombreux chercheurs. Romain Espinosa, économiste de la condition animale et chercheur au CNRS, lui consacre un livre :  Comment sauver les animaux ? Une économie de la condition animale (Ed. PUF), sorti en février.

Romain Espinosa, économiste de la condition animale.

Un livre qui entre en résonance avec l’actualité, alors que la Commission européenne vient de s’engager à présenter, d’ici à 2023, une proposition législative visant à interdire l’élevage en cage dans l’UE, l’un des symboles de l’élevage intensif, et que Julien Denormandie, le ministre de l’Agriculture, a annoncé dimanche l’interdiction du broyage des poussins mâles et la castration à vif des porcelets à partir de janvier.

Pourquoi un tel écart entre notre souci des animaux et la manière dont nous les exploitons ? Comment faire advenir une société où l’exploitation animale serait l’exception, et non plus la norme ? Romain Espinosa répond à 20 Minutes.

Pourquoi les animaux d’élevage doivent-ils être la priorité du combat pour le bien-être animal ?

Sans négliger les abandons [100.000 par an] et les cas de maltraitance, les 60 millions d’animaux de compagnie en France sont majoritairement bien traités par leurs propriétaires et bénéficient d’un cadre législatif protecteur. Des lois, en France et en Europe, encadrent également l’utilisation  des animaux en laboratoire, même si leur sort n’est pas enviable. Deux à quatre millions d’animaux sont concernés en France.

Avec les animaux d’élevage, nous sommes sur de tout autres échelles. Déjà de par leur nombre. Trois millions d’animaux sont tués chaque jour en France pour notre consommation de viande, d’œufs et de lait, soit 1 milliard par an. Mais aussi de par les conditions qu’ils subissent et le peu de protection dont ils bénéficient. Un grand nombre de ces animaux vivent dans des systèmes d’élevage intensif, dans lesquels ils peuvent ne jamais voir la lumière du jour, passent une grande partie de leur existence en cage et souffrent de graves atteintes à leurs besoins élémentaires.

A-t-on perdu peu à peu conscience, en France, du sort réservé aux animaux d’élevage ?

Dès le XIXe siècle, la souffrance animale dans l’élevage devient peu à peu cachée. Les abattoirs sont réinstallés en dehors des villes. Il y a aussi la loi Grammont, votée en 1850. C’est la première loi importante en matière de protection animale dans notre système juridique moderne. Mais elle n’aura pour périmètre effectif que les violences faites en public, avec l’idée de protéger la sensibilité humaine et non réellement celle des animaux.

Cette perte de contact avec les animaux d’élevage s’accélère encore après la Seconde Guerre mondiale. On tombe alors dans un processus d’industrialisation de la production de viande, dans lequel les animaux sont réduits à des biens intermédiaires. Nous faisons même de la sélection génétique des animaux d’élevage, pour qu’ils soient plus productifs ou grossissent plus vite. Et tout cela se fait derrière des murs que nous avons rarement, si ce n’est jamais, l’occasion de franchir.

Qu’est-ce qui est le plus problématique : le nombre d’animaux tués chaque année pour leur viande ou la façon dont ils sont élevés et abattus ?

Les deux sont intrinsèquement liés. Nous avons aujourd’hui une telle demande en viande, en œufs, en laits, qu’on est obligé d’avoir un très grand nombre d’animaux d’élevage. Cela conduit à mettre en place des processus industriels dans lesquels il est impossible de traiter humainement chaque animal. C’est pourquoi la diminution de la consommation de viande est l’un des enjeux principaux. On enlève alors de la pression sur les systèmes d’élevage. Autrement dit, on permet d’élever moins d’animaux, d’en abattre moins, et donc, à chaque fois, de le faire mieux.

La baisse régulière de la consommation de viande en France [- 12 % en dix ans] est-elle le signe d’une prise de conscience croissante de la nécessité d’améliorer la condition des animaux d’élevage ?

La proportion de végétariens et de véganes reste stable en France. Entre 2 et 3 %. Celle des flexitariens – ces personnes qui n’arrivent pas tout à fait à se passer de viande mais en réduisent fortement la consommation –, elle, est en forte croissance : 39 % des Français et Françaises se définissent comme tels. L’essor du flexitarisme explique donc en grande partie la baisse de la consommation de viande en France.

C’est positif, mais ce mouvement, largement repris d’ailleurs par le marketing de l’industrie de la viande, a ses limites. Parce qu’il affirme vouloir réduire sa consommation de viande, le flexitarien se crée notamment un crédit moral vis-à-vis du reste de la population (qui mange davantage de viande). Ce petit pas lui donne une bonne image de lui-même, ce qui légitimerait le reste de sa consommation de viande. On est dans un cas de « licence moral », l’un des biais cognitifs qui explique ce paradoxe de la viande.

De manière générale, miser seulement sur le fait que des individus se décident à baisser leur consommation de viande ne suffira pas à mettre un terme à l’exploitation animale telle que nous la connaissons aujourd’hui. On se heurtera très vite à un plafond. Il faut aussi des actions collectives, des politiques publiques fortes.

Parmi les biais que vous que vous décrivez, il y a celui de « l’ignorance sincère »… Est-elle encore possible quand des associations comme L214 publient très régulièrement des vidéos sur les souffrances infligées aux animaux dans des élevages ?

Oui, cette « ignorance sincère » marche encore en partie. Même s’il y a une prise de conscience indéniable de la souffrance animale dans les élevages, on ne sait pas encore toujours à quel point cela peut aller mal. Alors que je consacre mes journées à ce sujet, je découvre moi-même régulièrement de nouvelles formes de maltraitances. Surtout, on n’a pas conscience du nombre d’animaux qui sont dans des systèmes d’élevages d’intensifs. C’est le cas de 95 % des porcs par exemple, 80 % des poulets, 99 % des lapins…

Dissonance cognitive, système 1/système2, réactance, l’apprentissage social… Vous listez de nombreux autres facteurs pouvant expliquer ce paradoxe de la viande. Peut-on les classer par importance ?

Il est compliqué de les hiérarchiser. Sans doute que la dissonance cognitive joue un rôle important. On peut la définir comme le fait de rejeter l’information lorsqu’elle ne nous plaît pas ou remet en question nos habitudes. Typiquement lorsqu’on se dit que les conditions d’élevage ne doivent pas être aussi terribles qu’on a pu l’entendre. Mais tous les autres phénomènes jouent aussi un rôle à des moments différents.

La réactance, par exemple, peut intervenir lorsque vous entendez un militant de la cause animale préconiser de manger moins de viande et que vous y voyez une menace à votre liberté, vous donnant l’envie de faire l’inverse. Autre situation : vous êtes à un repas de famille où tout le monde mande de la viande… Vous allez faire de même sans vous poser de questions. On est dans l’apprentissage social. Ce sont aussi nos courses alimentaires que nous faisons en mode automatique. Nous mobilisons alors le système 1 de notre pensée, sans que ce dernier juge bon de convoquer le système 2, celui de la logique consciente, contrôlée, délibérée… La combinaison de tous ces phénomènes fait que beaucoup ont du mal à modifier leur consommation de viande.

L’engagement de la Commission européenne à légiférer pour interdire l’élevage en cage dans l’UE pourrait-il permettre de faire un bond sur la condition animale ?

Ce serait une mesure historique, avec un impact considérable. Les ONG évaluent à plus de 300 millions le nombre d’animaux qui passent, si ce n’est toute, du moins une partie importante de leur vie en cage, dans des élevages européens, au moment où nous nous parlons. Toutefois, le conditionnel reste de mise. Il faudra voir de quelle façon les discussions vont s’engager entre les Etats et comment cette proposition s’appliquera.

La France a déjà tout fait pour sortir le bien-être animal de la négociation autour la future PAC, et il faut s’attendre à ce qu’elle pèse de tout son poids contre cette proposition. L’État est très loin aujourd’hui de jouer le rôle qu’il pourrait avoir. Le poids colossal des lobbies et des intérêts financiers de l’industrie de la viande y est pour beaucoup. Il ne s’est ainsi pratiquement rien passé pendant le quinquennat sur ce sujet. La proposition de loi du député Cédric Villani, qui visait la fin progressive des élevages intensifs et en cages, n'a pas été mise au vote à l'Assemblée nationale. Celle de la sénatrice Esther Benbassa, sur l’élevage éthique, a été rejetée par le Sénat. Quant à la proposition de loi de la majorité présidentielle sur la maltraitance animale, tous les amendements concernant l’élevage ont été rejetés au motif qu’ils étaient hors sujet. L’exception est l'interdiction de l'élevage de visons, mais qui ne représentent qu’une part très faible des animaux tués tous les ans, et qui a été actée surtout dans le but de prévenir des zoonoses.

Les annonces de Julien Denormandie [sur les poussins et les porcelets], dimanche, pourraient constituer une avancée notable. Mais il faudra être attentif à l’application, qui devrait être progressive à partir de 2022, surtout en ce qui concerne les moyens mis en place pour les fillières et l’âge des embryons pour les œufs auquel on détermine le sexe des poussins.

Les substituts végétaux et la viande de culture sont-ils la solution la plus prometteuse pour en finir avec l’exploitation animale en élevage ?

Depuis des années, on nous recommande de manger moins gras, moins salé, moins sucré. Pourtant, nous continuons à fréquenter assidûment les fast-foods. Au bout d’un moment, on peut se dire que l’enjeu est de travailler à ce que la restauration rapide propose une alimentation plus saine.

Pour améliorer le bien-être des animaux d’élevage, c’est un peu la même chose. On peut agir soit sur la demande, soit sur l’offre. On essaie depuis longtemps d’agir sur le premier volet, avec l’impression d’atteindre un plafond, comme en témoigne la proportion stable du nombre de végétariens et de végans. L’essor des simili-carné [des produits à base de protéines végétales dont l’aspect, le parfum, la texture et la saveur sont très proches de la viande] et de la viande cultivée [développée en laboratoire à partir de cellules souches] permet de travailler sur l’offre. La promesse est que les consommateurs n’aient plus tant à changer leurs habitudes, puisqu’ils pourront désormais s’orienter vers ses substituts qui leur procurent les mêmes plaisirs gustatifs, mais sans engendrer de souffrance animale.